• L’ingérable crise grecque et le déclin inéxorable de l’Allemagne

    Si la Grèce est apparue isolé face aux exigences des créanciers, c’est maintenant l’Allemagne qui par son attitude jusqu’auboutiste empêche que l’armistice sur le front de la dette soit signé. 

    Le front libéral se déchire 

    Au lendemain de la capitulation de Tsipras, beaucoup sont restés sur le cul, en se demandant comment après avoir remporté la bataille du référendum qui indiquait que le peuple dans sa très large majorité rejetait les proposition des « créanciers », le premier ministre grec pouvait finir par les accepter. En vérité, derrière ces palinodies qui font ressembler Tsipras à un simple Papandreou, il semble que l’on assiste à une troisième bataille qui consisterait non pas à faire plier la Grèce, mais plutôt à faire plier l’Allemagne. En effet, si la Grèce sortait de l’euro, alors la monnaie unique serait à l’agonie et l’Union européenne ne se remettrait pas d’une telle défaite.

     L’ingérable crise grecque et le déclin inéxorable de l’Allemagne 

    Emmanuel Todd encore mal remis de ses frasques sur Charlie croit voir dans la crise grecque la preuve que l’on s’achemine vers une Europe allemande. La sénilité le gagnant rapidement il en est à traiter tout le monde ou presque de néo-vichyste et de catholique zombie. Mais il semble de plus en plus que l’idée selon laquelle l’Allemagne contrôle l’Europe soit de plus en plus fausse. En effet, il apparaît maintenant que ce sont les Américains qui veulent sauver l’euro. Hollande est à la manœuvre : c’est lui qui conseille Tsipras et probablement lui qui l’a convaincu qu’il fallait qu’il accepte les conditions draconiennes des créanciers. C’est également le sens de la position louvoyante du FMI qui veut bien finalement accepter de restructurer la dette grecque.

     L’ingérable crise grecque et le déclin inéxorable de l’Allemagne 

    C’est que le front libéral même s’il poursuit le même objectif n’est pas uni pour autant. Le monde a fait état ces jours derniers des divisions importantes au sein de l’Eurogroupe, et il semble que ce soit en raison de ces divergences que sa réunion ait été annulée dimanche. Deux stratégies s’affrontent, la première celle de l’Allemagne viserait à faire sortir la Grèce de l’euro  au moins provisoirement – idée assez débile et infaisable sans l’accord des Grecs – pour renforcer la discipline de la zone. Varoufakis pense que cela se ferait au détriment des Français qui seraient la prochaine victime de l’intransigeance allemande. L’interprétation de Varoufakis nous paraît hâtive. En tous les cas elle ne tient pas compte du devenir de la dette grecque, ni des autres intérêts en présence. 

    La voix de l’Amérique 

    La seconde position est celle des Américains qui craignent évidemment que la Grèce s’en aille dans le giron de la Russie, mais en outre que cela n’entraîne un éclatement de l’Union européenne et donc du retard dans la signature des accords transatlantique. Ces accords sont importants pour eux, non pas seulement pour réaffirmer la position dominante de leurs multinationales, mais aussi pour renforcer le bloc occidental face à la montée en puissance du bloc Chine-Russie. Le prix à payer pour cette option, c’est que le FMI accepte et encourage à une restructuration de la dette. Evidemment il n’est guère possible d’imaginer que le FMI adopte ce type de position sans l’assentiment des Etats-Unis. Il va de soi qu’il est plus facile de signer ces accords avec l’Union européenne, qu’avec les nations qui la composent. C’est un point sur lequel les contempteurs de TAFTA comme ATTAC et le Front de Gauche n’ont rien à dire. 

    L’ingérable crise grecque et le déclin inéxorable de l’Allemagne 

    Hollande représente maintenant la voix de l’Amérique, mais il voit aussi dans cette salade grecque l’occasion de passer pour un stratège : celui qui a sauvé l’Europe et qui accessoirement est venu au secours du peuple grec, ce qui pourrait laisser croire, après les frasques de Sarkozy sur la Grèce, qu’il est de gauche en vue de sa réélection en 2017. C’est une des rares cartes qu’il peut utiliser. Ce qui ne veut pas dire pour autant que la France peut retrouver un leadership en Europe. Il semble plutôt que le déclin de l’Allemagne au sein de l’Union européenne va devoir engendrer une période de grande instabilité.

    Schaüble a multiplié les propositions saugrenues, comme par exemple proposer au Grecs que les fonds des privatisations futures soient gérés par un organisme basé à l’étranger. Il a même tenté de faire avancer l’idée d’une sortie provisoire – 5 ans – de l’euro.

    Dans cette configuration nouvelle, c’est l’Allemagne qui est déjà perdante. En effet l’abominable Schaüble a donné une telle image de son pays que tout le monde se méfie de ce pays. Mais elle est perdante dans la mesure où elle va être obligée de céder. Si l’Allemagne sortait de la monnaie unique comme certains le suggèrent, y compris en Allemagne, il est clair que son économie paierait le prix fort. La monnaie unique, il faut le dire et le répéter ici, n’est un bon outil que pour les pays qui ont des excédents commerciaux grâce à elle. Tous les autres pays ont un intérêt à sa disparition et à retrouver le plus rapidement possible une autonomie politique et économique. D’une manière ou d’une autre l’Allemagne va perdre son jouet.

    Mais le fait que maintenant l’Occident soit uni contre le savant fou, le docteur Schaüble, en dit long. 

    Le plan Eureca 

    L’idée de ce plan a été évoquée ci-dessus, en vérité elle est assez ancienne et remonte à 2011. Il aurait l’approbation de Schaüble pour ne pas dire qu’il a été initié par lui. C’est d’une logique tout à fait allemande. Monter une structure de défaisance des biens grecs privatisés pour un montant d’environ 125 milliards d’euros, puis ce fonds serait racheté par une structure ad hoc financée par l’Union européenne et l’argent placé au Luxembourg. Ces sommes permettraient alors à la Grèce de racheter une partie de son stock de dette directement à la BCE. Plusieurs obstacles s’opposent à la réalisation de ce plan. D’abord du côté des banques et des marchés financiers on voit d’un très mauvais œil le fait que les privatisations leurs échappent car ce sont des occasions assez uniques de faire des bonnes affaires. Mais il est probable que la plupart des Etats européens vont s’y opposer aussi. A commencer par la Grèce qui y verra là un chantage pour que le choix des privatisations et leur rythme lui échappe. Les autres Etats vont voir d’un très mauvais œil le fait justement que l’Allemagne mette la main sur les privatisations grecques. Les mauvais souvenirs de la dernière guerre vont se réactiver. Et puis il y a les Etats-Unis et le FMI qui ont déjà commencé à acter la restructuration de la dette grecque et qui pensent que c’est la seule solution viable. 

    Et le peuple grec ?

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    Manifestation à Athènes le 10 juillet contre le revirement de Tsipras 

    Cette analyse qui considère que maintenant c’est l’Allemagne la nation isolée est partagée par Paul Jorion. Mais que les Allemands abdiquent ou non – je pense qu’ils céderont – le problème reste le même. Pour les Grecs il s’agira toujours d’austérité et pour de longues années encore. La capitulation de Tsipras et son ralliement à la position d’Hollande n’est pas seulement ressentie comme un affront pour la gauche en Europe. C’est un drame pour Syriza. Dans sa dernière livraison sur son blog Greekcrisis, Panagiotis Grigoriou fait état des très fortes dissensions au sein de ce parti. Ce n’est plus seulement dans les termes des défections de tel ou tel député lors de l’approbation des nouvelles mesures, c’est aussi la rage de finir par se couper du peuple en suivant finalement la ligne du PASOK. Le 10 juillet les manifestations grecques se sont tournées contre Tsipras. Certes ce n’est pas un raz de marée encore, et nombreux sont les Grecs qui veulent croire que leur sauvetage dépendra de la probité et de la ruse du grand homme qu’ils ont mis à la tête du pays. On doit pour exister d’abord compter sur ses propres forces, c’est le principe d’autonomie. C’est bien pour ça que Tsipras dès le début des négociations et encore plus depuis la victoire du non aurait dû s’appuyer sur son peuple, et non pas sur des alliances fragiles comme celle qu’il est en train de nouer avec la France. 

    L’Europe divisée  

    L’ingérable crise grecque et le déclin inéxorable de l’Allemagne

    Le fait que l’Union européenne soit plus que divisée sur la question du Grexit va bien au-delà de l’intransigeance de l’Allemagne qui veut encore des réformes et toujours plus des réformes. Elle montre qu’en réalité elle est unie par rien d’autre que des petits intérêts boutiquiers. Hollande en lâchant Merkel a renvoyé l’Allemagne justement à ses vieux démons. D’ailleurs les clivages nationaux ont repris du service, le SPD, héritier dégénéré de la social-démocratie allemande, qui est sensé être le plus proche du PS, a réclamé un Grexit accéléré, Martin Schultz voulait avant le référendum un gouvernement de technocrates pour gérer la Grèce. Cette division montre que malgré trente ans de bonne volonté un peu lâche de la France, un point de vue européen n’est pas prêt d’émerger, renvoyant cette chimère d’un Etat fédéral dans les limbes comme un cauchemar funeste.  

     L’ingérable crise grecque et le déclin inéxorable de l’Allemagne

    Quelles que soient les solutions de sortie de crise, elles sont toutes mauvaises, tant elles manifestent le fait que la logique de la construction européenne a facilité la montée des tensions entre les nations européennes : en mettant en place une Europe libérale, on est arrivé à l’exact inverse de ce qui était promis : la croissance est mauvaise, le chômage au plus haut, les dettes publiques ont explosées, et les nations se haïssent. On pourrait dire qu’en vérité la crise grecque est juste la conséquence de ce montage ubuesque, le révélateur de l’impossibilité de la construction européenne.

    Il y a une leçon qui progresse dans l’opinion : c’est qu’il y a une vie avant et après l’euro. Comme il y a une vie avant et après l’Union européenne, et que celle-ci est finalement peut-être plus douce.

     

    Liens 

    http://www.lemonde.fr/politique/article/2015/07/10/grece-l-assistance-de-la-france-en-coulisse_4678503_823448.html 

    http://www.les-crises.fr/on-assiste-a-la-3e-autodestruction-de-leurope-sous-direction-allemande-par-emmanuel-todd/ 

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/07/11/l-eurogroupe-revele-ses-divisions-sur-la-grece_4679901_3234.html 

    http://www.greekcrisis.fr/2015/07/Fr0446.html#deb  

    http://www.pauljorion.com/blog/2015/07/11/loccident-uni-contre-wolfgang-schauble/

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  • Commentaires

    1
    raphael
    Lundi 13 Juillet 2015 à 08:53

    Bref, il se pourrait bien qu'il n'y ait que des perdants coté européen.

    La Grece, qui en échange de quelques concessions sur la dette ce retrouverait sous tutelle. L'Allemagne qui aurait franchit "sa" ligne rouge. L'europe tout entière qui perd la face.

    Quant à M. Tsipras, il a refusé l'opportunité de devenir un grand homme politique au lendemain du référundum...

     

    2
    Lundi 13 Juillet 2015 à 10:08

    oui, je' suis assez d'accord avec ça

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