• La bataille d’Afrin et la presse française

    La bataille d’Afrin et la presse française 

    Dans mon précédent billet[1] j’ai essayé de dire pourquoi il fallait soutenir le peuple kurde qui se trouve actuellement sous le feu de l’armée turque. Les nouvelles sont évidemment alarmantes : les troupes du dictateur Erdogan menacent de pénétrer dans la ville et de faire un véritable génocide sans même que les occidentaux ne lèvent un sourcil pour tenter d’éviter le massacre. Enfermés dans Afrin dont ils ne peuvent sortir, les combattants kurdes et les civils attendent la mort. Le silence de l’ONU montre à quel point ce « machin » ne sert à rien. Officiellement Afrin se trouve en Syrie, et donc il est clair que la Turquie a violé au moins une frontière et se trouve dans la position de l’agresseur qui contourne le droit international.

    Mais la situation elle-même à Afrin n’est pas tout à fait le sujet de mon billet du jour. C’est plutôt de la position des occidentaux et de la presse à laquelle je m’intéresse. Le 13 mars 2018, il y a eu une manifestation pro-kurde devant l’ambassade américaine. Ce qui est logique puisqu’il n’y a plus qu’une intervention américaine qui peut enrayer le massacre. Or cette manifestation a été durement réprimée par la police française, confirmant ce que je disais dans mon précédent post que Macron avait choisi son camp, et donc de soutenir indirectement le dictateur Erdogan[2]. C’est d’autant plus choquant que la police française n’a jamais reçu l’ordre de réprimer les manifestations pro-palestiniennes dans lesquelles on entend des slogans comme « mort aux juifs ». Les organisations gauchistes qui participent à ce genre de joyeusetés ne font jamais de commentaires sur cette tendance raciste[3] qu’elles couvrent de leur douteuse caution. 

    La bataille d’Afrin et la presse française 

    Les journaux français sont très partagés et en général assez peu enthousiastes pour se porter au secours des kurdes. Par exemple Libération, officiellement le garant des luttes anti-coloniales, sort un article très ambigu dans lequel Hala Kodmani[4] a bien du mal à cacher son antipathie pour les kurdes. Au lieu de partir de l’existence du peuple kurde et des souffrances qu’il endure face à une puissante armée, il s’attarde sur l’alliance de circonstance entre les forces pro-syriennes et les forces kurdes. Comme s’il n’arrivait pas à comprendre que face à un danger mortel, les kurdes n’ont pas le choix, d’autant qu’en se mettant sous le pavillon syrien, ils peuvent obtenir l’aide indirecte des Russes qui peuvent encore retenir le dictateur Erdogan dans son périple sanglant. Libération justifie ainsi sa réputation d’être l’ami de tous les dictateurs, c’est un peu dans son ADN depuis sa naissance où à l’époque ce journal soutenait la dictature chinoise. Si depuis son virage libéral ce journal n’a pas de mots assez durs contre le régime vénézuélien, il ne critique qu’avec beaucoup de circonspection le régime d’Ankara. 

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    Le monde semble également très embarrassé. Il ne met pas en tête de son site les articles sur le massacre annoncé des Kurdes. Il faut les chercher pour les trouver. Il se contente de compter les points. Il ne parle pas dans son titre d’ailleurs du peuple kurde, mais plutôt de la Syrie[5]. Sans doute que la locution « peuple kurde » lui écorcherait la bouche. Le ton de leur article est d’essayer de dédouaner Erdogan, en expliquant que celui-ci a des raisons de penser que les Kurdes de YPG qui a joué un rôle décisif dans la lutte contre Daesh, sont liés au PKK et donc comme dirait Macron, sont des terroristes potentiels. On voit que l’analyse du Monde est complètement en phase avec la pensée macronienne. Ce n’est évidemment pas étonnant : Le monde est aujourd’hui le premier organe de propagande du président français. Et en même temps on se rappelle que Le monde, journal furieusement pro-européen, a du mal à faire le grand écart en défendant d’un côté l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, et de l’autre « les droits de l’homme ».

    Même leur article sur les soutiens occidentaux des Kurdes à Afrin est marqué du sceau de la dérision[6], comme si ces courageux combattants étaient juste des soldats perdus et sans cause réelle. Or étant donné les rapports sociaux dans la population kurde, l’engagement de ces soldats rappelle plus les brigades internationales qui se battaient en Espagne contre Franco, que les mercenaires qui se sont engagés pour de l’argent en Afrique ou en Amérique latine. Mais cette nuance semble échapper à Allan Kaval. On chercherait en vain dans les articles du Monde une mise en valeur de cette contradiction majeure : l’YPG qui était reconnu comme un élément essentiel de la lutte contre Daesh, est aujourd’hui combattu par la Turquie comme si Erdogan reprenait à son compte le drapeau de Daesh. Pour ceux qui ont suivi le développement de la guerre contre l’Etat Islamique, ils se souviendront que tandis que les Occidentaux combattaient Daesh, la famille Erdogan faisait du commerce avec l’EI dont elle revendait le pétrole sur le marché noir[7]. Le monde continue encore le 15 mars 2018 son travail de désinformation en tentant de montrer une sorte d’équivalence entre la situation d’Afrin et celle de la Ghouta orientale. Sauf évidemment que Bachar Al-Assad représente le pouvoir syrien et agit dans son pays pour éradiquer les résidus de la sécession, tandis qu’Erdogan envahit un pays dans un but génocidaire[8]. Quoi qu’on pense du régime d’Assad – et je n’en pense pas du bien, il est complètement erroné et malveillant que de représenter la situation dans les deux zones comme équivalentes et s’équilibrant. Les priorités d’un média en disent très long sur ce dont il ne traite pas. Le 16 mars, Le monde fait sa une sur le génocide… rwandais, et lui consacre un très gros dossier, une guerre certes terrible et importante, mais qui date de près d’un quart de siècle ! 

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    Mais il y a tout de même des journalistes qui ne se sont pas vautré autant dans la lâcheté. Je dois ici saluer pour une fois la position de L’Humanité. En effet, c’est un des rares organes de presse qui en France a pris fermement la défense des Kurdes avec constance. Je peux d’autant plus me permettre de souligner la position de L’Humanité et donc du parti communiste que le plus souvent je me trouve en désaccord avec leur position internationale, que ce soit sur la question de la Palestine, de la Grèce ou de l’Europe. Mais L’Humanité est un des rares organes de presse à mettre sérieusement et avec constance en garde contre le désastre humanitaire qui s’annonce à travers des articles assez bien documentés[9]. 

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    La presse main stream est plus embarrassée. On l’a vu avec Le monde. C’est également le cas du Point, organe macronien de la première heure qui commence maintenant à s’inquiéter du danger d’un nettoyage ethnique à Afrin[10]. Notez que ce journal pensait il y a quelques années que la Turquie d’Erdogan normaliserait sa position avec les Kurdes vers un apaisement, on notera la perspicacité d’un tel journalisme qui ressortait en vérité du vieux de voir la Turquie se donner enfin les moyens d’être présentable pour pouvoir entrer dans l’Union européenne[11]. Mais ce retournement est en contradiction avec la politique de Macron qui clairement se moque du génocide annoncé des Kurdes au motif que ceux-ci seraient des « terroristes potentiels ». Si l’ensemble de la presse française suivait la voie du retournement et se décidait à soutenir fermement les Kurdes face au dictateur Erdogan, cela mettrait évidemment Macron en porte-à-faux. Les Turcs sont en effet très bien organisés en Europe, et en France, au point de commettre des assassinats en plein Paris en toute impunité[12]. Quand il y a eu des manifestations contre les exactions de la Turquie à Paris, la Turquie a vertement réprimandé la France, sans que les autorités françaises ne répondent sérieusement à cette énième provocation. Le figaro qui décidemment malgré son ancrage à droite apparait comme bien plus objectif que « le journal de référence » a commencé à publier des articles sérieux en défense du peuple kurde, démontrant s’il le fallait encore que le silence des Occidentaux ressemble assez bien à de la corruption[13]. 

    Le fond du problème 

    La question principale au-delà de la colère qu’on peu ressentir envers le régime d’Ankara est de revenir à la réalité du terrain. Car le fond de l’affaire est bien la création d’un Etat kurde. La seule solution de paix durable est d’agir pour que les Kurdes aient enfin leur Etat, indépendant aussi bien de la Turquie, que de la Syrie, ou de l’Iran et de l’Irak. C’est une question qui date d’un siècle environ, et qui aurait dû être traitée sérieusement lorsqu’on a démantelé l’Empire Ottoman, cet Empire Ottoman qu’Erdogan vise de reconstruire comme le phare de l’islamisation du monde. Or pour des raisons complexes, les autorités occidentales ont tracé des mauvaises frontières entre les quatre pays sur lesquels se trouve le peuple kurde. On pourrait dire que c’est là un des legs empoisonnés de l’impérialisme occidental au Moyen-Orient.   

    La bataille d’Afrin et la presse française 

    La presse n’est finalement que le reflet de ce que font et pensent les élites. Pour faire autre chose que de jouer le rôle de caisse de résonnance, il faudrait poser la question clairement, et sortir de la fausse rhétorique survendue par le dictateur Erdogan aux Occidentaux selon laquelle les Kurdes sont comme dirait Macron des « terroristes potentiels ». Il faudrait clairement poser la question de l’Etat kurde et éduquer les pseudo-élites qui nous gouvernent à cette idée selon laquelle le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est inscrit non seulement dans la rhétorique léniniste[14], mais encore plus précisément dans la Charte de l’ONU[15]. Mais le conservatisme de la presse en général fait que les journalistes préfèrent les positions figées, ou alors qui vont dans le sens d’un impérialisme singulier, ce qui est le cas du dictateur Erdogan qui vise clairement le rétablissement de l’Empire Ottoman dans ses prérogatives anciennes. Etant aussi travaillés par l’idéal d’une gouvernance mondiale, ils ne comprennent pas la notion de souveraineté, et partant celle de nation. Notez que dans la rhétorique turque, un éventuel Etat kurde est présenté comme un « nouvel Israël », soit une nation impie, ennemie de l’Islam. 

    La bataille d’Afrin et la presse française 

    Nous avons toutes les raisons de soutenir le peuple kurde et de tenter de prévenir un nouveau génocide, non seulement par souci simplement humanitaire ce qui devrait apparaître assez évident, mais également parce que la paix dans toute la région en dépend, et aussi parce qu’une victoire de l’armée turque contre les Kurdes renforcerait les positions d’Erdogan vis-à-vis de l’Occident, lui permettrait de reprendre la main sur son armée, et de revenir en force pour faire chanter les Européens. Ceux qui se mobilisent volontiers contre l’impérialisme américain ou israélien, devraient aussi se poser la question de l’impérialisme turc, pour l’instant on ne les a guère vu à la pointe de ce combat.



    [1] http://in-girum-imus.blogg.org/soutenir-le-peuple-kurde-contre-le-dictateur-erdogan-a138760270

    [2] https://fr.sputniknews.com/france/201803131035488414-Paris-kurdes-gaz/

    [3] http://www.europe-israel.org/2017/12/paris-appel-au-meurtre-juifs-lors-de-la-manifestation-antisemite-des-islamistes-des-antifas-et-de-bds-au-cri-de-mort-aux-juifs-video/

    [4] http://www.liberation.fr/planete/2018/02/22/afrin-le-jeu-de-dupes-turco-kurdo-syrien_1631407

    [5] http://www.lemonde.fr/syrie/article/2018/03/14/syrie-l-etau-se-resserre-sur-la-ville-d-afrin-encore-tenue-par-les-kurdes_5270777_1618247.html

    [6] http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/03/14/des-volontaires-occidentaux-comptent-rester-jusqu-au-bout-avec-les-forces-kurdes-a-afrin_5270839_3218.html

    [7] http://www.bfmtv.com/international/erdogan-et-sa-famille-impliques-dans-le-trafic-de-petrole-avec-l-ei-accuse-l-armee-russe-933633.html Les recettes de ce commerce douteux auraient été recyclées via des comptes offshore à Malte.

    [8] http://www.lemonde.fr/syrie/article/2018/03/15/syrie-des-milliers-de-civils-fuient-la-ghouta-orientale-et-afrin_5271613_1618247.html

    [9] https://www.humanite.fr/syrie-afrin-meurt-dans-le-silence-du-monde-652111

    [10] http://www.lepoint.fr/monde/l-appel-au-secours-des-kurdes-d-afrin-cela-s-appelle-du-nettoyage-ethnique-14-03-2018-2202210_24.php

    [11] http://www.lepoint.fr/monde/pourquoi-la-turquie-s-ouvre-aux-kurdes-22-03-2013-1644506_24.php

    [12] http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2015/07/23/assassinat-de-militantes-kurdes-a-paris-la-justice-pointe-l-implication-des-services-secrets-turcs_4694801_1653578.html

    [13] http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2018/03/13/31002-20180313ARTFIG00158-bataille-d-afrin-silence-on-ne-massacre-que-des-kurdes.php

    [14] Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, janvier-février (1916), Editions sociales et Editions du Progrès, 1973.

    [15] Chapitre 1, article 1, alinéa 2. http://www.un.org/fr/sections/un-charter/chapter-i/

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