• L’ère des robots, la disparition du travail, Charles-Edouard Boué, Confucius et les automates, Grasset, 2014

     

    Des robots de partout

     

    L’évolution spectaculaire de  la robotique pose un grand nombre de questions, économiques, politiques et sociales. Evidemment la robotisation n’a pas été inventée aujourd’hui. Mais la grande différence est qu’aujourd’hui le numérique offre des possibilités nouvelles et infinies. D’un certain point de vue on peut se dire que la robotisation va faire disparaître les tâches les plus rebutantes, va accroître la productivité globale et permettre d’entrer dans une nouvelle ère hédoniste de dépense de loisirs. Mais  à mon sens les conséquences ne seront pas celles-là.

      

    Le livre de Charles-Edouard Bouée, malgré son côté bouffon à citer des auteurs chinois est riche de données et d’enseignement. Certes il a l’air d’avoir été un peu écrit par un ingénieur informaticien, avec le côté illuminé de celui qui découvre les joies très enfantines de la technologie. Il nous explique en long e, large et en travers que bientôt et pour peu de frais on pourra avoir un robot à la maison qui nous fera le ménage, nous portera le café au lit et pourra être notre ami.

    Le livre est un état des lieux qui montre comment les robots non seulement envahissent la sphère du travail industriel, mais aussi celle des services et par suite de conséquence notre vie privée. Il déduit de cet envahissement intempestif que le travail industriel est en voie de disparition, et qu’il va falloir inventer de nouveaux emplois en quelque sorte pour occuper les populations.

    Il voit cette montée en puissance du robot comme le résultat de la compétition mondiale exacerbée et aussi de l’accélération du progrès technique. Mais bien évidemment il évite de se poser la question de la domination de la technique. Certes il voit bien que le système de financement de cette invasion technologique renforce les inégalités de revenu et de pouvoir, mais il lui semble acquis que la technique s’accumule quelle que soit l’époque et qu’elle est la voie du progrès.

     

     

    Les robots et l’emploi

     

    Les chiffres sont assez affolants. Dans les quinze années qui viennent, on parle de 340 millions d’emplois industriels qui vont disparaître à l’échelle de la planète, et 3 millions en France. 702 métiers ont été répertoriés comme étant voués à l'extinction. Beaucoup tentent de se rassurer en ressortant la vieille théorie de ce pétainiste d’Alfred Sauvy, la théorie du déversoir, qui suppose que lorsque le chômage augmente cela ouvre des possibilités de créer de nouveaux emplois grâce à la main d’œuvre ainsi libérée. C’est une reformulation de la loi des débouchés ou encore de l’idée idiote de destruction créatrice. Cette idée est idiote :

    - d’une part parce qu’elle fait le pari que des emplois vont émerger, mais elle est incapable de dire lesquels. Alors on avance sans le vérifier que ces nouveaux emplois se créeront d’une manière illimitée dans les services à la personne. Pour l’instant, cela n’a débouché que sur des « emplois de merde ». C’est David Graeber qui a lancé cette expression dans un petit essai intitulé Bullshit jobs pour désigner des emplois qui n’ont ni queue ni tête, mais qui servent surtout à asservir les populations, à les fixer dans une situation indécise et précaire qui les empêche de réfléchir à provoquer un changement social. En outre ce type d’emploi non seulement rend les travailleurs complètement neurasthéniques à cause de son inutilité, mais représente une forme de gaspillage. D’ailleurs quand on additionne ces emplois de merde, on se rend bien compte que le chômage est encore plus important qu’on ne le dit. Il est facile de citer des emplois qui ne servent à rien : par exemple les contractuels qui vous mettent des amendes parce que vous êtes mal garés et qui font seulement rentrer l’argent qui paiera leur salaire. On peut étendre cette analyse à une grande partie des fonctions managériales, à tout ce personnel qui entoure et accompagne les hommes politiques. La liste serait infinie, par exemple tout ce qui est lié à l’aménagement urbain : un coup on piétonnise une voie en mettant des piquets pour empêcher les voitures de passer, un coup on les enlève. La France est le premier constructeur de rond-point au monde. Mais cette gabegie n’atteint pas que le secteur public. Est-il vraiment utile de produire des nouveaux Iphones 4G, 5G ? On voit que la multiplication des emplois de merde dépend directement du progrès technique, parce que ce progrès technique alimente le marché en produits qui ne servent à rien, mais aussi parce que ce progrès technique augmente tellement la productivité qu’il faut bien créer des emplois pour occuper les populations. Cette nécessité de domestication est contenue dans le progrès technique.

    - d’autre part parce que cette idée suppose que les emplois apparaitront pratiquement au même rythme que la destruction des emplois anciens. Cette idée a plus ou moins été vérifiée lors du passage d’une société agraire à une société industrielle, puis lors du développement du tertiaire. Mais si le rythme de destruction devient beaucoup plus rapide que le rythme de création alors l’explosion du chômage provoque l’effondrement de la société. C’est ce qui se passe aujourd’hui sous le double effet de l’accélération du changement technologique et de la mondialisation qui fait apparaître la main d’œuvre comme en surnombre dans tous les secteurs, et pas seulement dans le secteur de l’industrie. L’ouvrage de Charles-Edouard Boué est sur ce point très précis.

    Cette destruction massive d’emplois à l’échelle planétaire ne peut que s’accélérer et rend complètement débile les idées de la droite française, de Gattaz à Macron en passant par Sarkozy et l’UMP d’une augmentation de la durée du travail. Je fais remarquer d’ailleurs que toutes les grandes vagues de changement technologique se sont toutes soldées

    1. par une baisse radicale de la durée du travail ;

    2. par une hausse sensible des salaires, même avant le New Deal. Marx le signale dans les années 1870.

     

    La réalisation de la valeur

     

    Cette évolution rapide de l’automation pose deux problèmes fondamentaux : le premier est celui de la réalisation de la valeur puisqu’en effet, si on remplace l’être humain par des robots, se pose la question de l’extraction de la plus-value qui fonde le profit et qui ne peut exister qu’à partir du salaire. Si le salaire disparait la plus-value disparait aussi. C’est un thème que Marx avait anticipé déjà dans les Gründrisse en 1857. Mais c’est cette idée qui fonde par exemple chez Moishe Postone la nécessité de la disparition du travail comme fondement d’une société socialiste. Le second est bien sûr que cette tendance déséquilibre les rapports entre l’offre et la demande : le fait que depuis une bonne quinzaine d’années, de partout en Occident le partage de la valeur se fasse de plus en plus en faveur des profits et de moins en moins en faveur des salaires, prive la production de débouchés et conduit à une crise qui se présente comme une crise de la demande. Ce qui rend évidemment encore plus ridicule les tenants d’une relance de l’offre comme Gattaz, comme Hollande ou comme le sinistre Macron : on ne peut régler le problème de la demande en relançant l’offre.

    Evidemment l’idée que les robots vont travailler à notre place est très ancienne. C’est à la fois un rêve et un cauchemar puisque si le robot peut éviter des tâches très pénibles à l’être humain, c’est aussi un asservissement. Je ne parle pas comme fait semblant de le croire Charles-Edouard Boué de la révolte possible des robots, révolte qui serait lié au développement de l’autonomie de réflexion liée à l’intelligence artificielle. C’est un sujet pour film de science-fiction genre Blade Runner.

    Un des aspects les moins commentés finalement est que le développement accéléré de l’automatisation permet une surveillance accrue de la société. C’est bien ce que font Facebook ou Google qui toute honte bue revendent les profils à travers des activités apparemment anonymes et gratuites. Si les volontés de « surveiller et punir » sont bien présentes dans les logiques étatiques modernes – prenons simplement la question des radars autoroutiers – la masse d’information générée par cette automatisation croissante, il n’est pas certain que cela soit très efficace. On a vu récemment que les services secrets américains grâce à leur impressionnante technologie ramassaient des conversations, des notes confidentielles, mais finalement sans trop savoir quoi en faire.

     

    Les robots et l’industrie

     

    Souvent on entend parler de la proportion des robots dans l’industrie. Cela donne une idée de la puissance industrielle d’un pays dans la division internationale du travail. Globalement c’est le Japon et la Corée du Sud qui sont en avance. Même s’il y a un grand nombre de robots en Amérique du Nord, les Etats-Unis et le Canada sont en retard. Mais ce retard ne provient pas de la technologie, il provient d’abord du fait que ces pays se sont rapidement orientés vers une désindustrialisation massive de leur économie.

      

    Dans l’ouvrage de Charles-Edouard, les chiffres alignés sont impressionnants à défaut d’être toujours très précis. Il nous dit par exemple que Taïwan a commandé 1 million de robots pour remplacer 1,2 millions de travailleurs. Il cite aussi une usine où 5 techniciens d’entretien des machines suffisent là où auparavant il y fallait 3000 personnes. Pour l’instant le coût d’un robot industriel est en moyenne de 250 000 euros. Ce qui est cher, mais outre que les prix vont baisser, un robot n’est pas syndiqué et peut même travailler le dimanche. Ce qui veut dire qu’à la vitesse où l’emploi industriel va disparaître dans l’industrie, c’est la classe du « prolétaire » qui ne va plus exister. Ce phénomène qui est en marche appelle deux remarques :

    1. le numérique et en particulier la robotique ne crée pas d’emplois, elle en détruit massivement, ce sont des investissements de productivité et non de capacités.

    2. sur le plan théorique, la disparition du prolétaire signifie que le véritable sujet du capitalisme n’est pas le travailleur comme le pensait Marx, mais le « capital » lui-même. Cela rejoint les analyses de Postone ou de Lohoff et Trenkle.

     

     

     

    Les choix possibles

     

    On voit bien que la situation va engendrer un bouleversement de la société. Si cela va certainement entraîner un chômage massif, la mécanique va pousser les salaires à la baisse, et donc par voie de conséquence, une polarisation des revenus : les riches seront plus riches, les pauvres seront encore plus pauvres. Les seuls emplois bien payés seront Charles-Edouard Boué dans la banque et bien sûr la recherche de haut niveau. Ce mouvement sera d’autant plus fort que la même évolution est possible dans les services, c’est déjà le cas de la banque où tous les travaux de guichet ont quasiment disparus. Ce grand écart dans les inégalités – où à mon sens on a encore rien vu – signe sans doute la fin de la démocratie bourgeoise. En effet celle-ci n’avait un sens que dans la mesure où elle accompagnait le resserrement des inégalités. Pour se soutenir et se consolider, les inégalités ont besoin de régimes forts et autoritaires. D’ailleurs cet apprentissage de la soumission est présent à tous les étages de la vie sociale : c’est l’interdiction de fumer, la surveillance des radars au bord des routes, avec des sanctions pécuniaires à la clé. Tout cela sous l’apparence de la nécessité et de nous sauver de nous-mêmes et de nos mauvaises manières.

    Beaucoup pensent à l’avenir, et comprenant qu’il n’y a évidemment pas de solutions dans le « travailler plus » avancent quelques pistes de réflexion. Pour les uns, il suffirait finalement de verser à chacun un revenu minimum, ou universel, indépendamment de son implication dans la production. Cette piste qui est pourtant compatible avec l’esprit d’un capitalisme réformé conscient de la nécessité de vendre sa camelote, me paraît mauvaise pour deux raisons :

    - La première est qu’elle abandonne l’idée de contrôler les moyens de production, et donc les moyens de contrôler les objets qu’on utilise et qu’on consomme ;

    - La seconde est que cette distribution d’un revenu universel « sans condition » repose sur des choix technologique décidés par l’oligarchie. Elle en est la retombée. Or on sait que la technique n’est pas neutre évidemment, et que son sens se trouve dans la vie de ceux qui en finance les applications.

    Il me semble que si on veut transformer en profondeur notre société il faut refuser à la fois le mode de production et le mode de consommation actuels. Pour cela il faut partir des besoins véritables et adapter notre activité à eux. Cesser de faire dépendre nos besoins des fantaisies du marketing. S’il est maintenant évident que le progrès technique a engendré des catastrophes à long terme, non seulement sur le climat, mais aussi sur ce que sont devenues nos vies, il est temps de revenir en arrière. L’agriculture moderne est une infamie, revenir à une pratique agricole locale et non mondialisée permettrait de créer en France des millions d’emplois, sans forcément pour autant travailler 12 heures par jour comme au temps d’avant-guerre. Mais il en est de même aussi dans les secteurs des produits manufacturés dont l’abaissement des prix s’est accompagné d’une baisse parallèle de la qualité. Il suffit de se rendre compte des meubles que vend Ikea par exemple.

    Personnellement je crois qu’il y a de la marge dans la voie du travail bien fait et autonome par rapport aux contraintes de la rentabilité et de la compétitivité. Penser au contraire que la critique du travail dans le capitalisme doit nécessairement déboucher sur la négation de l’activité productive c’est tout autant croire que le développement historique est parfaitement linéaire dans l’accumulation des améliorations des techniques de la production

     

    Bibliographie

     

    Charles-Edouard Boué, Confucius et les automates, Grasset, 2014

    Jeremy Rifkin, La nouvelle société, coût marginal zéro, LLL, 2014

    Erik Brynjolfsson and Andrew McAfee, The second machine age, W. W. Norton & Company, 2014

     

    Liens

     

    http://www.lagrottedubarbu.com/2013/08/20/emplois-foirreux-bullshit-jobs-par-david-graeber/

    http://www.marianne.net/Economie-numerique-le-mirage-de-la-creation-d-emplois_a242370.html

    http://www.usine-digitale.fr/article/l-emploi-est-ce-vraiment-le-bon-indicateur.N231698

    http://www.oezratty.net/wordpress/2013/faux-semblants-emploi-numerique/

    http://pro.01net.com/editorial/603412/le-numerique-cree-t-il-vraiment-des-emplois-une-question-qui-derange/

    http://www.marianne.net/Croissance-economique-le-coup-de-la-panne_a240969.html

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