• L’échec programmé de Syriza est-il sûr ?

     

    Marchandages

      

    Varoufakis discutant avec l’arrogant Jeroen Dijsselbloem

     

    J’ai souvent annoncé ici que la Grèce ne s’en sortirait jamais si elle s’obstinait à rester dans l’Union européenne et dans l’euro. Les autres pays d’ailleurs non plus, mais ils sont dans une situation moins dramatique. Curieusement Valéry Giscard d’Estaing me rejoint sur ce point. Pour lui aussi la Grèce doit sortir de l’euro et dévaluer sa monnaie. Cet avis est important, non pas parce qu’il est de VGE, mais parce qu’il vient d’un européiste convaincu qui, en son temps milita au contraire pour l’entrée de la Grèce dans la zone euro, pensant qu’une politique économique et monétaire commune suffirait à amener la convergence de tous les pays européens. J’ai par ailleurs beaucoup insisté avant l’arrivée de Syriza au pouvoir sur l’ambiguïté de ce parti puisqu’en effet il veut en même temps rester dans l’Union européenne, utiliser l’euro et mener une politique sociale.

    L’accord intervenu entre la Grèce et l’Eurogroupe le 20 février porte sur une prolongation des prêts jusqu’au  mois de juin. C’est un compromis qui ne semble guère être intéressant pour la Grèce. Beaucoup de commentateurs y ont vu une victoire de l’Allemagne et de l’abominable Wolfgang Schaüble qui finalement en repoussant la date de quatre mois maintiennent ses exigences fondamentales. A savoir que la Troïka reste omniprésente, même si elle ne conduit pas « les réformes », elle laisse se soin à Tsipras. Ensuite que les Grecs reconnaissent la légitimité des dettes accumulées et s’engagent à les rembourser intégralement. Pour cela ils acceptent de générer dans un contexte pourtant très difficile un excédent primaire (c’est-à-dire un excédent budgétaire) de 3% par rapport au PIB et de 4,5% en 2016. Cet excédent primaire supposé permettre de rembourser la dette grecque rentre dans une vision orthodoxe de l’équilibre budgétaire.

    A part cela qu’ont obtenu les Grecs ? Rien, si ce n’est qu’ils ont quatre mois pour trouver une solution à leurs problèmes. En effet l’accord stipule que Tsipras et ses ministres peuvent réaliser des réformes sociales, à condition qu’elles ne débordent pas du cadre fixé. Autrement dit il rend impossible une politique sociale et de relance de grande ampleur.

    On sait que dans ce type de négociation entre un petit pays comme la Grèce et un pays aux habitudes autoritaires comme l’Allemagne le premier qui cède est perdu. Certes les choses seraient plus faciles pour la Grèce si des pays comme le Portugal, l’Espagne ou l’Irlande la rejoignait dans sa lutte contre la bureaucratie bruxelloise. Cependant dans cette guerre larvée, rien n’est jamais sûr. En effet les quatre mois de sursis donnés à la Grèce pourraient être mis à profit pour organiser sa sortie de l’euro.

     

    Retour à la drachme

      

    Dans un article récent, Dany Rodrick, économiste hétérodoxe soulignait combien il était difficile de sortir de l’euro, cette peur de l’inconnu bloquant l’initiative. Mais en réalité c’est bien plus simple que cela : on sait à quoi a mené l’entrée de la Grèce dans l’euro, à son effondrement économique, social et politique. Il y a bien peu d’argument en faveur de son maintien. En attendant, tout le monde anticipe une sortie de la Grèce de l’euro, et pas seulement VGE. La BCE s’y prépare et s’apprête à demander à la Grèce un blocage des sorties de capitaux. En effet, elles se font en ce moment à un rythme élevé d’un milliard d’euros par jour. Mais si ce blocage des sorties de capitaux est une nécessité vitale pour la Grèce, c’est aussi l’étape essentielle avant une sortie de l’euro et un retour à la drachme.

      

    Le retour à une monnaie nationale permettra à la Grèce ou à n’importe quel autre pays qui en fait de même, d’ajuster la valeur de sa monnaie à la réalité de sa balance commerciale. Pour parler comme les économistes, c’est une vieille règle d’équilibre que de faire dépendre la valeur de sa monnaie de l’excédent ou du déficit commercial. On sait cela depuis William Petty. Dans l’Union européenne, on a prétendu faire l’inverse, donner une valeur fixe à la monnaie – fixe entre les pays qui l’utilisent – et ensuite produire un ajustement par les coûts – c’est-à-dire par une baisse des salaires et des prestations sociales. C’est un peu de ce problème que traite l’ouvrage de Flassbeck et Lapavitsas – ouvrage à paraître mais signalé par Jacques Sapir. L’euro, mais maintenant ça se voit, ne profite comme je l’ai dit depuis des années qu’à la seule Allemagne. Or, il est évident qu’un retour à la monnaie nationale permettrait à la Grèce, mais aussi à n’importe quel autre pays de retrouver sa compétitivité, dans ce cas-là, cela reviendrait à dévaluer la monnaie grecque d’environ 40% par rapport à la monnaie allemande. Comme on le voit la sortie de l’euro n’est pas un programme nationaliste, mais une nécessité économique, politique et sociale.

     

    Le maintien de l’euro

     

    Evidemment les bonnes âmes d’Attac penseront qu’il y a une autre solution. Ce serait d’aller vers plus de fédéralisme, de faire en sorte qu’un gouvernement européen émerge, dispose d’un budget et mutualise l’ensemble des dettes publiques. Si sur le papier cette solution est tout à fait possible, elle est par contre impossible sur le plan politique. L’Allemagne n’en veut pas, mais aussi les pays comme la Pologne ou la Finlande. Leurs raisons sont diverses, les uns – les Polonais – pensent que le maintien de l’euro sans un Etat pour en garantir l’identité est un atout pour leurs exportations, les autres – les Allemands – ne veulent pas payer pour « ces fainéants de Grecs » qui ont vécu au-dessus de leurs moyens. Le fédéralisme européen est un rêve impossible, les différentes nations possèdent une histoire, une culture et une économie particulière. Nier cela c’est nier le passé au nom d’une course folle vers un progrès assez peu défini d’ailleurs.

    L’expérience de Syriza est à ce titre exemplaire, elle va bien plus loin qu’une confrontation ente un pays au gouvernement démocratiquement élu et la dictature de traités européens pensés et mis en œuvre pour le bonheur de l’Allemagne. Elle oppose une culture et une histoire à une logique hors sol décidée par une oligarchie informe et sans avenir.

    Syriza a donc maintenant quatre mois pour penser son avenir. La question est double. La Grèce doit-elle rester dans l’euro ? Quelles seront les conséquences  à court et à moyen terme ? Mais derrière cette question, il y en a une autre : en restant dans l’euro la Grèce accepterait le modèle dominant libérale et mondialiste et sa logique sociale qui va avec.

    Je souhaite évidemment que Syriza réussisse non seulement pour le peuple grec, mais aussi pour le reste des peuples européens qui en ont plus qu’assez de ce modèle économique mortifère. Mais je pense que Syriza, après avoir obtenu quelques concessions de façade, rentrera dans le rang et la longue descente aux enfers de l’euro reprendra son cheminement vers un monde de plus en plus régi par les lois du marché, c’est-à-dire celles de la finance et des multinationales. Je veux dire par là que si la dissolution de l’euro me semble inéluctable, ce n’est pas pour tout de suite, pas avant que les choses ne se soient encore plus dégradées. Je souhaite me tromper et voir cette année une rupture nette qui viendrait donner l’exemple depuis la Grèce.

     

    Manolis Glezos et Alexis Tsipras

    En attendant le front constitué autour de Tsipras est en train de s’effriter : Manolis Glezos, figure héroïque de la résistance à l’Allemagne et qui a renforcé la position de Tsipras à gauche, a dénoncé le compromis et a appelé à manifester contre. Reste à savoir si les quatre mois qui viennent permettront à Tsipras de prendre les bonnes résolutions. Je pense, mais je peux me tromper, que Varoufakis est plutôt timide et qu’il se sert de sa « compétence » économique pour œuvrer dans le sens de l’Allemagne. Mais il va de soi que les choses ne sont pas figées et que Schaüble a peut-être obtenu une victoire à la Pyrrhus, quatre mois peuvent permettre aussi de peaufiner les conditions d’une sortie de l’euro. C’est un peu l’avis de Jacques Sapir qui pense que c’est vers cela qu’on se dirige. J’espère avoir tort et qu’il ait raison.

     

    Liens

     

    http://www.challenges.fr/politique/20150219.CHA3211/vge-la-grece-doit-sortir-de-l-euro.html

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20150219tribf1d4a4d20/grece-berlin-veut-pousser-son-avantage.html

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20150220trib73620a4fa/accord-sur-la-grece-a-l-eurogroupe-sur-un-financement-de-quatre-mois.html

    http://bfmbusiness.bfmtv.com/monde/comment-la-bce-se-prepare-a-une-sortie-de-la-grece-de-la-zone-euro-864931.html

    http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20150218trib13088f1f1/grece-les-donnees-du-marchandage.html

    http://russeurope.hypotheses.org/3462

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20150222trib582b866fb/le-heros-de-la-gauche-grecque-manolis-glezos-critique-le-compromis-de-l-eurogroupe.html

    http://russeurope.hypotheses.org/3482

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