• L’élection de Bolsonaro, causes, conséquences et nature d’un nouveau président

     L’élection de Bolsonaro, causes, conséquences et nature d’un nouveau président

    Le Brésil n’est pas sorti de ses tourments. Et ce n’est pas l’élection de Bolsonaro qui se situe à mi-chemin entre le comique troupier et le fasciste de base qui fera avancer les choses. Les conséquences de cette élection ne sont pas aussi simples à analyser. J’ai déjà dit combien à l’origine de la victoire du nouveau président il y avait une dégradation de l’économie dans ce pays depuis la crise de 2008[1]. Comme on le voit dans le graphique ci-dessous, après un rebond en 2010 dû aux mesures de relance qui ont été mises en place dans le monde entier, la situation s’est détériorée très rapidement. Avec la baisse très forte du cours du pétrole et du cours plus général des matières premières la balan ce commerciale a plongé dans le rouge. Ces difficultés ont entraîné une politique économique brouillonne de la part de Dilma Rousseff qui d’abord a tenté de relancer la machine par la dépense publique, puis s’est laissée gagnée par les sirènes de l’austérité sous la pression des marchés comme on dit et du FMI. Et chaque fois que la social-démocratie joue ce jeu au nom du réalisme, elle perd. La justice n’a pas aidé non plus, vu qu’elle est partie en guerre ouverte contre le Parti des Travailleurs en se laissant instrumentaliser. Certes il est vrai que les dirigeants de ce parti qui se voulait de gauche, se sont laissé corrompre très facilement par des canailles comme Albert Frère, mais ce n’est pas seulement cela qui a détourné les pauvres Brésiliens. Ils reprochent aussi à ce parti l’effondrement de la croissance, le chômage et bien sûr la montée concomitante de la violence, et un fort sentiment d’abandon. Si leur situation avait été bonne ou moins mauvaise, ils auraient probablement pardonné toutes les turpitudes politiciennes de ce parti. Si les Brésiliens ont voté pour un bonhomme comme Bolsonaro, c’est qu’ils espèrent, à tort ou à raison, qu’il les sortira de ce cercle infernal. L’an dernier, ce n’est pas moins de 64000 personnes qui ont été assassinées, faisant du Brésil un des pays les plus violents du monde[2]. On parle de 500 000 en dix ans. C’est beaucoup, le prix d’une véritable guerre civile. Cela signifie clairement qu’une partie de la population s’est frayé son chemin par la voie du crime et des armes, déclarant la guerre en quelque sorte au reste de la société.  

    L’élection de Bolsonaro, causes, conséquences et nature d’un nouveau président

    Taux de croissance du PIB au Brésil 

    Raciste Bolsonaro l’est certainement, il a même été condamné pour ses propos contre les Indiens, notamment parce qu’il disait qu’ils puent[3]. Il rêve en effet de piquer les dernières terres de ces malheureux autochtones, lui fils d’immigrés germano-italiens aculturé. Et c’est sans doute là le plus grave danger qui guette ce pays. Il pense qu’il y a des richesses inutilisées, et on sait que le modèle de développement du Brésil de ces dernières années est pour une large partie, déterminé par l’exportation des matières premières. Il considère que les Indiens ne sont pas capables d’exploiter ces réserves, et donc selon lui il vaut mieux privatiser ces derniers vestiges d’une civilisation en voie de disparition. Certes aux yeux de l’Occident, les Indiens peuvent être qualifiés de fainéants, mais ça ne nous regarde pas. Nous n’avons pas à juger une culture et une civilisation que nous ne comprenons pas. Beaucoup de Brésiliens ne semblent pas avoir pris conscience de qui était Bolsonaro. Mais on se souvient qu’il a été aussi pris et condamné dans des affaires de corruption par le passé. Ce n’est pas du tout le chevalier blanc. Faisant preuve d’une grande stupidité, il est également pour que les femmes aient un salaire inférieur aux hommes. C’est donc un vrai réactionnaire et un sale con. Mais mettra-t-il pour autant en route un programme fasciste ? Rien n’est moins sûr.

     L’élection de Bolsonaro, causes, conséquences et nature d’un nouveau président 

    Les journalistes aussi crétins que paresseux titrent sans plus s’interroger sur « la vague populiste » qui gagnerait le Brésil[4]. C’est laisser croire que ce qui explique la percée de Salvini et Marine Le Pen en Europe c’est la même chose que ce qui explique celle de Bolsonaro. Les deux phénomènes n’ont strictement rien à voir l’un avec l’autre, les mettre dans le même sac du populisme est une escroquerie intellectuelle qui laisserait entendre qu’il y aurait une sorte d’internationale nationaliste prête à prendre le contrôle du monde sous la férule de Donald Trump. La première différence c’est bien sûr que l’Italie et la France sont des pays développés et le Brésil un pays en voie de développement depuis… le début du XIXème siècle. C’est ce que remarquait Malthus par exemple qui, dans son Essai sur le principe de population [1798] dénonçait les structures féodales qui empêchaient le Brésil de mettre en œuvre ses richesses. Il y a un blocage de l’économie qui est toujours venu des grands propriétaires fonciers qui poussent dans le sens de l’exploitation des richesses naturelles au détriment du développement industriel. Le Brésil n’a pas surmonté la crise de 2008. Et c’est là la responsabilité véritable du Parti des Travailleurs qui n’a pas su réorienter son économie vers une autonomie plus large vis-à-vis des marchés internationaux. En faisant le pari de l’ouverture le Brésil s’est auto-détruit. Lula avait en effet développé un modèle un peu plus social et un peu plus égalitaire, mettant l’accent sur l’éducation et la santé, mais celui-ci était alimenté par la manne des exportations de matières premières et de pétrole. L’effondrement de son économie prouve qu’une nation doit d’abord s’émanciper de la dictature des marchés extérieurs et viser l’autosuffisance. C’est ce que rappelait fort justement Sapir en exhumant un texte fort intéressant de Keynes[5]. On connait ça depuis très longtemps : déjà les économistes mercantilistes avaient compris qu’en matière de commerce extérieur, il fallait acheter les matières premières et vendre les produits transformés, les produits du travail humain. Si on fait l’inverse, tôt ou tard on le paye. C’est ce qu’on appelle le Dutch disease[6], ce qui explique aussi pour partie pourquoi les pays pétroliers ne sortent pratiquement jamais du sous-développement, le cas des pays arabes peut servir d’exemple. On sait également depuis Friedrich List que si on se lance sur les marchés internationaux avant d’avoir développé sa propre industrie, on restera bloqué sur des segments inférieurs du marché mondial et qu’on restera dépendant des pays plus riches[7]. Lula n’a rien écouté et peut être rien compris. Quand le prix des matières premières s’est effondré, comme on le voit ci-dessous, la balance commerciale a plongé gravement dans le rouge. Cette déconfiture explique non seulement l’affaiblissement continu de la croissance et la montée du chômage, mais aussi le processus de déclassement de la classe moyenne qui a rejoint le vote de la classe aisée pour Bolsonaro.

     L’élection de Bolsonaro, causes, conséquences et nature d’un nouveau président 

    C’est là que concrètement se trouve la différence entre le vote pour Bolsonaro et le vote pour Marine Le Pen. Au Brésil les plus pauvres ont continués de voter pour Haddad, guère dupes de ce qu’est véritablement Bolsonaro. Au contraire, on voit qu’en France si la classe moyenne a voté massivement pour Macron, les pauvres se sont portés en plus grand nombre sur Marine Le Pen ou se sont abstenus. C’est ce qui rapproche d’ailleurs le vote pour Bolsonaro du vote pour Trump. Ce sont tout de même les plus riches qui ont voté à la fois pour Trump et pour Bolsonaro, avec en plus le fait que Trump a eu moins de voix que Clinton. Bolsonaro par contre a obtenu beaucoup plus de voix que Haddad, mais ceci étant, il est nettement coupé du vote populaire. Il est donc erroné de le présenter comme un populiste, c’est la grande différence d’avec Marine Le Pen et même Salvani. Du reste si on regarde les programmes de Marine Le Pen et Salvani d’un côté et de Bolsonaro et de Trump de l’autre, les premiers sont bien plus étatistes et moins libéraux que les seconds. Ils sont plus nationalistes aussi et veulent un Etat protecteur. Sans doute est-ce pour cela qu’il y a des passerelles importantes entre l’électorat de Mélenchon et celui de Marine Le Pen 

    L’élection de Bolsonaro, causes, conséquences et nature d’un nouveau président 

    Je ne suis pas le seul à avoir pointé des différences fortes entre Salvini et Marine Le Pen d’un côté et Trump et Bolsonaro de l’autre. Maria Emilia Alencar – Directrice de la rédaction brésilienne de RFI – signalait que Salvini et MLP s’en prennent régulièrement aux immigrants au nom de la défense de l’intégrité nationale[8]. On suppose que s’ils le pouvaient ils renverraient les migrants chez eux, et dans le même temps ils défendent une assistance des pauvres nationaux. Pour Alencar, Bolsonaro c’est exactement l’inverse, les ennemis ne viennent pas de l’extérieur, ce ne sont pas les étrangers, les Américains, ou les Chinois, mais au contraire les autochtones, les femmes, les noirs, les homosexuels, voire les journalistes qui le critiquent. Les ennemis sont à l’intérieur. En ce sens il est très proche de Trump qui lui aussi a déclaré la guerre aux Amérindiens pour faire passer le pipeline de ses amis du lobby pétrolier[9]. Cette volonté de lutter contre l’ennemi de l’intérieur rappelle évidemment les dictatures qui ont été à l’œuvre au Brésil, au Chili et en Argentine. Denis Collin a fait un peu les mêmes remarques que moi, insistant sur le fait que les électeurs de Salvini et de Marine Le Pen attendent que l’Etat joue un plus grand rôle dans la vie sociale et économique, tandis que Trump et Bolsonaro    au contraire dénonce l’intervention de l’Etat au nom du libéralisme économique[10]. Pour Bolsonaro l’Etat est d’abord répressif et ensuite il doit soulager les premiers de cordée de l’impôt, comme pour Macron, afin de faciliter l’investissement et l’esprit d’entreprise. Bien qu’il n’ait pas encore dit ce qu’il ferait de Petrobras, mais après tout Sarkozy avant son élection avait juré qu’il ne privatiserait jamais Gaz de France[11], il a avancé tout de même qu’il allait privatiser au maximum les biens de l’Etat. Cette alliance entre libéralisme économique et étatisme répressif est tout à fait dans la tradition de l’Amérique latine.

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    Malgré tout cela il y a encore beaucoup d’incertitudes sur ce que fera ou ne fera pas Bolsonaro. Il n’a pas les pleins pouvoirs, et encore moins un parlement à sa botte. Et après tout le score d’Haddad n’est pas si déshonorant que cela, sachant qu’il a été propulsé en catastrophe sur le devant de la scène quand Lula a été emprisonné puis interdit de se présenter. Cela indique à tout le moins qu’une opposition peut rapidement se restructurer après cette cinglante défaite, à condition bien sûr qu’elle ait quelque chose à dire de sérieux. Mais la plupart des observateurs pensent que Bolsonaro n’aura pas les moyens de faire adopter ses projets les plus dangereux pour la démocratie[12]. Plusieurs de ses projets sulfureux demandent d’abord une réforme de la constitution, comme le port des armes. D’autres demandent que des lois soient votées. Or Bolsonaro ne peut pas compter sur le congrès où il ne dispose que de 20% des voix. Ce qui veut dire concrètement qu’il devra faire en sorte de passer des alliances compliquées pour faire aboutir ses projets, et qui dit alliances dit aussi renvoi d’ascenseur et prébendes. La bataille va être rapidement engagée aussi du côté de la Cour suprême qui est la garante de la constitution. Bolsonaro voudrait faire passer le nombre de ces juges de 11 à 21, pensant qu’ainsi il aurait les mains plus libres. Il pense y arriver avec l’aide de Sergio Moro, ce juge qui sous couvert de lutter contre la corruption s’est précipité pour empêcher Lula de se présenter en l’envoyant en prison sur des preuves relativement légères[13]. Celui-ci va devenir Ministre de la justice, mais ce stratagème est périlleux parce qu’on va voir ouvertement que quelles que soient les indélicatesses de Lula et Dilma Rousseff, qu’en réalité il travaillait en fait pour Bolsonaro[14].

    Il y a un autre élément qui est rarement pris en compte, c’est la division géographique du vote le Nordeste et le Nord, traditionnellement hostiles aux pouvoirs centralisateurs de l’Etat brésilien et en rébellion constante, sont très hostiles à Bolsonaro. On sait que ce dernier méprise ses régions comme des ramassis de personnes arriérées et fainéantes. Le Brésil c’est grand, et sa taille le rend difficile à contrôler. Une attitude trop agressive de Bolsonaro à l’endroit de ces populations déshéritées risquerait d’enclencher un processus de guerre civile, voire de sécession. Certes Bolsonaro veut en découdre et l’armée est derrière lui. Mais est-ce suffisant ? 

    L’élection de Bolsonaro, causes, conséquences et nature d’un nouveau président 

    La conclusion de tout cela est que la situation politique au Brésil est très instable et très incertaine. La seule chose qui est certaine est que ce résultat qui n’est pas surprenant, est également une forme de rejet de la mondialisation. Mais l’avenir du Brésil va pourtant dépendre de nombreux paramètres extérieurs. D’abord des élections étatsuniennes du 6 novembre prochain. Il est tout à fait possible que Trump et les Républicains perdent le Congrès, c’est du moins ce que semblent dire les derniers sondages[15], malgré les charcutages électoraux opérés par les Républicains[16]. Or après la défaite de Clinton et la percée inattendue de Sanders lors de la primaire démocrate, ce parti est en train de faire un virage à gauche tout en renouvelant ses cadres. Certes cette transformation est encore timide, mais bien réelle, il faut également qu’ils se distinguent clairement de Trump s’ils ne veulent pas disparaitre. Mais il y a une possibilité – faible mais bien réelle que le Sénat passe aussi chez les démocrates, ce qui serait le début de la fin pour Trump qui est visé aussi par une procédure d’impeachment. Evidemment si le Congrès est dominé par les démocrates, il est certain que les choses seront alors beaucoup moins faciles pour Bolsonaro. 



    [1] http://in-girum-imus.blogg.org/le-bresil-son-economie-et-le-fascisme-qui-vient-a148876010

    [2] http://www.rfi.fr/ameriques/20180812-bresil-criminalite-hausse-violence-feminicides-presidentielle-bolsonaro

    [3]  Globo, 3 otobre 2017.

    [4] http://www.leparisien.fr/politique/etats-unis-philippines-bresil-jusqu-ou-deferlera-la-vague-populiste-27-10-2018-7929324.php

    [5]  https://www.facebook.com/notes/jacques-sapir/keynes-et-le-protectionnisme-retour-sur-une-conversion-significative/1405935576203023/

    [6] Le terme dutch disease, en français syndrome hollandais, a été employé à propos des Pays bas qui s’étaient un peu laissés vivre en exploitant la manne pétrolière de la mer du Nord, et qui ensuite se sont retrouvés dans la difficulté une fois cette manne épuisée.

    [7] Friedrich List, Système national d’économie politique [1841], Gallimard, 1998.

    [8] https://www.youtube.com/watch?v=Hguf_3YQ3rY

    [9] https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/projet-d-oleoduc-trump-declare-la-guerre-aux-sioux-7787328816

    [10] http://la-sociale.viabloga.com/news/apres-la-victoire-de-bolsonaro

    [11] Derrière la privatisation de Gaz de France il y a encore Albert Frère qui était un des soutiens les plus importants de Sarkozy.

    [12] https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/10/30/bresil-quelles-sont-les-marges-de-man-uvres-de-bolsonaro_5376382_3222.html

    [13] https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/10/31/les-ambiguites-du-juge-anticorruption-sergio-moro-avec-l-extreme-droite_5377005_3222.html

    [14] https://fr.news.yahoo.com/br%C3%A9sil-le-juge-anticorruption-sergio-moro-sera-ministre-144927348.html

    [15] https://ig.ft.com/us-midterm-elections/

    [16] https://www.lemonde.fr/elections-americaines-mi-mandat-2018/article/2018/09/28/discricts-divises-sondages-favorables-les-democrates-croient-en-leur-vague-bleue_5361235_5353298.html et aussi http://www.lefigaro.fr/international/2018/10/25/01003-20181025ARTFIG00068-etats-unis-pourquoi-les-midterms-risquent-de-tout-changer-pour-donald-trump.php

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