• L’emploi abusif des mots et leur reconquête

    « Les mots qui expriment le mal sont destinés à prendre une significationd’utilité. Les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe. »

    Lautréamont, Poésie II  

    L’emploi abusif des mots et leur reconquête

    C’est de tout temps que les mots sont détournés, et pas seulement avec une tentation subversive. Mustapha Khayati dans un article fort intéressant, Les mots captifs, préface à un dictionnaire situationniste, pensait dans les années soixante que les révolutionnaires devaient détourner le sens des mots à leur profit, mais il n’imaginait pas l’inverse[1]. La bourgeoisie s’y est mise aussi, en récupérant le langage de la classe ouvrière par nature révolutionnaire, et elle se sert de ce détournement pour tenter d’abuser les populations en ce qui concerne ses véritables objectifs. En vérité c’est une forme de modernisation de la société que de trafiquer le langage, avant on n’en avait pas besoin. C’est ce que montre par exemple George Orwell dans une des fonctions de la novlangue qui non seulement crée des mots qui empêchent la réflexion critique dans une soi-disant volonté de simplification, mais qui en arrive aussi à dire l’exact inverse de ce pour quoi les mots ont été créés[2]. Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi la bourgeoisie tente de détruire la langue en intégrant comme Macron des formules empruntées à la rue, « pognon de dingue », l’horrible écriture inclusive est un autre aspect de ce problème, rendre la langue incompréhensible au prétexte de travailler à l’égalité entre les sexes – ici appelés genres. Dans tous les cas il s’agit de déracinement, et de couper l’homme de sa propre histoire. Donnons quelques exemples. 

    Révolution 

    Emmanuel Macron signe, pour appuyer sa campagne électorale, un ouvrage qu’il intitule Révolution. Or en lisant ce mauvais tract électoral, on se rend compte qu’il ne parle jamais de révolution, mais bien de contre-révolution[3]. Si je me réfère à la définition de la Révolution, non seulement le mot renvoie à un renversement brutal et violent du régime, mais aussi à la Révolution française de 1789 qui vise à l’abolition des privilèges. En vérité la vision louis-philipparde de Macron est celle d’une contre-révolution, ou d’une restauration, il vise à renforcer d’abord les inégalités sociales et économiques. Mais il recouvre cette idée archaïque d’une couche d’autres mots laissant accroire que l’histoire a un sens et donc qu’il faut progresser à coups de réformes et de révolutions. Le langage de la bourgeoisie contemporaine est tellement débraillé, que ses trafiquants d’un genre nouveau en viennent à amalgamer « réformes » et « révolution ». Et si on trouve à redire à cette fade rhétorique, on retorquera qu’il faut des « réformes » pour faire une « révolution ». Ce sens de l’histoire selon Macron est fermement relié à deux idées tout aussi fausse l’une que l’autre. La première et la plus banale c’est qu’il faut continuer à accumuler des richesses pour augmenter la production, comme si la croissance économique était un phénomène infini et naturel. La seconde est que l’on doit se plier à une nécessité supranaturelle, celle du progrès scientifique et admettre une fois pour toute que celui-ci est une chose belle et bonne. On renvoie très souvent cette idée de progrès – Macron dans ses illuminations parle de progressisme – à l’évolution de la technique, sans même se poser la question de savoir si le progrès technique est une amélioration du genre humain ou sa disparition. L’introduction massive du progrès technique dans l’agriculture est un désastre complet, on en paie le coût dans son assiette et dans la dégradation continue de la santé[4].  

    L’emploi abusif des mots et leur reconquête

    Evidemment Macron n’est pas le premier à détourner l’idée de Révolution. Comme on le sait, il a aussi détourné le slogan pétainiste de la France en Marche, et en matière de révolution, c’est la même chose. Quand le Maréchal Pétain tentait de montrer qu’il était aussi très peu capitaliste, il employait le mot de Révolution, il parlait de Révolution nationale. Evidemment s’il employait le mot de Révolution pour recouvrir une entreprise aussi glauque c’est parce qu’il savait que les Français n’aimaient pas le capitalisme. Dans la lignée directe de la grande crise des années trente, tout le monde était au courant que cette crise avait été causée par la dérégulation du capitalisme. La vie sociale et économique était tellement délabrée qu’il fallait employer le mot de révolution pour tenter la restauration d’un ordre ancien. Comme Macron, Pétain utilisait la rhétorique de l’effort et du travail, de l’épargne et du remboursement de la dette. Et comme lui il en viendra à dire que les Français devaient faire plus d’enfants, alors que lui-même, tout comme le Maréchal Pétain, n’en a jamais eu[5].  

    L’emploi abusif des mots et leur reconquête

    Communisme 

    Il fut un temps où on était un peu plus pointilleux sur le vocabulaire. Par exemple on s’interdisait de considérer que le régime économique et social de l’URSS et de ses satellites était un régime communiste. La question portait sur les classes sociales, le communisme se voulant l’abolition des classes sociales, et ces pays étant structurés très fortement autour d’une nouvelle classe que pour aller très vite on appellera la bureaucratie, il n’était pas question de les désigner comme communistes. Les trotskistes considéraient par exemple que le régime stalinien était un régime communiste dévoyé, un Etat ouvrier dégénéré, ils se référaient seulement au fait que la propriété privée des moyens de production avait été abolie. Mais Bruno Rizzi avait trouvé une autre formule pour désigner ces pays, il parlait d’un capitalisme d’Etat[6]. L’idée était donc qu’il y avait bien une classe exploitée et une classe exploiteuse, mais que l’extraction de la plus-value se faisait sous la direction d’un Etat autoritaire. Les critiques de droite de l’idée communiste se servaient clairement du repoussoir stalinien pour faire avancer leurs affaires. En identifiant l’URSS, la Chine, l’Albanie ou Cuba, des régimes très autoritaires, au communisme, on faisait oublier que le communisme, quelle que soit sa variante, c’est d’abord une société de liberté et de partage d’où se trouve exclu toute idée de hiérarchie.

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    Charges sociales 

    Le patronat est également spécialiste de ce genre de trafic, il appelle par exemple les cotisations sociales, des charges sociales, ou des charges patronales, comme s’il payait de sa propre poche les cotisations sociales qui sont en réalité des paiements de salaires différées destinées à faire face aux dépenses de santé, de retraite ou de couverture du risque chômage. En employant le mot « charges », il s’agit de renverser le problème et de montrer combien le patronat souffre de payer de sa poche des dépenses qui l’empêchent d’être compétitif ou de créer des emplois. On verra même Macron – toujours lui, décidément ce type est une synthèse – avancer que « la vie d’un entrepreneur est plus dure que celle d’un salarié »[7] Quand on s’en prend aux charges sociales en disant qu’elles sont trop élevées, c’est un euphémisme pour dire qu’on veut faire baisser les salaires et accroître les profits. Le langage est donc très balisé si officiellement on doit appeler ces prélèvements des « cotisations sociales », les économistes en général et les hommes de droite parlent de « charges sociales », ils n’arrivent pas à s’en empêcher. Cette déformation langagière les trahit puisqu’elle signifie qu’une charge ça pèse, ça freine le progrès, la croissance et l’économie. Pire encore les analystes et particulièrement l’Union européenne, aiment à confondre « cotisations sociales » et « impôts » sous la rubrique vague de « prélèvements obligatoires ». Souvent vous entendez que la France est le pays où les impôts sont les plus élevés, c’est faux et c’est d’autant plus faux qu’on peut défalquer des prélèvements obligatoires les « cotisations sociales », en tenant compte de ces prélèvements, on s’aperçoit alors qu’en France on paie par exemple beaucoup moins d’impôts qu’aux Etats-Unis. On voit qu’une des intentions de cette manipulation langagière est de mentir, et qu’elle aide à manipuler les statistiques. 

    L’emploi abusif des mots et leur reconquête  

    Le graphique ci-dessus le montre expressément. Le mensonge est grossier. Le titre nous indique que l’Etat a comme revenus des « impôts » et des « cotisations sociales ». Or évidemment les cotisations sociales ne sont pas gérées par l’Etat, elles sont gérées paritairement – c’est-à-dire par les syndicats des salariés et le syndicat patronal – en aucun cas l’Etat n’a la main dessus. Il n’intervient seulement que pour réinjecter des fonds s’il y a un déficit et pour donner des orientations. Mais il ne se sert pas de cet argent pour lui-même. Du reste les cotisations sociales sont inscrites sur la feuille de salaire, part patronale et part salariale. C’est bien la preuve que si elles sont déterminées par la loi, elles ne ressortent pas de l’impôt proprement dit. La lutte sur cette question est double, d’une part tenter de démontrer que le salaire est plus faible qu’il ne devrait-être si l’Etat ne le « chargeait » de cotisations diverses et variées, et d’un autre côté faire baisser le salaire – direct et indirect – en réclamant une baisse des « charges ». Et ça marche ! A force de jérémiades et de lobbying, le patronat est parvenu à faire baisser les « charges », soi-disant pour créer des emplois, soi-disant pour investir, mais comme le montre le graphique suivant, ce sont bien les actionnaires qui ont mis cette baisse des cotisations sociales pour leur profit[8]. 

    L’emploi abusif des mots et leur reconquête 

    En parlant de charges, on fait oublier que les cotisations sociales financées par le travail même des salariés financent des biens collectifs comme les retraites, la santé ou encore les périodes de chômage. La baisse des charges sociales est une idée de droite, c’est Pompidou qui a commencé à la lancer à la fin des années soixante en démantelant l’unité de la Sécurité Sociale. Depuis 1967 donc, il ne se passe pas une année sans qu’un politicien de droite ou de gauche ne pense à un plan d’économie pour les dépenses sociales de façon à compenser la baisse des cotisations sensées promouvoir l’emploi et l’investissement. En vérité il s’agit d’une prédation de la classe la plus riche sur le reste de la société. Et c’est aussi un élément de la remontée des inégalités. Il est vrai que cela est facilité par le peu de combativité des syndicats en la matière. On remarque que si sur le long terme les effectifs des syndicats ont fondu, c’est sans doute aussi du fait de leur faible combativité face aux assauts répétés du patronat. Il reste qu’en combattant pour la baisse des « charges sociales », le patronat travaille clairement à la déflation salariale. 

    Front national 

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    Les deux logos du Front National, le vrai à gauche et le faux à droite 

    A l’origine le Front national est un mouvement de Résistance dirigé contre les Allemands et bien entendu contre le régime de Vichy. C’est une émanation du Parti communiste clandestin en mai 1941. Si on parlait à cette époque de Front national, c’était pour soutenir l’idée que l’urgence réclamait l’union des patriotes pour chasser d’abord l’Allemand de notre sol. Or le Front national est aussi un parti d’extrême-droite fondé en 1972 à la fois par des anciens de l’OAS mais surtout par des anciens pétainistes ! Evidemment le fait d’avoir choisi ce nom ne peut pas être un hasard. Si beaucoup ont remarqué cette escroquerie intellectuelle, peu l’ont dénoncé avec colère. Certes le Front national n’existe plus aujourd’hui, il a été remplacé après une sorte de dédiabolisation par le Rassemblement national. Mais la manœuvre fut habile. Ce détournement se dédoublait d’un détournement de logo comme on peut le voir ci-dessus. Les créateurs du parti d’extrême-droite jouaient sur l’idée de patriotisme, sachant que celui-ci avait joué un rôle fondamental dans la Résistance. En même temps cela permettait de faire oublier le rôle que certains parmi l’encadrement avaient joué dans la collaboration, François Brigneau était un ancien milicien qui fut inquiété à la Libération, mais finalement acquitté dans des conditions un peu troubles. Cependant le Front national n’est pas le seul à escroquer sa clientèle en lui vendant un produit qu’elle n’a pas demandé. Je passe sur les différents partis qui se sont succédés en se revendiquant du général De Gaulle, à commencer par le sinistre Pompidou et en terminant avec Sarkozy et Fillon, ou encore le Parti dit « socialiste » à la manière de Hollande. 

    Socialisme  

    L’emploi abusif des mots et leur reconquête 

    Sans doute un des mots les plus dévoyés de l’histoire récente qu’on soit pour ou contre cette idée philosophique. Le socialisme est en effet une socialisation des moyens de production. En effet le socialisme suppose que l’égalité de droit ne suffit pas à satisfaire l’idéal de justice, et donc que si on veut lutter contre les inégalités fondamentales, il faut limiter la propriété privée des moyens de production. A l’origine les termes de socialisme et de communisme sont interchangeables. Par la suite il y a des débats sur la manière de parvenir au socialisme : il y a un socialisme révolutionnaire qui suppose qu’on ne peut parvenir au socialisme – c’est-à-dire à une société sans classe – que par les moyens d’une révolution violente puisqu’on suppose que les propriétaires des moyens de production vont se défendre, et puis il y a un socialisme réformiste qui suppose qu’on peut arriver au même but mais sans passer par une révolution. C’est ce qu’on appelle la social-démocratie. On cherche à prendre le pouvoir par le vote, parce qu’on pense que les salariés étant plus nombreux que les patrons, ils pourront obtenir plus de représentants qu’eux et modifier les lois dans un sens plus favorable aux travailleurs. Si Marx est resté toute sa vie un socialiste révolutionnaire, Engels se rangera à l’idée social-démocrate après la mort de l’auteur du Capital, arguant que les temps avaient changé. Mais que nous soyons pour un socialisme réformiste ou révolutionnaire, il s’agit de discussions tactiques et non pas de définition de ce que doit être le socialisme. Or depuis la fin des années soixante, après la grande peur des possédants qui ont cru à la révolution, le terme a été dévoyé totalement, d’abord par le SPD, soit le parti social-démocrate allemand, qui avait abandonné le premier l’idée de mettre le marché au pas au Congrès de Bad Godesberg en 1959, puis par tous les partis socialistes d’Europe qui sont aujourd’hui en voie de disparition. Il s’agit bel et bien d’un complet détournement de sens qui vise à tromper le public. En France ce travail a été effectué par ce qu’on appelle la Seconde gauche, les rocardiens si on veut pour aller vite. D’un certain point de vue Manuel Valls était plus honnête en disant qu’il fallait que la PS abandonne clairement le terme de socialiste. Depuis il a fait son chemin et s’est allié avec Ciudadanos, parti très à droite, de type libéral à la manière de Macron et de Renzi. Notez que ce détournement de sens va de pair avec la professionnalisation de la politique et la production concomitante d’experts. Il n’y a plus depuis longtemps dans les partis dits socialistes de cadres issus de la classe ouvrière ou même des petits salariés. 

    L’emploi abusif des mots et leur reconquête 

    L’usage du langage fait partie de la bataille de l’information. La novlangue passe son temps à maquiller la réalité. Les économistes sont les champions. Par exemple lorsque le PIB recule, ils parleront non pas de récession, mais de « croissance négative » ! On ne parle pas de blocage des salaires, ni même d’austérité, mais de lutte contre l’inflation. Lutter contre l’inflation parait une formule neutre, alors que blocage des salaires parle directement de lutte des classes, les économistes sont généralement du côté de l’oligarchie. Mais il n’y a pas que les économistes qui produisent des oxymores, les politiciens et les journalistes en sont friands, par exemple depuis quelques années on trouve le terme de social-libéral dans le débat. Ou encore on fera semblant que Macron n’incarne pas la droite pure et dure à la Guizot, mais une sorte de centre aussi fumeux qu’indéfini. Cette fausse pudeur langagière a comme but premier de semer la confusion, c’est relativement efficace puisque certains croient encore – ou font semblant de croire – que l’extrême droite façon Rassemblement national serait pire que la droite extrême à la Macron. Aux Etats-Unis, on en était arrivé à exclure pendant de longues années le mot « socialisme » du débat. Quoi qu’on pense de Bernie Sanders, il aura au moins réussi à réhabiliter de mot depuis la campagne de 2016. Ce n’est pas rien, sachant combien ce terme avait été criminalisé depuis la fin de la Première Guerre mondiale, criminalisation qui du reste empêchait tout débat sur une grande échelle.



    [1] Internationale situationniste, n° 10, 1966.

    [2] Nineteen Eighty Four, 1949.

    [4] Guy Debord, Abat-faim, Encyclopédie des Nuisances, tome I, fascicule 5, novembre 1985

    [6] On trouvera un extrait publié en français chez Champ Libre, sous le titre L'URSS : collectivisme bureaucratique. La Bureaucratisation du monde, l’ouvrage a été écrit en 1939, et la version française publiée en 1976.

    [8] Michel Husson, Les cotisations sociales sont une charge, mais pas les dividendes ?, Attac, Sud 93, 3 mars 2014.

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  • Commentaires

    1
    Jean Paul B.
    Mercredi 26 Juin à 12:01

    Excellent article que je m'empresse de faire suivre à tous mes contacts.

    2
    Mercredi 26 Juin à 16:21

    Merci pour cet encouragement !

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