• L’état d’urgence, réponse à Frédéric Lordon

     L’état d’urgence, réponse à Frédéric Lordon

    Dans un billet récent Frédéric Lordon, en s‘appuyant sur Spinoza et La Boétie,  dénonce l’état d’urgence, mais il envisage cette question sous l’angle de la relation que cet état d’urgence peut entretenir avec le peuple comme entité politique. C’est en effet la bonne question. D’un côté nous avons toute une kyrielle de commentateurs, très souvent situés sur la gauche ou l’extrême gauche de l’échiquier politique qui se lamentent sur le fait que l’état d’urgence et sa prolongation sont manifestement une restriction des libertés dans un monde qui en compte de moins en moins. Mais de l’autre, le peuple approuve massivement les mesures prises par Hollande dans la guerre qu’il prétend mener contre les terroristes et Daech. C’est une contradiction qui a déjà permis à Hollande de retrouver une forme de popularité. Très souvent on compare la démarche de Hollande à celle de Busch aux Etats-Unis qui, aux lendemains des attentats du 9 septembre 2001 avait mis en place un système de surveillance et de contrôle qui depuis a été dénoncé à la fois comme inefficace et liberticide.

    On a déjà vu comment à l’occasion de la COP21 cet état d’urgence pouvait servir des buts assez louches en assignant à résidence des militants écologistes, ou encore comment les manifestations, assez peu suivies pourtant, de dimanche ont été violemment réprimées par la police. Evidemment la lutte contre le terrorisme peut aussi servir à d’autres buts, notamment dans la lutte contre certains trafics qui se passent dans les cités.

      L’état d’urgence, réponse à Frédéric Lordon

    Donc Lordon suggère que si le peuple tolère de telles entorses à la liberté la plus élémentaire, c’est qu’il le mérite quelque part, comme il a mérité Sarkozy et Hollande pour le représenter successivement. De là Lordon en conclut que le peuple n’a plus qu’un choix binaire : soit il se soumet et accepte cet état d’urgence qui isole, soit il se rebelle.

    En réalité, le peuple fait les deux, parfois en même temps, parfois successivement. Les raisons à cette irrésolution sont nombreuses. Il y a d’abord que les terroristes islamistes ont réussi leur coup le 13 novembre 2015 : ils ont inoculé la peur à une grande partie de la population qui ne peut pas comprendre un tel degré de sauvagerie. En ce sens Daech est l’allié objectif des formes autoritaire du pouvoir ailleurs dans le capitalisme finissant, c’est une aubaine pour relégitimer l’Etat qui de partout semble soumis aux impératifs des grandes multinationales. On en a encore la preuve avec justement la COP21 qui est sponsorisée par les plus grands pollueurs de la planète. Et d’ailleurs on a commencé à voir apparaitre sur ce thème un discours officiel qui demande à ce que ce soient ces mêmes grandes multinationales qui s’occupent de la question environnementale à la place des Etats.

      L’état d’urgence, réponse à Frédéric Lordon

    Mais en réalité ce qu’il faut comprendre, c’est que les pouvoirs, policier, aussi bien que financier, vivent et prospèrent sur la dissociation entre les éléments d’un tout : c’est ainsi que le peuple qui ne sait pas trop quoi faire contre les sauvages qui se proposent de massacrer au hasard de leur folie, réclame que l’Etat agisse à sa place en ce domaine. Il ne se sent pas les moyens de faire autrement. En effet, comment peut-on désarmer à mains nues des groupes terroristes qui possèdent des bombes et des armes de guerre ? Mais tout cela ne veut pas dire pour autant que cette acceptation est définitive. Puisqu’on a comparé la démarche de Hollande après les attentats du 13 novembre à celle de Bush après ceux du 9 septembre, il faut aussi se souvenir que si dans un premier temps Busch a été réélu facilement, peu à peu les Américains ont commencé à dénoncer l’Etat policier, et les errements et bavures commis au nom de la sécurité ont été un des éléments qui ont perdu les Républicains par la suite et qui ont renvoyé Bush junior aux poubelles de l’histoire.

    Il se pourrait que dans le cas français on n’attende pas si longtemps. En effet, mes mauvaises nouvelles sur le plan économique ne pouvant que se succéder dans les mois qui viennent, même si le peuple a approuvé les mesures d’état d’urgence, il n’est pas certain qu’il pardonnera ses excès et les bavures inévitables qui vont avec. Certes on pourrait réclamer que le peuple prenne un peu plus en main son destin : agisse, conteste, propose. Mais ce n’est pas encore l’heure, les forces adverses sont encore pour l’instant trop puissantes pour qu’on puisse leur opposer une alternative crédible. Dans l’adresse inaugurale de l’AIT en 1964, Marx affirme : « l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Mais le développement de la complexité de la société bourgeoise a fait de cette affirmation un rêve lointain qui pousse le peuple a accepté la délégation de son pouvoir. C’est bien ce qui s’est passé en Grèce cet été, malgré les trahisons de Tsipras celui-ci a été reconduit, certes avec un manque de légitimité flagrant, mais il a été reconduit quand même, et les manifestations qui lui sont aujourd’hui hostiles ne sont pas assez fortes ni assez virulentes pour remettre en question son pouvoir. Ce qui ne veut pas dire que son pouvoir est stable, au contraire, il semble qu’une poussée d’un vent mauvais – par exemple la réforme des retraites qui doit intervenir à la fin de l’année – suffira à l’abattre.

    En vérité avec la mise en place de l’état d’urgence, tout se passe comme si le peuple dans son ensemble acceptait une trêve, le temps qu’on en finisse avec Daech, avant de reprendre le cours de sa critique. Nous ne réagissons que lorsqu’il n’est plus possible de faire autrement : quand toutes les autres portes se sont refermées les unes après les autres. C’est ainsi, même si on s’en désole. Les gens ont bien d‘autres choses à faire que de se préoccuper des tâches vulgaire de la gestion quotidienne de la société. C’est pourquoi l’histoire se fait par à-coups, et non d’une manière linéaire. Il y a le temps de l’incubation et de la décomposition d‘une forme sociale avant que n’apparaisse le temps de l’action. On pourrait dire que c’est pour ça qu’il y a périodiquement des révolutions qui tournent d’ailleurs plus ou moins bien, et qu’il y en aura encore nécessairement.

     

    Liens 

    http://blog.mondediplo.net/2015-11-30-Ce-que-nous-pouvons

    http://lesmoutonsenrages.fr/2015/12/01/les-sponsors-de-la-cop21-une-grande-fete-pour-les-lobbies/

    « Le délitement de la politique européenne s’accélèreQu’est-ce que la démocratie ? »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :