• Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018

     Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018 

    Ce livre est tombé au moment où justement le mouvement des gilets jaunes remettait en question la pseudo démocratie représentative qui organise la vie sociale, économique et politique en France. Depuis au moins 2005, et la trahison manifeste du résultat du référendum sur le TCE, il devient évident que ce système ne convient plus, et probablement n’a-t-il jamais vraiment convenu, mais on se laissait aller à le croire. La France d’en bas ne se sent pas représentée par des députés qui ont des origines sociales très bourgeoises. Nous sommes dans un système post-démocratique, et cette situation insupportable est aggravée par le fait que la France a délégué une large partie de sa souveraineté à l’Union européenne, c’est-à-dire à la BCE pour la gestion de la monnaie, à la Commission européenne pour le budget et à la Cour de Justice Européenne pour dire le droit. Ces trois instances hors-sol n’ont évidemment aucun enracinement dans la vie réelle, elles fonctionnent sur la base d’une bureaucratie choisie et obscure qui revendique son indépendance par rapport au peuple ordinaire pour faire ce qui lui semble bon dans son interprétation très particulière des traités européens. Mais la question européenne n’est jamais évoquée par Julia Cagé, et c’est la première limite de son travail. En effet à quoi bon réformer la représentativité de l’Assemblée nationale si le principal du travail politique se fait à Bruxelles à l’abri des regards indiscrets ? Prenons simplement le cas des négociations du CETA ou du TAFTA : les députés français n’y ont pas accès et ne savent même pas ce qui s’y passe[1].

    Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018 

    L’objet du livre de Julia Cagé porte seulement sur la représentativité des classes sociales. Par exemple, elle nous dit que plus 50% de la population française est faite d’employés et d’ouvriers, et seulement 2% de la représentation nationale serait d’origine populaire. Donc il est clair que les classes les plus pauvres sont les classes les moins bien représentées. C’est vrai en France, mais aussi dans la quasi-totalité des pays développés. Ce manque de représentativité a deux conséquences :

    - les lois adoptées sont plutôt en faveur des classes aisées et riches, on pourrait dire d’ailleurs que c’est pour cette raison que la représentation nationale s’est orientée peu à peu vers la théorie de l’offre, et vers l’idée qu’il fallait soigner plus les riches que les pauvres. Discours stupide, couronné par l’arrivée malencontreuse de Macron à l’Elysée avec les conséquences négatives qu’on sait ;

    - ce manque de représentativité nourrit évidemment le ressentiment, et on peut dire qu’il est pour beaucoup aujourd’hui dans l’exaspération populaire qui secoue le pays.

    Le point de vue de Julia Cagé est de tenter de comprendre cet éloignement de la représentation nationale en mettant en question le financement des campagnes électorales et des partis. Les candidats aux élections ne sont pas égaux, ils ne disposent pas des mêmes moyens pécuniers. Que ce soit en France, aux Etats-Unis, ou en Allemagne, ce sont les candidats conservateurs qui sont favorisés.

    - d’abord parce que de partout la législation favorise les dons des plus riches en les défiscalisant. Et bien sûr les plus riches ne se portent pas vers les partis qui prôneraient des mesures de socialisation des moyens de production ;

    - ensuite parce que les plus riches financent aussi des think-tanks. Et ces think-tanks souvent richement dotées parlent en faveur de ceux qui les financent et donc agissent du point de vue de l’idéologie comme des agents de propagande. Ces think-tanks d’ailleurs arrivent à trouver des fonds sous forme de subventions de l’Union européenne ou de l’Etat, ce qui renforce encore un peu plus leur poids ;

    - enfin les plus riches possèdent également des médias de masse, et peuvent facilement orienter la vision que l’on a de la politique. Cette concentration des médias est bien documentée, et Julia Cagé, après beaucoup d’autres, y avait également consacré un ouvrage[2].

    Donc toute la première partie de l’ouvrage va être consacrée aux rapports entre la politique et l’argent, et à la démonstration que cette évolution modifie considérablement la démocratie représentative. C’est très convaincant et bien détaillé. Julia Cagé montre du même coup comment les tentatives de moralisation du financement politique sont détournées plutôt facilement par les plus riches et donc finissent par renforcer la classe au pouvoir. Bien qu’elle donne comme exemple de ces dérives le Parti démocrate américain, elle ne s’étend pas sur ce phénomène récent : la social-démocratie n’a plus aucune capacité, ni aucun intérêt à défendre les plus-pauvres, voire même les classes moyennes, ses cadres étant trop occupés à trouver de l’argent pour leur parti et donc à tordre leur programme politique dans un sens qui satisfasse aussi les sponsors.

    Je n’irais pas contre l’ensemble de cette analyse, cependant je la nuancerais un peu. L’argent n’est pas le seul facteur qui assure l’élection. La preuve, Hillary Clinton a toujours été la candidate la plus riche, et les deux fois, elle a échoué. Et d’ailleurs l’émergence de Bernie Sanders semble montrer que quelque chose se passe aussi pour remettre en question la relation directe entre l’argent et l’élection. L’exemple de M5S est contrariant aussi pour cette thèse. En effet, M5S est le seul parti à avoir refusé le financement public. Et c’est le parti qui est arrivé en tête aux dernières élections en Italie et qui se trouve au pouvoir. 

    Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018 

    De graves erreurs de méthode 

    La seconde partie du livre est consacrée à la réforme proposée. Le but serait de faire en sorte que les classes les plus pauvres soient un petit peu mieux représentées. Elle va commencer par récuser le référendum d’initiative populaire. Et là ça se gâte vraiment parce qu’elle divise la démocratie du point de vue de la compétence. Elle suppose que le référendum, ou encore le tirage au sort serait mauvais parce qu’il ne sélectionnerait pas les plus compétents. Cette erreur est fondamentale et même grossière. En effet la question n’est pas la compétence qui est une définition des plus vagues et peu mesurable, mais le fait que le peuple décide. Il me semble par ailleurs que les représentants élus ont fait la preuve depuis au moins quarante années de leur incurie et de leur incompétence. La démocratie peut être en réalité définie par la phrase suivante : le peuple n’a ni tort, ni raison, le peuple décide. C’est de ce sain principe qu’il faudrait commencer par partir.

    En vérité le discours sur la compétence intègre déjà la logique du marché. Et là l’incohérence saute aux yeux. En effet, les plus riches sont aussi les plus instruits puisque par nature ils ont fait des études plus longues que les personnes issues des classes pauvres. Et donc finalement on ne voit pas pourquoi on voudrait comme Julia Cagé intégrer des représentants des classes inférieures à la représentation nationale s’ils sont moins compétents. On ne peut pas dire d’un côté que toutes les classes sociales doivent être représentées, et de l’autre qu’elles doivent se soumettre à une inspection des compétences. Je pense pour ma part que la parole d’un pauvre peu instruit vaut celle d’un riche très instruit. Dès lors qu’on commence à mettre un filtre à la représentativité des citoyens on s’éloigne des principes démocratiques fondamentaux. Très souvent on entend dire que le peuple n’a pas toujours raison, c’est évident. Mais comme on peut dire la même chose pour l’élite, il faut s’en tenir à l’écouter. La professionnalisation de la politique, puisque c’est bien de ça qu’il s’agit, n’évite pas les erreurs de grande ampleur : tient par exemple la vente d’Alstom à General Electric avec les conséquences qu’on voit maintenant. Et du reste cette compromission des élites « éduquées » avec les riches qui les sponsorisent, ouvre la voie à une large corruption de la classe politique dont la rubrique des faits-divers et de la justice nous rend compte pratiquement tous les jours. Il est toujours supposé que les hommes politiques possèdent des compétences que le peuple ne posséderait pas.

    Mais ensuite Julia Cagé, puisqu’elle récuse l’idée du référendum d’initiative populaire pour des raisons fumeuses, va proposer plusieurs solutions… qui nous paraissent toutes aussi mauvaises l’une que l’autre. L’ensemble devenant tellement compliqué qu’on doute qu’un tel système soit fait pour le peuple. Première étape elle propose des BED – Bon d’Egalité Démocratique – une somme d’argent qui permettrait à chaque citoyen de soutenir le candidat ou le parti de son choix. Un vote avant le vote en quelque sorte, mais un vote avec une somme d’argent. La logique sacrifie à celle du marché : il faut de l’argent pour faire fonctionner la démocratie. Et un parti populaire dans ses programmes et ses leaders aurait évidemment un avantage financier sur le marché du vote populaire. On voit bien où le bât blesse parce qu’en effet rien n’empêche un tel parti ou un tel candidat de s’appuyer pour grandir et gagner encore plus d’argent sur des médias dont le financement n’est pas contrôlé. On le voit bien avec la campagne permanente de Macron dans les médias dominant, campagne qui lui a permis d’éviter une défaite plus cuisante que celle du 26 mai 2019. 

    Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018

     Mais il y a autre chose : Julia Cagé suppose forcément que le personnel politique pour acquérir des compétences soit un personnel professionnel. Or c’est bien ça le problème, avant d’être une fonction de représentation des classes sociales plus ou moins pauvres, c’est un métier. Et ce métier éloigne inévitablement les représentants de leurs mandants. Ensuite elle imagine une sorte de chambre à part qui serait fondée sur la représentation professionnelle et qui rejoindrait les autres élus. Avec, nous dit-elle, 50% au moins qui représenteraient les ouvriers et les employés, mais seulement dans le second collège, un collège social si on veut. Selon elle cela changerait beaucoup, parce que ces nouveaux représentants des catégories socio-professionnelles ne voteraient pas des lois manifestement à hostiles à leur classe d’origine. Voici ce qu’elle écrit :

    « Aujourd’hui, dans un pays comme la France, les employés et ouvriers représentent environ 50 % de la population active. Avec la réforme que je propose, ils ne représenteront certes pas 50 % des membres de l’Assemblée nationale, mais a minima 50 % des « représentants sociaux », c’est-à-dire du tiers des députés élus à la proportionnelle sur les listes paritaires socialement, ce qui sera déjà presque révolutionnaire comparé à la situation actuelle. »

    Pourquoi une telle timidité ? On ne le saura pas. On va donc monter une usine à gaz très compliquée pour que les ouvriers et employés soient représentés à 50% sur un tiers des députés, soit seulement 15%. Cette bizarrerie découle évidemment de ses présupposés. On veut bien une représentation des basses classes, mais pas trop, laissons la place principale aux professionnels qui sont plus compétents. C’est bien sur ça que bute la démocratie parlementaire aujourd’hui : non seulement la masse des plus pauvres n’est pas représentée, mais les représentants dans les parlements appartiennent à une classe d’oligarques. Si ça se voit un peu plus aujourd’hui qu’il y a quelques années, c’est parce que les économies sont en crise, et que la montée des inégalités dévoile clairement la connivence des élus avec l’oligarchie.

    Julia Cagé pense qu’il faut financer sur fonds publics les partis politiques et contrôler ce qu’ils font de cet argent, ou s’ils n’en reçoivent pas d’autre. Mais cette idée est à côté du problème. Les partis sont tous à côté du sujet : la preuve, ils sont complètement à la remorque du mouvement des gilets jaunes, les syndicats aussi d’ailleurs. Elle ne tire pas toute la conséquence des chiffres qu’elle donne : 9% font confiance au partis politiques et 27% aux syndicats. C’est très peu. Il y a donc bien une défiance profonde envers ces deux institutions, et ce n’est pas en améliorant leur système de financement que cela pourra s’arranger. Au contraire il se pourrait même que cela aggrave le problème en augmentant les risques de dérive bureaucratique. N’est-ce pas ce qui est arrivé aux syndicats ? Ils reçoivent des subventions publiques et leurs adhérents sont en baisse continue. Dire que leur efficacité est nulle n’est hélas qu’une vérité, que ce soit sur les lois sur le droit du travail ou sur le démantèlement de la SNCF, ils ont été complètement dépassés. Les gilets jaunes ont obtenu en 3 semaines bien plus que les syndicats en 3 ans !! Il faut croire que cette forme de lutte sociale qui existe depuis longtemps à l’état latent et qui contourne les bureaucraties syndicales ou partisanes correspond mieux à une dérive autoritaire des pouvoirs. Il faut donc réfléchir un peu plus à cette question essentielle des formes dans lesquelles les revendications et l’affirmation du pouvoir du peuple s’incarnent. Il  y a une tendance lourde vers la démocratie directe qui est sous-estimée par Julia Cagé, mais ce n’est pas la seule à oublier cette dimension de la crise du politique. 

    Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018

    Baisse continue des effectifs de la CGT en milliers 

    Si la question des gilets jaunes est aussi importante aujourd’hui, et même s’ils devaient cesser leur mouvement demain, c’est bien parce qu’ils représentent une nouvelle forme de démocratie : les revendications du peuple n’aboutissant pas par les voies institutionnelles normales, elles s’affirment dans la rue, aux ronds-points et aux péages. Julia Cagé qui fréquente beaucoup les gilets jaunes au moins sur les plateaux de télévision devrait pourtant le savoir. Et d’ailleurs ces gilets jaunes ont montré que collectivement ils étaient bien plus compétents pour aborder les questions du jour que les politiciens de profession. Parfois on se perd en conjectures sur les buts de Julia Cagé, elle nous dit que ses réformes doivent « garantir la stabilité du système ». Mais comment peut-on viser un tel but alors que le système économique et social est des plus instables, alors qu’il semble que tout doive changer du tout au tout ?

    Dans l’ensemble l’ouvrage est assez mal écrit, avec des répétitions de formules passe-partout, l’emploi de la première personne est aussi maladroit. De très nombreux points sont à peine évoqués, tandis qu’elle fait étalage de ses lectures anglo-saxonnes sur le sujet. « On peut noter de plus qu’à l’exception de la 11e législature (1997-2002), qui a vu une très modeste remontée du pourcentage d’employés et d’ouvriers à l’Assemblée, la gauche au pouvoir ne fait de ce point de vue pas mieux que la droite. » C’est un sujet qui aurait mérité un examen plus approfondi. La législature Jospin a pourtant obtenu deux résultats non négligeables : un recul du chômage d’un tiers, une croissance forte et une hausse claire du pouvoir d’achat, ensuite une baisse de la durée du travail avec les 35 heures qui, malgré la guerre que le patronat leur a livrée, sont entrées dans les mœurs. Donc justement on peut se demander si ces avancées sociales – par ailleurs compensées par des reculs très importants du côté des privatisations et de la malheureuse entrée dans l’euro – n’ont pas été la conséquence d’une montée justement de la représentation ouvrière à l’assemblée nationale. Il est vrai que l’assemblée élue en 1997 était la conséquence des réformes Juppé sur les retraites qui avaient mis – déjà – tout le monde dans la rue. Notez encore que la croissance forte des années 1997-2002 a été obtenue sans l’aide d’une réforme du droit du travail ou d’une modification des conditions d’éligibilité aux allocations chômage, mais à l’inverse grâce à une hausse des minima sociaux et plus précisément du SMIC. Mais il est vrai que ce fut la dernière législature où la France conservait la maîtrise de son budget et de sa politique fiscale avant de plonger dans les affres des exigences de la zone euro qui conduisit notre économie vers un déficit commercial aggravé. 

    Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018

    Croissance du PIB en France depuis 1990, Source, INSEE 

    Il me semble que les propositions des gilets jaunes sont bien plus pertinentes que celles de Julia Cagé, comme quoi finalement les experts auto-proclamés en politique sont moins compétents que le peuple lui-même[3]. Je retiens des gilets jaunes deux mesures « institutionnelles » qui me semblent devoir renouveler la démocratie. La première est le référendum d’initiative populaire qui démarrerait à partir de 700 000 signatures. La pétition de Caroline de Haas sur la loi El Khomri avait recueilli plus d’un million de signatures. La pétition lancée par Priscilla Ludosky en avait recueilli 1,126 million signatures. On voit que si on avait fait un référendum sur ces deux questions, ces lois ne seraient pas passées. De même si on lançait un référendum sur le CETA ou le TAFTA, il est certain que ces deux traités ne seraient pas adoptés. On voit donc que la pratique du référendum empêche clairement les hommes politiques de faire n’importe quoi. Une autre proposition des gilets jaunes est d’abaisser les salaires des députés vers le salaire médian. Cette simple mesure que Julia Cagé n’envisage tout simplement pas, écarterait tous les affairistes d’une fonction peu rémunératrice. Terminons sur le point suivant, Julia Cagé ne veut pas du tirage au sort, elle en a peur. Pourtant ce système fonctionne pour les cours d’assises, et on remarque que les jurés sont très appliqués et prennent leur tâche au sérieux. Il est assez facile avec un tirage au sort d’obtenir une assemblée qui représente correctement la population dans sa diversité. On y trouvera forcément des imbéciles, des fachos, des tordus, mais pas plus que leur proportion dans la population française. Le gros avantage de ce système est que la plupart des députés voteront en conscience parce que la plupart ne seront pas soumis à une logique partisane scabreuse. Un débat important sous-jacent à cette question est celui selon lequel le peuple serait moins libéral que les élites, et donc si par exemple il exerçait le pouvoir à sa guise, il rétablirait la peine de mort, interdirait le mariage homosexuel, etc. Outre que cette idée ne repose sur rien, il faut le dire et le répéter : on ne peut être démocrate à temps partiel, et donc si le peuple décide d’une loi qui ne nous convient pas, et bien il faudra l’accepter aussi. 

    Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Fayard, 2018



    [1] https://reporterre.net/Les-incroyables-precautions-pour-cacher-le-traite-Tafta-aux-elus-du-peuple

    [2] Sauver les médias : Capitalisme, financement participatif et démocratie, Le seuil, 2015.

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