• L’Europe face au protectionnisme de Trump

     L’Europe face au protectionnisme de Trump

    Des balances commerciales qui ne se rééquilibrent pas 

    On peut penser ce qu’on veut de Trump, et même beaucoup de mal, parce qu’il est imprévisible et changeant. Mais il y a une question importante qu’on ne peut pas éviter, c’est celle de la nécessité de son protectionnisme. En effet, année après année, le déficit commercial des Etats-Unis se creuse de plus en plus. Ce qui veut dire que ce pays achète beaucoup plus à l’étranger qu’il ne lui vend. Longtemps ce problème n’est pas apparu comme important, d’une part parce que les Etats-Unis rééquilibraient leur balance des paiements en rapatriant les profits de leurs investissements à l’étranger, et d’autre part parce que la maîtrise du dollar, première monnaie internationale, leur donnait une latitude importante en développant un déficit budgétaire important : on était dans une situation de déficits jumeaux. Egalement pendant très longtemps les Etats-Unis avait un taux d’ouverture relativement faible par rapport à leur PIB, ce qui faisait que la question du déficit commercial pouvait paraître secondaire. En outre, ils pensaient être protégés par la maîtrise des fluctuations monétaires par la possibilité de produire du dollar autant qu’ils le veulent.

    Le graphique ci-dessus nous montre qu’à partir des années soixante-dix, la mondialisation des économies a propulsé le déficit commercial étatsunien très fortement à la hausse. Autrement dit le marché n’a pas fonctionné correctement. Selon la théorie classique, lorsque la balance commerciale est déficitaire, la valeur de la monnaie locale se détériore et ensuite, en provoquant une baisse des prix à l’exportation et une hausse des prix à l’importation, elle fait       ainsi baisser le volume des importations et croître les exportations, et il s’ensuit que la balance commerciale se rééquilibre. Comme nous le voyons sur le graphique ci-dessus, il n’en a rien été. D’une manière symétrique, le Japon, l’Allemagne et maintenant la Chine ont des balances commerciales structurellement excédentaires. Le cas de l’Allemagne est un peu particulier parce que son excédent est protégé par l’euro : tant que ce pays est dans la zone euro, l’excédent ne peut pas tomber très vite, s’il en sort, et si par exemple le mark revient en usage, la hausse de la valeur de sa monnaie explosera et freinera fermement ses exportations. Le Japon par contre voit son excédent commercial fondre, après de longues années fastueuses, probablement parce que les accords internationaux ont forcé de pays à abandonner certaines formes protectionnistes liées à la « qualité ». La Chine poursuit une politique mercantiliste agressive depuis au moins vingt-cinq ans, se servant d’ailleurs des taux de change pour consolider ses avantages comparatifs. Ces trois pays, contrairement aux Etats-Unis, ont choisi un mode de développement dit « mercantiliste », soit ils considèrent que ce sont les échanges qui doivent tirer la croissance. Ils recherchent clairement le déséquilibre commercial en leur faveur. Ce qui à terme a des implications politiques importantes. En règle générale on considère qu’un déficit commercial n’est pas dangereux s’il n’est pas régulier et s’il est faible. Un excédent commercial peut être bon s’il aide un pays à se développer en accumulant du capital. Mais lorsqu’un déséquilibre dure et s’accroît de manière continue, il signifie que le pays considéré rentre dans le cercle vicieux de la dépendance économique : ainsi les Etats-Unis dépendent pour leur consommation ordinaire des produits manufacturés chinois, mais le développement chinois est dépendant du marché américain. Si celui-ci se referme, alors le développement de la Chine va se trouver contrarié.

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    Le déficit commercial se cumule d’année en année, et finalement appauvrit l’ensemble du peuple américain, notamment parce qu’une partie des emplois file à l’étranger. Si les Américains ne se sont pas rendu compte qu’ils s’étaient appauvris, c’est essentiellement parce qu’ils ont emprunté et donc qu’ils se sont endettés auprès du monde entier, tous les secteurs de l’économie américaine sont concernés, et pas seulement le secteur public comme le montre le graphique ci-dessus. Mais l’endettement de l’économie américaine signifie qu’une partie de celle-ci appartient de fait maintenant à l’étranger. Globalement la dette américaine atteint aujourd’hui 350% du PIB.

    D’un certain point de vue, on peut dire que c’est parce que les Américains ont refusé pour des questions idéologiques de redresser leur balance commerciale qu’ils ont provoqué une crise financière de première grandeur qui, en 2008, a bien failli tout emporter. En effet plus la mondialisation s’accélère et plus le déficit américain se creuse. Mais la mondialisation est entre autres choses le résultat de la déréglementation financière voulue elle-même par les grandes banques américaines[1]. Si je regarde sur une période plus récente, entre 1992 et 2017, le déficit commercial étatsunien s’est accru encore en deux temps, et il s’est aggravé fortement à partir de la crise de 2008 sous les deux mandats d’Obama.  Si on peut vivre très longtemps avec des excédents commerciaux importants en espérant que nos partenaires laisseront l’endettement courir, on ne peut pas vivre en permanence en consommant plus que ce qu’on produit. Il n’empêche que malgré cette nécessité évidente de rééquilibrer la balance commerciale beaucoup critiquent Trump. On a vu une sorte de pétition signée par plus de 1000 économistes qui expliquent en gros que dans les années trente ce n’est pas la crise qui a amené le protectionnisme, mais le protectionnisme qui a engendré la crise et donc que Trump a tort de vouloir s’émanciper du cadre merveilleux du libre-échange[2]. Dans le même temps la presse dite « économique » multipliait les articles pour dénoncer la politique de Trump. Evidemment le FMI est partie prenante de cette cabale.  

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    Ce n’est pas le protectionnisme qui engendre la crise, mais c’est la crise qui engendre le protectionnisme. 

    Il est donc dans la logique des choses que les Etats-Unis, Trump ou pas Trump réagissent à cet appauvrissement programmé. Contrairement à ce que disent les libéraux, ce n’est pas le protectionnisme qui engendre la crise, mais c’est la crise qui engendre le protectionnisme, puisqu’en effet, la crise de 2008 a aggravé les déficits commerciaux des pays qui en avaient un. C’est le cas des Etats-Unis, mais aussi de la France comme on le voit dans le graphique ci-après. Si l’entrée dans l’euro a bel et bien plombé le commerce extérieur français, il est clair que la crise de 2008 l’a aggravé. Néanmoins sous les injonctions de l’OMC, du FMI et d’autres boutiques spécialisées dans la propagande pour la mondialisation, ni la France, ni les Etats-Unis n’ont pris des mesures pour résorber leur déficit commercial : les libéraux pensant que les mesures de protection seraient encore pires que le mal[3], mais en réalité ils n’ont rien d’autre à proposer pour combler les déficits commerciaux que de continuer comme avant. Ils n’arrivent pas à comprendre que c’est le modèle du libre-échange qui a engendré les problèmes, et que c’est donc bien celui-ci qui par l’évolution économique réelle remis en question. Dans un article récent Pascal Lamy, ancien directeur de l’OMC, faisait comme si le retour au protectionnisme n’était qu’un caprice irrésolu de Donald Trump[4]. La crise économique et financière de 2008 venant avant les mesures protectionnistes que Trump développe, et que certainement d’autres pays vont adopter ensuite[5], il parait difficile d’imputer à ces mesures l’origine de la crise. C’est exactement le même schéma qui a été développé en 1930. Les mesures protectionnistes sont clairement venues après le déclenchement de la crise. En vérité, la séquence est la suivante, en 1929, comme en 2018 : l’ouverture emballe les marchés, engendre des déséquilibres commerciaux, et pour résorber ces déséquilibres, on en vient au protectionnisme. Le protectionnisme apparaît quand un Etat n’a plus les moyens de continuer d’accroître son déficit commercial et que le recours à des réformes structurelles qui apporterait un supplément de compétitivité apparaissent comme dérisoire. Trump n’a-t-il pas été élu aussi pour que les Etats-Unis rapatrient leur industrie ? Hillary Clinton lui avait emboîté le pas durant la campagne présidentielle, et l’opinion américaine est vent debout contre les productions importées de l’étranger.

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    L’excédent commercial de la zone euro avec les Etats-Unis, masque sans doute le principal, plusieurs pays européens ont un commerce déficitaire structurel : la Grèce, l’Espagne, la France et le Portugal. C’est le résultat des trajectoires divergentes des économies de la zone euro. La France connait un peu les mêmes problèmes que les Etats-Unis, et principalement depuis l’entrée en vigueur de l’euro. Ce déficit commercial, face à l’excédent commercial allemand, a été un des prétextes pour mettre en place ces fameuses réformes structurelles qui tuent peu à peu l’économie. L’idée étant que pour redresser la balance commerciale il fallait retrouver de la compétitivité et que celle-ci passait à la fois par une baisse des salaires et une baisse des impôts des entreprises. Cette politique, menée au moins depuis 2007 et qu’aggrave en ce moment même Macron, n’a eu aucun succès, bien au contraire. Il y a de nombreuses raisons à cela, mais la principale est sans doute que la France utilise pour son commerce international une monnaie forte – l’euro – qui la pénalise sur les marchés internationaux.  

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    Les Etats-Unis ont clairement deux pays dans le collimateur : la Chine qui pourtant détient 40% de la dette américaine et qui a commencé à en vendre à titre de représailles[6], et l’Allemagne avec qui le déficit se creuse de plus en plus, et particulièrement dans le domaine de l’automobile, de la sidérurgie. Pour la Chine, les représailles risquent d’être telles, que cela fasse plonger le commerce international. Mais pour l’Europe, il y a une autre menace : c’est que si le marché américain se ferme aux produits chinois, ceux-ci vont tenter de trouver de nouveaux débouchés en Europe qui est bien plus facile à pénétrer que les Etats-Unis. Si la Chine continuait à vendre de la dette américaine, cela contribuerait certainement aussi à dévaloriser le dollar, or une baisse de la valeur du dollar n’est pas bonne pour les produits européens qui vont se renchérir sur le marché américain, mais contribuera à rééquilibrer la balance commerciale américaine.  

    L’Europe face au protectionnisme de Trump

    Le plan d’ensemble de Trump pour rétablir la balance commerciale et affaiblir la concurrence 

    Malgré les cris d’orfraie des libre-échangistes, on se rend compte qu’ils n’y croient pas. Dans un article récent l’ancien « socialiste » Pascal Lamy, toujours à côté de son sujet déclarait que Trump ne pourrait rien contre la mondialisation en marche vers un avenir radieux. Son idée, bien peu originale il est vrai dans ces milieux, est que les capitalismes du monde entier sont tellement imbriqués qu’on ne peut pas remettre cette imbrication en question[7]. C’était au mois d’avril 2018. On ne peut guère se tromper plus.  Lamy décrète que le coût de la démondialisation est trop élevé pour qu’on s’y risque. Mais en réalité, et comme on vient de le dire, ce coût hypothétique doit être mis en balance avec justement le déficit du commerce extérieur qui coûte bon an mal an, 60 milliards de dollars aux Etats-Unis depuis une douzaine d’années. Autrement dit le coût à court terme de la démondialisation doit être mis en balance avec le gain à long terme que cette démondialisation peut engendrer. On sait que les taux de croissance sont beaucoup plus forts dans les périodes de relative fermeture des échanges que dans les périodes d’ouverture débridées. C’est ce qu’on montre dans le graphique ci-dessous : quand l’ouverture est trop rapide, la croissance s’effondre.

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    Dans les pays développés, ouverture et croissance évoluent en sens inverse 

    Le plan de Trump et de ses conseillers est assez simple, il compte d’abord et principalement sur l’impossibilité des Européens de présenter un front uni. Et on va voir un peu plus bas qu’il ne se trompe pas sur ce point. Trump a trois atouts dans sa manche : le racket des banques et des multinationales étrangères, le marché iranien que les Etats-Unis comptent s’approprier après le renversement du régime des mollahs et enfin de l’arsenal traditionnel des taxes diverses et variées destinées aussi bien à renflouer les caisses de l’Etat qu’à faciliter la vie aux industries américaines. On aurait tort de dissocier ces trois types d’actions. Parlons d’abord du racket qui consiste à faire en sorte que la justice américaine distribue des amendes aux banques et aux multinationales qui ont selon elle transgresser les règles. Ces règles peuvent avoir été transgressées au moment du développement de la crise des subprimes, par exemple, la Deutsch Bank, banque allemande quasiment en faillite, a récolté de 14 milliards de dollars d’amende[8]. En tout, et en s’arrêtant à l’année dernière, les Etats-Unis auraient ainsi engrangé plus d’une centaine de milliards de dollars. Les amendes peuvent pleuvoir si par exemple une firme commerce avec la Russie, alors que les Etats-Unis sont pour les sanctions contre ce pays. Ils se comportent en réalité comme juge et partie. Le Crédit Agricole et la BNP se sont fait ainsi racketter respectivement de 700 millions et de 9 milliards. Les banques suisses ou anglaises ne sont d’ailleurs pas en reste[9]. Cette pratique plus que déloyale s’appuie sur le fameux FCPA (Foreign Corrupt Practices Act) voté en 1977 et qui au début devait en principe combattre les pratiques déloyales des entreprises américaines en dehors du territoire. Mais avec Obama, cette pratique s’est étendue à toute entreprise utilisant le dollar pour ses transactions. Elles seront d’autant plus vulnérables au chantage qu’elles travaillent aussi sur le territoire américain[10]. En 2016, un rapport parlementaire rédigé par Karine Berger et Pierre Lellouche sur cette question[11] avait signalé ce problème, mais il s’est avéré que le gouvernement français a baissé les bras sur cette question. Les Américains ont principalement visé des entreprises européennes et aucune chinoise, sans doute parce que la Chine a des possibilités de rétorsion que les Européens n’ont pas. 

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    Trump signant le décret promettant des sanctions économiques aux entreprises européennes qui commerceraient avec l’Iran 

    Récemment c’est la question du nucléaire iranien qui a servi ces noirs desseins. Trump a décidé que toutes les entreprises européennes qui travaillent en Iran seront durement sanctionnées par les tribunaux américains[12]. On peut parler de désastre, et plus particulièrement pour l’industrie française qui s’était bien implantées en Iran suite justement à l’accord sur le nucléaire que Trump a déchiré. Il a donné 3 à 6 mois aux entreprises européennes pour débarrasser le plancher. Le but est assez simple à comprendre : on chasse les entreprises européennes du marché iranien, on attend que le gouvernement des mollahs tombe sous la pression populaire, ce qui ne devrait pas tarder[13], et on s’y installe comme on l’a fait en Irak pour piller le marché du pétrole et de la reconstruction. Pour l’Europe c’est un marché de 21 milliards d’euros qui disparait[14]. Macron a bien roulé un peu des épaules, mais finalement on a laissé faire, et Peugeot qui avait beaucoup investi sur ce marché vient de le quitter en courbant la tête. La plupart des groupes européens ont décidé de suivre le même chemin. La liste des entreprises françaises qui ont quitté l’Iran est déjà très longue, Total, la CMA CGM, BMP, Airbus, etc.[15] Les entreprises suisses ont aussi pris le même chemin de la reddition[16].

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    Le reste du plan de Trump est plus traditionnel, il consiste à mettre des taxes sur les productions étrangères en espérant qu’ainsi l’industrie américaine va récupérer des marchés. Les produits européens tels que l’acier seront taxés à 25%, l’aluminium à 10%[17]. Ce n’est pas encore très clair, mais il semblerait que Trump qui a horreur du multilatéralisme se serve de cette politique protectionniste pour s’orienter vers des accords bilatéraux et donc contourner les règles de l’OMC qui est sans doute promise à une mort à moyen terme. C’est probablement cela la grande nouveauté de la présidence Trump. Il est vrai que l’OMC avait condamné plusieurs fois les Etats-Unis pour des pratiques non-concurrentielles et protectionnistes, aussi bien dans le textile que l’agro-alimentaire et surtout dans le marché de l’aviation[18]. 

    La traitrise de Merkel 

    Manifestement les Européens, intoxiqués par leur propre philosophie libérale, persuadés que le protectionnisme c’est la mort, n’ont pas anticipé les rétorsions des Etats-Unis et ne savent pas comment se comporter vis-à-vis de cette agression. Ils n’ont pas de plan de secours. Et puis surtout ils sont complétement divisés. En mars dernier Juncker annonçait que l’UE allait se lancer dans une escalade protectionniste en mettant en place des taxes sur les produits américains à une hauteur de 2,8 milliards d’euros par an[19]. Ces 2,8 milliards seraient selon les services de la Commission la compensation des pertes européennes sur le marché américain. Egalement Juncker avait envisagé que la Chine et l’Europe puissent porter plainte contre les USA auprès de l’OMC. Mais cela pourrait finalement accélérer l’éloignement de Trump du multilatéralisme. En tous les cas, pour l’instant, rien ne s’est passé. Les Européens possèdent cet art suave de l’immobilisme verbeux. Et les mesures de rétorsions sont restées à l’état de vœux pieux. Les Européens croyaient-ils vraiment qu’ils allaient impressionner Trump avec ces rodomontades ? Les Américains savent très bien à quel point l’Europe est divisée et empêtrée dans ses contradictions, d’autant que l’Union européenne est beaucoup plus liée au commerce international que les Etats-Unis, son taux d’ouverture est bien plus élevé, et encore plus pour l’Allemagne dont l’économie est tré dépendante de de la dynamique du commerce international. C’est évidemment la faiblesse des politiques économiques dites « mercantilistes ».

     L’Europe face au protectionnisme de Trump 

    Taux d’ouverture en 2004 

    Lors du dernier G7 qui s’est si mal passé, Macron s’est également posé en chef de file de la campagne anti-Trump. Il a menacé « sérieusement » les Etats-Unis d’isolement avec son « ami » Trudeau, le président transformiste[20]. Bêtement en ce mois de mai 2018, il avait avancé « Je suis convaincu que l’Europe tiendra son unité et la tiendra dans la durée sur ces sujets ». La suite va lui montrer combien il a eu tort de parler à tort et à travers. Si au mois de mars 2018 Merkel prétendait faire face à Trump sur la question du protectionnisme[21], elle est devenue aujourd’hui bien plus raisonnable. On vient d’apprendre en effet qu’elle est en train de négocier directement avec l’administration américaine pour obtenir des aménagements sur les taxes que celle-ci prétendaient instaurer sur les automobiles allemandes[22]. Trump a donc gagné la première manche : en amenant Merkel à négocier directement avec lui, sans passer par les instances de l’Union européenne qui sont censées définir une politique commerciale commune, il a encore divisé un peu plus l’Union européenne, il montre que celle-ci n’existe pas sur le plan politique – c’est seulement un regroupement d’intérêts disparates, passagers et égoïstes – et que nous entrons maintenant dans une nouvelle ère, celle des accords bilatéraux. Certains organes de presse ont une propension effarante à s’aveugler, par exemple Le point qui pensait encore il y a quelques jours que cette guerre commerciale enclenchée par Trump allait forcément souder l’Europe, ou L’obs, journal macronien de « gauche », qui se fiait à ce que lui disait un conseiller de l’Elysée[23]. Les échos suivait bêtement le même mouvement moutonnier, comme s’il suffisait d’énoncer un souhait pour que celui-ci se réalise[24]. L’ensemble de cette presse bien peu sérieuse, incapable d’anticiper quoi que ce soit, n’en démordait pas, elle tenait pour établi une fois pour toute qu’il n’y avait pas d’avenir en dehors d’un libre-échange débridé, et donc que les politiques finiraient bien par s’en rendre compte et redeviendraient raisonnables. Mais il ne suffit pas de condamner, il faut encore comprendre pourquoi de telles décisions politiques en apparence contradictoires avec la logique sont prises.  

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    Alors pourquoi Merkel endosse-t-elle aujourd’hui la figure de la trahison et de la division en Europe ? En vérité elle n’a guère le choix, compte tenu de la fronde des députés de son propre parti contre elle : au moindre faux pas, elle risque de prendre la porte – c’est ce qui était arrivé à Margaret Thatcher, mais pour d’autres raisons, qui avait été limogée par son propre parti. Elle ne peut pas affronter Trump, sachant que la bonne santé de l’économie allemande dépend d’abord comme nous l’avons dit de ses excédents commerciaux. C’est là d’ailleurs qu’on voit se pointer clairement les limites du modèle mercantiliste : car si des excédents commerciaux permettent de piller la richesse de ses partenaires, ils deviennent aussi une forme de dépendance sur le plan politique, c’est le cas pour l’Allemagne, et c’est aussi le cas pour la Chine. Il suffit que les échanges commerciaux diminuent, ou que la zone euro éclate pour mettre complètement l’économie allemande à genoux. Contestée en Allemagne pour sa politique migratoire déraisonnable, Merkel ne peut pas se permettre de perdre le marché américain comme le montre le tableau ci-dessous. Elle ne pourrait pas non plus perdre le marché français. Mais ce dernier marché est tenu bien en laisse par la monnaie unique dont on ne peut échapper… pour l’instant. Et il est vrai que tant que Macron se trouve au pouvoir en France, la monnaie unique n’a que peu de chance d’être remise en question. Mais cela pourrait changer dans les mois qui viennent si une nouvelle crise bancaire – sans doute provoquée par la faillite de la Deutsch Bank[25] – devait advenir. Rappelons que la Deutsch Bank a un endettement, à cause des produits dérivés, compris entre 42 000 et 60 000 milliards de dollars, soit entre 3 et 4 fois le PIB de toute l’Union européenne, ou entre 12 et 17 fois le PIB de la vertueuse Allemagne[26] !  

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    Si on comprend bien que Merkel défende d’abord les intérêts de l’Allemagne, on comprend aussi que ceux-ci se sont dissociés des intérêts de l’Union européenne depuis au moins une bonne dizaine d’années. Elle doit donc choisir entre deux voies : soit elle défend le modèle européen, ce que lui propose inconsidérément Macron, et elle guerroie avec Trump ce qui risque de coûter très cher à son pays, soit elle défend les intérêts de ses multinationales, et elle entraîne l’Union européenne dans la division. Elle suppose qu’en l’état l’Europe peut attendre et qu’elle n’est pas en danger sur ce terrain, et donc que la priorité est bel et bien de trouver un terrain d’entente avec les Etats-Unis pour que le commerce puisse continuer. 

    L’avenir de la démondialisation[27] 

    Ce que pointent les foucades de l’imprévisible Trump, se sont d’abord les échecs de la mondialisation. Contrairement à ce que pense l’obscur chercheur du CEPII Sébastien Jean qui n’a pas beaucoup étudié l’histoire économique, nous sommes dans une phase difficile de démondialisation. Sébastien Jean pense que la mondialisation a été tellement loin qu’il est impossible de revenir en arrière[28]. Si je le cite, ce n’est pas tellement que son point de vue soit intéressant et fondé, mais c’est plutôt parce qu’il représente l’immobilisme, pour ne pas dire la paresse, de la réflexion des économistes mainstream. C’est comme si on avait dit dans le temps que la puissance de l’Empire romain était telle qu’il était impossible que celui-ci s’effondre, ou encore que la solidité du IIIème Reich suffisait en 1941 à lui assurait une pérennité. Bien évidemment la démondialisation a un coût, mais la mondialisation aussi en termes de pouvoir d’achat, de chômage, de dégradation de l’environnement et de chaos politique. Si notre collègue Sébastien Jean avait étudié un peu l’histoire de la pensée économique, il se serait rendu compte que James Steuart[29] – cet économiste sur lequel Adam Smith a copié une grande partie de son œuvre majeure, connue sous le titre d’Enquête sur les causes de la richesse des nations – envisageait l’évolution historique des économies en remarquant que l’espace économique parfois s’ouvrait et parfois se fermait. Mais surtout que les phases d’ouverture fatiguaient les peuples et que ceux-ci avaient besoin de se reposer un peu, de souffler, de jouir des choses de la vie plutôt que d’être en permanence accablés par la concurrence internationale[30]. A mon sens nous en sommes là. Le repli des peuples sur la souveraineté nationale, qu’on trouve aux Etats-Unis, mais aussi au Mexique, ou encore en Europe, s’explique par cet harassement physique et moral. Mais sans doute le principal qui échappe à Sébastien Jean comme à ses collègues mondialistes, c’est que cette nécessité de fermeture vient compenser les dégâts engendrés par la mondialisation accélérée depuis la fin des années soixante-dix. Cette démondialisation apparait maintenant d’autant plus urgente que la mondialisation ne profite qu’aux plus riches[31]. Non seulement la croissance économique est confisquée par le fameux 0,1%, ce qui ôte ses soutiens à l’idée même de mondialisation, mais le fait d’enrichir de plus en plus les plus riches au détriment des plus pauvres la condamne à la crise de surproduction et à l’effondrement des profits.



    [1] Esther Jeffers et Jean-Paul Pollin, « Déréglementation bancaire des années 1980 et crise financière », Revue d'économie financière,  Année 2012,  105  pp. 103-112 

    [2] https://www.courrierinternational.com/article/plus-de-1-000-economistes-rappellent-trump-les-dangers-du-protectionnisme

    [3] https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/faut-il-craindre-le-retour-du-protectionnisme-632931.html

    [4] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/04/14/pascal-lamy-donald-trump-croit-en-economie-comme-ailleurs-a-la-loi-du-plus-fort_5285486_3232.html

    [5] https://www.lesechos.fr/monde/europe/0301909907977-guerre-commerciale-la-contre-attaque-de-leurope-sur-les-exportations-americaines-2188975.php

    [6] https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/0301844694432-la-chine-se-met-a-vendre-de-la-dette-americaine-2185326.php

    [7] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/06/12/pascal-lamy-trump-ne-pourra-pas-mettre-fin-a-la-globalisation_5313454_3232.html

    [8] https://www.monfinancier.com/le-racket-americain-24455.html

    [9] https://www.capital.fr/entreprises-marches/comment-les-etats-unis-s-enrichissent-sur-le-dos-des-banques-europeennes-1195826

    [10] https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/le-racket-geant-des-amendes-economiques-infligees-par-les-etats-unis_1848745.html

    [11] http://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i4082.pdf

    [12] https://www.latribune.fr/economie/international/iran-les-sanctions-americaines-mettent-a-mal-les-entreprises-francaises-778011.html

    [13] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/01/mort-au-hezbollah-pahlavi-comprendre-les-slogans-iraniens_5236507_3232.html

    [14] https://www.latribune.fr/economie/international/iran-les-sanctions-americaines-mettent-a-mal-les-entreprises-francaises-778011.html

    [15] https://www.latribune.fr/economie/international/iran-les-etats-unis-font-plier-un-par-un-les-groupes-europeens-784426.html

    [16] https://www.rts.ch/info/economie/9684368-des-entreprises-suisses-quittent-l-iran-apres-la-volte-face-americaine.html

    [17] https://www.nouvelobs.com/monde/20180301.OBS2962/protectionnisme-trump-va-fortement-taxer-les-importations-d-acier-et-d-aluminium.html

    [18] https://www.capital.fr/entreprises-marches/l-omc-condamne-les-etats-unis-pour-les-subventions-accordees-a-boeing-la-france-s-en-felicite-1189855

    [19] http://www.lepoint.fr/europe/comment-l-ue-veut-repondre-au-protectionnisme-de-donald-trump-07-03-2018-2200472_2626.php

    [20] https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/06/07/trudeau-et-macron-unis-contre-la-decision-de-trump-d-imposer-des-taxes-douanieres-a-ses-allies_5311358_3222.html

    [21] https://www.challenges.fr/monde/europe/acier-l-allemagne-attaque-le-protectionisme-de-trump_572580

    [22] https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/07/06/automobile-angela-merkel-divise-l-europe-face-a-donald-trump_5327009_3234.html

    [23] https://www.nouvelobs.com/monde/20180511.OBS6471/iran-humiliee-par-trump-l-europe-a-l-heure-du-choix.html

    [24] https://www.lesechos.fr/amp/67/2090867.php

    [25] https://www.cbanque.com/actu/rss/score-advisor/809515-deutsche-bank-ou-la-faillite-en-direct-dune-banque-systemique

    [26] http://www.alterinfo.net/Crise-financiere-La-Deutsche-Bank-sur-le-point-de-sauter_a125612.html

    [27] Jacques Sapir, La démondialisation, Le seuil, 2011.

    [28] https://www.latribune.fr/economie/international/le-cout-d-une-demondialisation-serait-immense-sebastien-jean-cepii-784237.html

    [29] http://in-girum-imus.blogg.org/james-steuart-1712-1780-a117198166

    [30] An Inquiry into the Principles of Political Oeconomy: Being an Essay on the Science of Domestic Policy in Free Nations, in Which Are Particularly Considered Population, Agriculture, Trade, Industry, Money, Coin, Interest, Circulation, Banks, Exchange, Public Credit, and Taxes, 1767

    [31] https://www.oxfam.org/fr/salle-de-presse/communiques/2017-01-16/huit-hommes-possedent-autant-que-la-moitie-de-la-population

     

    « Les émeutes dans les quartiers difficiles : une guerre de sécessionL’affaire Benalla est extrêmement grave »
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