• Karl Marx et le burkini

    Karl Marx et le burkini

    Le principal du programme de la gauche est d’abord de lutter contre les inégalités sociales, et donc, pour cela, de prendre à son compte la lutte des classes. Mais voilà que depuis quelques années les partis dits de gauche et les groupuscules gauchistes se sont écartés de cette ligne de conduite, ils ont renoncé à la lutte des classes, se repliant sur la défense d’intérêts communautaires qui se traduit par la dangereuse équation selon laquelle les Arabes sont la partie la plus pauvre de la société française, les Arabes sont musulmans, l’islam doit être défendu parce que c’est la religion des pauvres. En vérité cette assertion n’a pas de fondement : d’abord parce que tous les musulmans ne sont pas des Arabes, tous les Arabes ne sont pas pauvres, et qu’en outre il existe des Arabes athées qui, dans les pays musulmans ont beaucoup de mal à exister. Dans le contexte actuel il est décisif de donner une leçon de marxisme élémentaire aux gauchistes et à une partie du PCF qui entretiennent la confusion.

     

    L’islamo-gauchisme n’est pas « de gauche », et encore moins marxiste

     

    L’interdiction du burkini par certains maires en France, et l’affaire de Sisco a déjà fait couler beaucoup d’encre, et pas de la meilleure. Dans un réflexe pavlovien, les gauchistes qu’on appelle maintenant les islamo-gauchistes, se sont élevés contre cette interdiction, arguant qu’on entravait ainsi la liberté individuelle. Une partie de la gauche a suivi. Sans doute que ce qu’il y a d’inédit dans cette affaire est que l’extrême-gauche, et une partie de la gauche, qui par nature devraient être contre les signes ostensibles d’appartenance religieuse, se sont transformées en un soutien bruyant de l’islam le plus régressif.

      

    Je ne vais pas revenir ici sur le fait que l’offensive du burkini, comme celle de la burqa et du voile est une offensive politique de la fraction la plus rétrograde de l’islam, de nombreux citoyens issus de pays musulmans ont souligné le lien direct entre cette mode vestimentaire et le wahhabisme, comme par exemple l’Egyptien Aalam Wassef[1]. Contrairement à la campagne de propagande de Libération et du Monde, il n’est pas vrai non plus que la France serait moquée pour sa maniaquerie contre les vêtements exhibitionnistes de l’islam radical. Non seulement des journaux étrangers ont souligné le fait que la France avait le droit de se défendre contre cette agression[2], mais de nombreux étrangers, au Maroc ou en Algérie révèlent qu’ils sont eux aussi confronté à cette agression du salafisme sur leurs plages[3] ou dans les piscines[4]. Une députée belge d’origine marocaine a elle aussi demandé l’interdiction du burkini[5]. Le débat est lancé aussi en Italie[6]. Ce n’est donc pas un problème franco-français, cela s’inscrit dans une lutte idéologique non seulement pour imposer une religion et ses rites, mais pour l’imposer dans sa forme la plus rétrograde. Les gauchistes qui font semblant de ne pas voir cela, sont aussi extrêmement loin de Marx, on peut même les qualifier d’anti-marxistes, comme tous les bigots qui confondent laïcité et propagande pour la religion.

     

    Marx critique de la religion

     

    On va d’abord s’appuyer sur Marx pour soutenir la lutte contre les excès de la religion islamiste. Même en étant athée, et en portant un regard critique sur l’ensemble des religions, ce que je cible ici, ce n’est pas l’islam en général, mais sa forme agressive, celle qui a la prétention de remplacer les lois de la république par des lois religieuses plus ou moins bien fondées sur un livre sacré, le Coran. On remarque d’ailleurs que les islamistes radicaux sont très proches par leur manière de raisonner des fondamentalistes du marché : en effet, comme eux ils ont une vision mondialisée de la société – transfrontière – et comme eux ils pensent que les lois n’ont pas besoin d’être votées et discutées, mais qu’elles sont intangibles. La différence réside dans le fait que pour les fondamentalistes du marché les bonnes lois sont naturelles, et pour les fondamentalistes de l’islam, les lois sont d’essence divine. Qu’on les comprenne ou non, elles doivent s’imposer.

     Karl Marx et le burkini

     

     

    Pour continuer notre critique nous allons partir d’une citation de Marx :

     

    « La détresse religieuse est en même temps l’expression de la vraie détresse et la protestation contre cette vraie détresse. La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur, tout comme elle est l’esprit d’une situation sans spiritualité. Elle est l’opium du peuple ». Idéologie allemande, 1845

     

    Marx désigne la religion à la fois comme la consolation des plus pauvres et des miséreux, et comme une sorte d’oriflamme qui permet à ceux-ci de se regrouper et de se représenter. On voit en effet de nombreux gauchistes qui viennent des populations des banlieues, soit des descendants des immigrés, se reconvertir dans l’action à la fois antisémite et pro-islamiste. On trouve le PIR comme ça qui dans un mélange détonnant affirme ouvertement des convictions racistes tout en parlant aussi de la lutte des classes. Donc ils prendront n’importe quel prétexte pour faire parler d’eux, l’islamophobie est leur drapeau, ce qui leur permet politiquement d’exister, et demain sans doute de négocier leur soutien et des places à tel ou tel parti.

      

    Karl Marx et le burkini

    On voit ainsi, en suivant Marx, que dans les pays occidentaux au moins, le retour du religieux n’est pas autonome, il s’explique par la transformation de la société. La religion est ainsi posée comme une réponse à une situation d’oppression, mais aussi comme une réponse qui endort la conscience de classe et empêche l’action. Ce n’est donc pas par hasard que la défense du burkini, du voile ou d’autres tenues qui marquent la soumission de la femme soit revendiquée par la frange la plus fragile de la population.

     

    « C’est pourquoi Feuerbach ne voit pas que l’« esprit religieux » est lui-même un produit social et que l’individu abstrait qu’il analyse appartient en réalité à une forme sociale déterminée. »

    Thèse VII, Thèses sur Feuerbach, 1845.

     

    Marx va cependant au-delà, il refuse de voir la religion comme une spécificité ethnique. Le positionnement des gauchistes sur le terrain de la question palestinienne comme l’avait bien vu Moishe Postone dans sa critique déjà du sinistre Alain Badiou[7]. On remarque que la complaisance que les islamo-gauchistes entretiennent à l’endroit de l’Islam est bordée de beaucoup de  condescendance à l’égard des populations qui ont baignées dans la religion musulmane. En somme ils leur refusent la possibilité de s’émanciper par eux-mêmes, supposant que c’est eux qui réaliseront cet exploit à travers une nouvelle guerre de religions peut-être.

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    « Si, a priori, tout ce qui contredit votre foi est erreur et doit être traité comme tel, qu’est-ce qui distingue votre prétention de la prétention du mahométan, de la prétention de toute autre religion ? La philosophie doit-elle, en vertu du dicton « autre pays, autres mœurs », admettre pour chaque pays, d’autres principes fondamentaux afin de ne pas entrer en conflit avec les vérités fondamentales du dogme ; doit-elle croire dans un pays que 3 fois 1 font 1, dans l’autre que les femmes n’ont pas d’âme, dans le troisième qu’on boit de la bière au paradis ? N’y a-t-il pas une nature humaine universelle, comme il y a une nature universelle des plantes et des astres ? La philosophie s’interroge sur ce qui est vrai, non sur ce qui est valable ; elle s’interroge sur ce qui est vrai pour tous les hommes, non sur ce qui est vrai pour quelques individus ; ses vérités métaphysiques ne connaissent pas les frontières de la géographie politique ; ses vérités politiques savent trop bien où les « frontières » commencent pour confondre l’horizon illusoire d’une conception particulière du monde et du peuple avec le véritable horizon de l’esprit humain. » Gazette rhénane nos 191, 193 et 195 des 10, 12 et 14 juillet 1842.  

     

    Soutenir les femmes et les athées dans les pays musulmans

     

    Les islamo-gauchistes portent un mauvais coup à l’émancipation des femmes, dans nos pays occidentaux, mais plus encore probablement dans les pays où la religion musulmane est dominante. En effet, on ne peut pas soutenir la liberté abstraite de la religion – l’islam – et en même temps la liberté concrète des femmes. C’est ou l’un ou l’autre. Mais le principal est de se souvenir que chaque fois que les femmes en ont l’occasion dans les pays musulmans, elles enlèvent le voile ou le hijab. Or si les islamo-gauchistes défendent les femmes qui portent le voile en faisant semblant de croire qu’il s’agit d’un choix libre et réfléchi, on ne les entend jamais défendre au contraire les femmes qui risquent leur vie dans les pays musulmans en osant se montrer telles qu’elles sont, aux yeux de tous.

     

    Karl Marx et le burkini 

    En Syrie une femme enlève son hijab après le départ de l’EI et son mari lève le poing en signe de victoire

     

    Très souvent on dit que le combat contre la religion que Marx mena ne ressort que de ses écrits de jeunesse, c’est faux. Voilà ce qu’il écrivait vers la fin de sa vie :

     

    « Liberté de conscience ! » Si on voulait, par ces temps de Kulturekampf, rappeler au libéralisme ses vieux mots d’ordre, on ne pouvait le faire que sous cette forme : « Chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux et corporels, sans que la police y fourre le nez ». Mais le Parti ouvrier avait là l’occasion d’exprimer sa conviction que la bourgeoisie « liberté de conscience » n’est rien de plus que la tolérance de toutes les sortes possibles de liberté de conscience religieuse, tandis que lui s’efforce de libérer les consciences de la fantasmagorie religieuse. Seulement on se complaît à ne pas dépasser le niveau « bourgeois » Gloses marginales au programme du parti ouvrier allemand, Ecrites au début de mai 1875 ; publiées pour la première fois dans la Neue Zeit, 9e année (1890-91), tome I. 

     

    Il est remarquable que les islamo-gauchistes, anti-marxistes conséquents, adoptent le programme libéral, arguant que si des femmes portent des burkinis ou des hijab, cela ressort bien évidemment de leur choix individuel. C’est ce que disent les défenseurs de l’économie de marché : un contrat de travail se signe entre des parties égales, le patron et l’ouvrier. C’est le résultat d’un individualisme philosophique consolidé par les lois. Le droit protège la liberté des deux parties. On sait depuis longtemps que cette rhétorique est un mensonge. Un salarié agrée à un contrat qui lui est défavorable, parce qu’il ne peut pas faire autrement. Et bien pour les vêtements des femmes musulmanes c’est la même chose, elles sont victimes de leur entourage et de la religion. En ce qui concerne le droit du travail – et c’est bien pour ça que la lutte contre la loi El Khomri a été si dure et si longue – l’Etat doit protéger les plus faibles en édictant des lois[8].

    Finalement on pourrait dire que la position qui se rapproche le plus de Marx est celle de Sapir[9]. En effet celui-ci souligne que la laïcité n’est pas posée comme un droit qui sert les religions à se manifester, mais comme la définition de règles de la communauté afin que celle-ci existe au-delà des particularités : c’est donc un acte politique. C’est évidemment cela qui va justifier les interdictions de telles ou telles manifestations prosélytes.

     

    Karl Marx et le burkini 

    Une Iranienne s'affiche sans voile à côté d'une affiche rappelant que le voile est obligatoire en Iran.

     

    Donnons encore deux citations d’Engels, extraites de textes postérieurs à la mort de Marx. En vérité Marx et Engels pensaient que le combat contre la religion était dépassé, en ce sens que le mouvement révolutionnaire avait fini par intégrer les canons de l’athéisme et donc qu’il ne fallait plus perdre son temps dans la critique de la religion. Mais justement le fait qu’Engels y revienne, à l’aube des grandes luttes parlementaires pour la laïcité, montre qu’il n’en était rien.

     

    « La possibilité d’éprouver des sentiments purement humains dans nos rapports avec nos semblables nous est déjà aujourd’hui suffisamment gâtée par la société fondée sur l’antagonisme et sur la domination de classes, dans laquelle nous sommes obligés de nous mouvoir ; nous n’avons, par conséquent, aucune raison de nous la gâter davantage encore en élevant ces sentiments à la hauteur d’une religion. » Friedrich Engels, préface à Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, 1886

     

    La religion est une idéologie, soit une représentation fausse ou délibérément fausse de la réalité et à ce titre elle est un instrument de « soumission »[10]. Ce phénomène est connu pour ce qui concerne la chrétienté. En effet, l’histoire sociale regorge d’exemples qui montrent cette alliance du sabre et du goupillon au service des exploiteurs. C’est bien ce qui se passa dans l’Espagne franquiste ou même en France pendant l’Occupation, la religion est toujours du côté du pouvoir. 

     

    Karl Marx et le burkini 

    Friedrich Engels va encore plus loin :

     

     « En ce qui concerne les régions idéologiques qui planent plus haut encore dans les airs, la religion, la philosophie, etc., elles sont composées d’un reliquat — remontant à la préhistoire et que la période historique a trouvé avant elle et recueilli — de… ce que nous appellerions aujourd’hui stupidité. » Lettre à Conrad Schmidt en 1890, Engels

     

    Conclusion provisoire

     

    On rappellera que soutenir le droit bien concret des femmes qui luttent pour leur émancipation est incompatible avec le soutien abstrait d’une religion particulière dont les intégristes utilisent les vêtements comme des marqueurs pour isoler « leurs » femmes du reste de la société, et isoler leur communauté du reste du monde. Il faut donc choisir, soit on est du camp de la réaction et on soutient les frasques et les provocations de l’extrémisme musulman, soit on soutient les femmes dans leur quête d’une place pleine et entière dans la société.

     

     


    [1] http://www.liberation.fr/debats/2016/08/17/ne-soyons-pas-naifs-sur-le-symbole-de-cette-etoffe-par-aalam-wassef_1472951

    [2] http://www.courrierinternational.com/article/vu-du-bresil-la-france-raison-dinterdire-lexhibition-des-femmes-momies?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook#link_time=1471446936

    [3] http://www.jeuneafrique.com/mag/258705/societe/algerie-fini-le-bikini-place-au-burkini/

    [4] http://www.lesiteinfo.com/le-burkini-interdit-dans-une-piscine-de-marrakech/

    [5] http://www.yabiladi.com/articles/details/46493/belgique-deputee-d-origine-marocaine-demande.html

    [6] http://www.courrierinternational.com/article/vu-ditalie-interdire-le-burkini-une-decision-qui-simpose?utm_source=Facebook&utm_medium=Social&utm_campaign=Echobox#link_time=1471503263

    [7] Critique du fétiche capital : Le capitalisme, l'antisémitisme et la gauche, PUF, 2013.

    [8] On trouve cette idée déjà chez Léon Walras dans Études d’économie sociale. Théorie de la répartition de la richesse sociale (1896), Rouge et Pichon.

    [9] http://russeurope.hypotheses.org/5178

    [10] Le mot « islam » est la translittération de l’arabe الإسلام, islām, signifiant : « résignation », « reddition », « soumission », sous-entendant « à la volonté de Dieu ». Cette idée de soumission est forcément incompatible avec l’idéal socialiste qui suppose à l’inverse l’émancipation de l’homme et la quête de son autonomie.

     

     

    « Du Burkini à la campagne anti-corse du MondeGille Kepel, Terreur dans l’hexagone, Gallimard, 2016. »
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