• Jonathan Sperber, Marx, homme du XIXème siècle, Piranha, 2017

     Jonathan Sperber, Marx, homme du XIXème siècle, Piranha, 2017

    Le gros ouvrage de Jonathan Sperber tombe à pic en France pour la célébration du bicentenaire de Marx. C’est un ouvrage qui a eu beaucoup de succès, paru aux Etats-Unis en 2013, traduit dans de nombreux pays, il est enfin publié en France. Je passerais volontiers sur le caractère un peu bouffon de Sperber qui dans son introduction prétend faire ici une biographie définitive de Marx. Le plus préoccupant quand on commence l’ouvrage est le principe qui le guide. Il soutient que Marx ayant vécu dans le XIXème siècle, il n’est que le produit de son temps et donc qu’il ne sert plus à grand-chose pour comprendre le capitalisme aujourd’hui, ni même pour l’action politique. C’est une approche moderniste et très paresseuse qui ne tient pas debout pour les raisons suivantes :

    - d’abord pour décider qu’une approche théorique est obsolète, cela dépend de l’échelle de temps dans laquelle on se place et donc de ce qu’on considère comme fondamental dans l’œuvre de Marx. La plupart des marxistes sérieux pensent que fondamentalement le capitalisme a évolué mais que sa logique reste la même, et donc que globalement on peut lire Marx encore aujourd’hui pour en comprendre la logique. Par exemple l’analyse par Marx des crises me semble encore valable aujourd’hui y compris dans sa dimension financière. Ou encore, son analyse du caractère fétiche de la marchandise est d’une importance telle qu’elle a généré un renouveau de la théorie radicale à partir des années soixante, que ce soit celle de l’Ecole de Francfort[1], celle de Guy Debord[2] ou celle de Moishe Postone plus récente par exemple[3]. 

    Jonathan Sperber, Marx, homme du XIXème siècle, Piranha, 2017 

    Adam Smith et David Ricardo grands inspirateurs de Marx et de l’économie contemporaine 

    - ensuite il est assez cocasse de dire que Marx est un homme du passé quand les économistes d’aujourd’hui qui défendent les inégalités sociales, la poursuite de la croissance et la mondialisation, prennent pour base David Ricardo ou Adam Smith qui ont produit leurs idées bien avant la naissance de Marx. Il serait préférable de se poser la question suivante : pourquoi fondamentalement la théorie économique n’a pas progressé d’un pouce depuis le XIXème siècle ? En effet si on se penche sur l’histoire de la pensée économique, on est frappé par le fait que les mêmes débats reviennent périodiquement depuis le début du XVIIIème siècle, que ce soit sur l’Etat, le marché ou sur les crises économiques. Le discours est un peu plus sophistiqué, avec des formes mathématiques nouvelles, mais au fond il dit toujours la même chose. Par exemple la défense du libre-échange est toujours fondée sur la théorie des avantages comparatifs de Ricardo qui date dans sa forme achevée de 1817[4], alors même qu’empiriquement il n’a jamais été démontré que le libre échange soit un facteur de croissance. En ce qui concerne le lien de causalité entre libre-échange et croissance, l’exemple des pays asiatiques montre qu’il peut être inversé, autrement dit que c’est la croissance interne qui pousse à l’échange et non l’échange qui tire la croissance. Il est totalement absurde de croire que la science économique progresse en corrigeant ses erreurs selon la démarche hypothético-déductive. C’est une discipline qui ressasse inlassablement les mêmes débats parce qu’elle est avant tout politique. Il est facile de voir qui sont encore aujourd’hui les défenseurs de la régulation par le marché : les mêmes que ceux qui en faisaient la promotion au XVIIIème siècle. Je note qu’Hegel avait à ce propos un avantage sur Marx, il méprisait Smith dont il fait une critique à peine voilée dans Principes de la philosophie du droit[5]. Mais il semble que pour Sperber la pensée hégélienne étant antérieure au positivisme, elle ne saurait avoir autant de valeur.  

    Jonathan Sperber, Marx, homme du XIXème siècle, Piranha, 2017

    - enfin, au-delà du détail de l’analyse de Marx sur tel ou tel sujet particulier, il y a une méthode intellectuelle – je ne parle pas ici de ses rapports avec la philosophie hégélienne – qui mêle l’observation directe de la réalité à l’histoire de longue durée qui me paraît aujourd’hui encore très formatrice. Même si on considère qu’ici et là les écrits de Marx sont dépassés, on apprend plus à lire Marx que de nombreux théoriciens modernes. Même quand il se trompe – et évidemment il s’est trompé aussi très souvent[6] – il est intéressant de le lire. C’est comme si on disait qu’il n’y a plus aucun intérêt aujourd’hui à lire Platon ou Hegel au motif qu’ils ont vécu dans une société différente de la nôtre.

    L’objectif de Sperber est donc de faire de Marx un simple objet d’étude pour les historiens, contrairement à beaucoup de marxistes qui pensent que Marx, à l’aide de quelques aménagements spécifiques qui permettent de tenir compte du temps qui a passé, peut rester un outil pour lire le présent et un guide pour l’action. Plus largement on peut se poser la question de savoir si une théorie aussi fine et pertinente a un rôle sur l’évolution d’une politique : les gens qui agissent ne le font que rarement au nom de la théorie, et quand ils le font, il n’est pas certain qu’ils l’aient assimilée. C’est le cas des partis communistes traditionnels qui activaient les masses au nom de Marx, bien peu de leurs membres avaient une connaissance pointue de ce que Marx avait bien pu écrire. Or l’étude de son œuvre est en effet contraignante, elle demande beaucoup de temps et une formation intellectuelle aussi longue que particulière.

    Jonathan Sperber avance fort justement d’ailleurs que les lecteurs de Marx ont le plus souvent négligé l’énorme travail que celui-ci avait fourni en tant que journaliste. C’est exact. Récemment je me suis replongé dans ses articles sur la question d’Orient dans lesquels il traite de la position de l’Occident par rapport à la Turquie et à la Russie, et j’ai été frappé par le parallèle qu’on pouvait faire avec la situation contemporaine, alors que ces articles ont été produits au milieu du XIXème siècle[7]. Ce qui contredit d’ailleurs l’idée que les analyses de Marx ne renverraient qu’au seul XIXème siècle. Marx est anti-russe et à ce titre il pousse à la guerre contre ce pays, il va même critiquer les soulèvements populaires contre l’Empire Ottoman, ce qui rappelle la mollesse des occidentaux aujourd’hui vis-à-vis de la Turquie et la lutte que ceux-ci ont engagé avec la Russie sur le long terme, Guerre froide ou pas.

    Jonathan Sperber est un historien, et donc il va se garder de faire une relation saugrenue entre la théorie de Marx et les dérives du « communisme » qui se sont commises en son nom au XXème siècle. Du reste si on considère que Marx est bien un homme du XIXème siècle, on ne peut pas lui attribuer les crimes commis en son nom au XXème siècle sans être de mauvaise foi. Il est facile d’ailleurs de vérifier que ceux qui se lancent dans de telles fantaisies n’ont jamais vraiment beaucoup lu Marx et ont des connaissances très limitées sur le fonctionnement des régimes dits communistes dans les pays de l’Est. Sperber rappelle du reste l’importance que Marx avait accordé à la Commune de Paris dans ses réflexions sur la forme de pouvoir que pourrait prendre le socialisme. De même il souligne et à juste titre que Marx malgré son idée d’une révolution violente n’a jamais fait la promotion d’une restriction des libertés fondamentales, celles de former des partis ou celles de créer des journaux. Mars croyait – peut-être à tort du reste – à la puissance des idées dans le combat politique. 

    Jonathan Sperber, Marx, homme du XIXème siècle, Piranha, 2017 

    La statue de Marx inaugurée le 5 mai 2018 à Trèves. Elle a été financée par la Chine, mesure 5,5 mètres de haut, elle a coûté 92 000 € 

    La méthodologie de Sperber 

    Sperber est donc un historien, mais il s’abrite un peu trop souvent derrière ce titre pour faire passer des impressions et des hypothèses assez mal fondées. Certes il s’appuie sur une documentation considérable, mais cela ne l’autorise pas à extrapoler sur les sentiments qui ont pu être ceux de Marx. Par exemple, il laisse entrevoir que Jenny Von Westphalen qui n’était pas une aristocrate très élevée dans la hiérarchie sociale – elle était issue d’une petite noblesse de robe – n’aurait pas tout à fait réalisé un mariage d’amour avec Marx. C’est peut-être vrai, mais c’est peut-être faux aussi. Sperber se base sur le fait que les deux amants auraient eu une violente dispute lors du retour de Marx à Trèves. C’est un peu insuffisant. On comprend bien que Sperber veuille sortir du cadre hagiographique où se complaisent trop souvent les biographes de Marx, encore faut-il que cela soit justifié.

    Sperber n’aime pas Bauer, c’est son droit bien sûr encore que n’ayant pas pu le connaître de façon intime, il me paraisse difficile de porter un jugement moral sur sa personne, il reconnait cependant que Bauer a eu une influence décisive sur la formation du jeune Marx. Mais de là il en déduit que Bauer était juste un opportuniste, ce qui ne cadre pas vraiment avec le fait qu’il ne pourra plus enseigner justement à cause de prises de position qui ne sont pas vraiment opportunistes, mais au contraire offensives et très risquées sur le plan politique. Et du reste sur la question religieuse et de l’athéisme, il était beaucoup plus offensif que Marx lui-même. Sur le sujet on peut lire un ouvrage un peu plus nuancé, celui de Zvi Rosen[8]. 

    Jonathan Sperber, Marx, homme du XIXème siècle, Piranha, 2017 

    Sur cette photo de Marx et sa fille Jenny, on peut voir celle-ci arborer une grande croix 

    Sperber multiplie les approximations désagréables : par exemple il critique le fait que Marx et Engels aient, dans L’idéologie allemande, passé trop de temps à discuter de Max Stirner, l’auteur de L’unique et sa propriété. Il considère que c’est un intellectuel mineur, et prétend qu’il est tombé dans l’oubli. C’est faux. Si Stirner n’a pas l’importance de Marx, il est toujours réédité et lu dans les milieux anarchistes individualistes. En France sa dernière réédition date de 2014. Et aux Etats-Unis, le pays de Sperber, la dernière édition date de 2017. Donc pour un auteur très ancien qui n’a en outre écrit qu’un seul ouvrage, il est abusif pour ne pas dire mensonger d’affirme que Stirner est tombé dans l’oubli.

    Plutôt malveillant, Sperber rappelle à longueur de pages que Marx n’était pas très soigné, pour ne pas dire sale. Ce n’est pas tellement dans ce qu’il rapporte qu’il est critiquable, encore que souvent il spécule sur les intentions de Marx ou de sa femme, mais plutôt dans la manière dont il rapporte des faits avérés. L’ensemble hésite entre ragots d’arrière-boutique et biographie documentée « à l’américaine ». L’ouvrage est très déséquilibré, par exemple il insiste sur la génèse de certains textes importants de Marx comme par exemple Le manifeste du parti communiste. Mais pas vraiment sur la génèse des grands textes qui traitent de l’économie. Sans doute cela provient il du fait que Sperber ne comprend pas très bien la théorie économique, que ce soit celle d’aujourd’hui, ou celle du temps de Marx. 

    La politique selon Marx

    Jonathan Sperber, Marx, homme du XIXème siècle, Piranha, 2017  

    Cependant malgré toutes ces réticences, l’ouvrage de Sperber est très intéressant sur les points suivants : la position hésitante de Marx entre réformisme et révolution, sa difficulté à comprendre la Commune de Paris, mais aussi sur le nationalisme sous-jacent de Marx. On pourrait dire d’ailleurs que c’est là la principale difficulté à lire Marx : il est assez changeant, ce qui entraîne que des interprétations contradictoires sont possibles. D’ailleurs s’il a besoin d’écrire longuement, de consolider sa pensée par des lectures nombreuses et denses, c’est parce que sa pensée manque souvent de fermeté. Donnons quelques exemples : il se dispute avec Bakounine, qui sera pourtant le premier traducteur en russe du Capital. Parmi les points de divergence, si on enlève leurs personnalités, encore que Marx aimait beaucoup plus Bakounine que les marxistes ne le laisseront entendre[9], porte sur la forme de la société future qui sera socialiste. Marx sous-entend souvent que cela passera par une phase étatiste, ce qui est par ailleurs en contradiction avec sa critique des fonctionnaires et de la bureaucratie qui l’accompagnera toute sa vie. Mais après la Commune de Paris, il développera l’idée d’un socialisme décentralisé basé sur le pouvoir communal, idée qui est en fait empruntée à Bakounine. Si bien qu’en se fondant sur ce qu’il écrit dans Le manifeste du parti communiste, on peut être tout à fait léniniste et défendre un socialisme bureaucratique, au contraire en prenant comme point de départ La guerre civile en France, il est possible de prendre le contrepied de cette précédente approche et de mettre en avant des idées fédérales, quoique toujours dans un cadre national. Le nationalisme de Marx est d’ailleurs le point aveugle de la pensée marxiste en général, mais sur ce point Sperber démontre fort justement que Marx était plus nationaliste – voire chauvin quand il s’agissait de l’Allemagne – qu’autre chose. Certes il est internationaliste, et il suppose que seule une révolution mondiale peut amener la fin du capitalisme, mais en même temps il n’envisage jamais la disparition du cadre national.

    De la même façon Marx apparait dans ses écrits politiques, comme dans sa correspondance comme un nationaliste, même si ce nationalisme est changeant. Il défend ainsi l’unification de l’Allemagne comme une nation, pour lui c’est une étape et c’est dans ce cadre seulement que le progrès social pourra s’épanouir. Comme Engels il était très chauvin, chose qu’on oublie trop souvent : lors de la guerre franco-prussienne, il soutient Bismarck contre la France dont il souhaite la défaite. Ce qui peut paraitre étrange dans la mesure où pendant des décennies Marx pensait qu’une révolution véritable viendrait forcément de la France. Certes il modifiera son point de vue par la suite, condamnant l’expansionnisme prussien. Mais Engels aussi encensait les victoires militaires de Moltke à qui il ne trouvait que des qualités. A ce sujet on remarquera que Engels comme Marx ont une propension incroyable à se tromper. Par exemple ils ne croient pas à une guerre franco-prussienne, alors que tout le monde l’annonce après la défaite de l’Autriche contre la Prusse. Passons sur le fait que presque chaque année Marx guettera l’avènement d’une révolution socialiste… qui ne viendra pas.

    Jonathan Sperber, Marx, homme du XIXème siècle, Piranha, 2017 

    Les troupes françaises dans la Guerre de Crimée 

    De même, et avec constance, Marx manifestera un sentiment anti-russe typiquement occidental. Sur la Guerre de Crimée il élucubrera d’ailleurs des scénarios « complotistes », comme par exemple celui d’accuser une collusion entre la Russie et la France pour mieux dépecer la Turquie ! De la même manière il soutiendra le nationalisme polonais contre la Russie, et nombre de ses écrits sont un appel à l’entrée en guerre de la France et de l’Angleterre contre la Russie. Curieusement il pense que la révolution socialiste en Europe ne peut passer que par une guerre contre la Russie. Ce sentiment anti-russe ne le quittera jamais, quand vers la fin de sa vie commence à se développer un mouvement socialiste en Russie, il en minimisera la portée et préférera se concentrer sur les Etats-Unis ou sur l’Allemagne qui sont selon lui porteurs d’avenir. C’est qu’il a tout de même une vision un peu mécanique de l’histoire : la bourgeoisie doit dominer et transformer une nation avant que celle-ci ne puisse prétendre à une émancipation socialiste. Il ne démordra jamais de cette idée selon laquelle le capitalisme est un réel progrès pour le genre humain, même s’il faut le renverser. On est en droit d’en douter vu les dégâts écologiques que son développement a engendrés. 

    Jonathan Sperber, Marx, homme du XIXème siècle, Piranha, 2017 

    Premier congrès de l’AIT à Genève en 1866 

    Sperber montre que si Marx était très respecté comme penseur dans un cercle relativement fermé, sur le plan organisationnel et du militantisme, il en eut beaucoup moins. Il était marginalisé au sein de l’AIT qui adoptait difficilement ses positions plutôt réformistes au détriment de Bakounine. En Allemagne, l’homme important c’était plutôt Ferdinand Lassalle. A ce propos Engels et Marx ne lésinaient pas sur les remarques antisémites à son endroit. Mais en tous les cas, c’est bien Lassalle, grand admirateur de Marx, qui savait organiser et orienter le mouvement ouvrier. De son vivant Marx n’était pas connu des masses prolétaires. C’était clairement plus un homme de cabinet qu’un homme d’action. Il se lança néanmoins dans l’action politique aux côtés du louche David Urquhart, un propagandiste écossais qui travaillait contre Lord Palmerston que Marx jugeait un peu trop mou dans son action contre la Russie. Mais ce David Urquhart qui promettait à Marx de le financer, était aussi un propagandiste de l’Islam ! Son but était de préserver l’intégrité de l’Empire Ottoman. Marx fermait les yeux alors sur les révoltes des peuples qui s’élevait contre celui-ci, bien que par ailleurs il soit un islamophobe convaincu. 

    Des œuvres économiques de Marx 

    Le passage le plus malheureux de cet ouvrage se trouve dans le jugement que Sperber porte sur ce qu’on appelle les écrits économiques de Marx. On constate à lire Sperber qu’il a fait une lecture très incomplète et désordonnée des analyses de Marx. Son but n’est pas d’exposer ce qu’il a compris de Marx, mais de montrer que celui-ci a toujours été dépassé. Ce qu’il défend n’est pas le point de vue d’un historien, mais celui d’un économiste libéral. Sans doute s’est-il fait conseiller sur ce point par un « spécialiste » de la chose car on le sent très mal assuré. La première remarque est que Sperber ne comprend rien du tout à la méthode de Marx – ou du moins fait il semblant de n’y rien comprendre. Au prétexte que Marx se soit inspiré de la théorie de la valeur travail de Smith et Ricardo, il suppose une identité de corps de doctrine, et donc il en fait un économiste classique dissident. C’est complètement erroné. Dès la publication de sa Contribution à la critique de l’économie politique, en 1859, Marx prend la peine d’expliquer que contrairement à ce qu’affirme Ricardo – et aujourd’hui encore la majorité des économistes orthodoxes – les lois de l’économie sont tout sauf naturelles. Donc que les catégories qui servent à l’analyser sont instables dans le temps, que ce soit le travail, le profit ou même la propriété privée, qu’elles naissent, se développent et meurent avec les formes sociales qui les ont engendrées. Il va même plus loin en affirmant que l’économie politique n’est la science de la société que dans le moment capitaliste de l’histoire de l’Humanité. Il le rappellera encore dans le Livre I du Capital en affirmant qu’au Moyen-Âge c’est plutôt la religion que l’économie qui explique les formes des relations sociales. La grande différence entre Smith et Ricardo d’un côté et Marx de l’autre vient de là : l’économie prend une forme particulière en fonction des lois que les hommes se donnent, et donc il vient que les lois qu’elle exhibe sont seulement passagères, alors que Ricardo pensait au contraire que les lois qu’il mettait en valeur étaient naturelles, donc ahistoriques. C’est bien sûr cette idée de Marx qui va plaire à l’Ecole historique allemande, et c’est elle aussi qui explique pourquoi Marx a passé autant de temps à expliquer les différentes phases historiques de l’évolution des sociétés. Tout cela est suffisamment connu pour que Sperber le sache aussi, mais il n’en souffle mot. Pourquoi ? Essentiellement pour renvoyer Marx du côté de l’économie classique, donc un homme en retard sur son temps.  

    Jonathan Sperber, Marx, homme du XIXème siècle, Piranha, 2017

    Stanley Jevons un des tenants de l’analyse à la marge 

    Pour faire tenir debout cette salade, Sperber fait comme si l’économie néo-classique était une avancée par rapport à l’économie classique et donc par rapport à Marx. Il fait état ainsi des travaux de Stanley Jevons sur la valeur utilité qui lui semble être un outil supérieur à la valeur travail pour expliquer l’échange et le marché. Mais en vérité cette analyse de la valeur utilité est antérieure à Marx : c’est Jean-Baptiste Say, mais aussi John Stuart Mill que Sperber assimile faussement à un théoricien de la valeur travail[10]. Il faut rappeler que depuis que l’économie existe comme discipline autonome, disons au moins depuis Antoyne de Montchrestien et son Traicté d’oeconomie politic qui date de 1615, les économistes se sont toujours partagés en deux camps : les hétérodoxes et les orthodoxes, avec toujours les mêmes querelles qui ne sont jamais résolues. Pour les orthodoxes, les lois du marché sont naturelles et se suffisent à elles-mêmes pour arriver à l’état le meilleur possible de la société, et pour les hétérodoxes, les lois du marché engendrent des déséquilibres ruineux à travers les crises récurrentes, mais on peut y remédier par l’action politique. C’était aussi ce que pensait John M. Keynes qui vient après les marginalistes et donc qui, selon la logique brutale de Sperber, devrait être considéré comme supérieur aux économistes marginalistes. Sperber a bien le droit de défendre le point de vue libéral, mais il est moins fondé à nous faire croire que ce point de vue est aujourd’hui triomphant parce qu’il est dominant dans les universités qui interdisent pratiquement de développer des travaux d’inspiration marxiste ou keynésienne[11].

    Les contresens de Sperber en ce qui concerne les analyses économiques sont tellement nombreux que je ne peux pas les relever tous. Michel Husson en a relevé quelques-uns parmi les plus grossiers[12] . Parmi celles-ci j’appuierais sur la question de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Sperber suppose que l’histoire a démontré que cette loi était erronée. Mais s’il avait mieux lu Marx il se serait aperçu que justement si cette loi est tendancielle, c’est parce qu’un certain nombre de mécanismes permettent au taux de profit de remonter. Ce sont les transformations en profondeurs du mode de production capitaliste qui surviennent presque toujours après des crises violentes : par exemple l’élargissement des marchés à l’international, la transformation du capital en capital-actions, ou encore les nationalisations qui font sortir un certain nombre de secteurs peu rentables du taux de profit général. Tout cela se trouve développé dans le Livre II du Capital. En outre pour de nombreux économistes contemporains comme par exemple Trenkle et Lohoff[13], la crise de 2008 dont nous ne sommes toujours par sortis, montre que le fond de l’affaire est bien une baisse du taux de profit qui commencerait à partir du milieu des années soixante. Je ne veux pas trancher de ce débat très compliqué, mais en tous les cas, il y a à l’heure actuelle une discussion sur cette question que Sperber ignore superbement, alors même que l’économie mondiale ne semble plus se trouver sur le chemin de la prospérité, mais sur celui de la régression.  

    Jonathan Sperber, Marx, homme du XIXème siècle, Piranha, 2017 

    Pour tenter de dévaloriser un peu plus Marx, Sperber va montrer que Marx n’a pas été très discuté de son vivant par des « vrais » économistes[14], mais qu’il fut récupéré par le mouvement ouvrier allemand naissant, sous-entendu que les ouvriers y trouvaient un point d’appui à leur lutte sans se poser – bêtes qu’ils sont – la question de savoir si ces thèses étaient ou non valables. Sperber est l’inverse de Marx, il pense qu’il faut faire confiance aux spécialistes, et donc en économie il faut faire confiance au dernier prix Nobel. Cette manière rustique et dépassée de fonctionner, ne tient pas compte du fait que les économistes orthodoxes du courant dominant sont dans l’incapacité non seulement de résoudre les problèmes posés par le retour des crises financières, sauf à alourdir encore la dette, mais encore moins à en donner une explication satisfaisante. Or dans les Gründrisse qui datent de 1857-1858, et que je doute pour ma part que Sperber ait lues attentivement, il y a des analyses très étonnantes sur les crises financières qui anticipent justement le devenir du capitalisme, notamment dans sa « financiarisation » si on peut dire. 

    Vie privée et vie publique 

    Dès que Sperber se met à tenter des évaluations de l’œuvre de Marx, il est ennuyeux et plutôt dans l’erreur. C’est quand il se contente de décrire ce que fut la vie réelle de Marx aussi bien sur le plan privé que dans ses activités publiques qu’il est le plus intéressant. Ça ne va pas toutefois sans malveillance. Mais l’ensemble révèle dans quel isolement se trouvait Marx jusqu’au moins à la période d’après la défaite de la Commune de Paris. C’est seulement quand le parti ouvrier allemand, fondé plus sur le programme lassallien que sur le sien, que celui-ci ayant besoin d’une caution sérieuse se tourna vers lui. Il est vrai aussi que son livre sur La guerre civile en France avait eu pour une fois un grand retentissement à l’international. C’est qu’en vérité la vie de Marx se confond avec les tous premiers développements du mouvement ouvrier. Son militantisme eut assez peu de succès, lui-même ne deviendra une référence qu’au moment où, après la dissolution de l’AIT, il abandonne de fait la vie politique. Rongé par la maladie, probablement conséquence de ses années de misère, il mourra de la tuberculose encore assez jeune, même pour l’époque. Il fut donc plus un homme d’étude et de cabinet qu’un vrai organisateur révolutionnaire. Sur ce plan il n’eut aucun succès d’ailleurs, si ce n’est de se brouiller avec tout le monde, s’éloignant toujours plus d’un mouvement de masse que pourtant il appelait de ses vœux. Cette intransigeance qui sera presque toujours la règle à l’extrême gauche, était aussi bien le reflet de son caractère – celui d’Engels semble avoir été pire du reste – que de l’impossibilité de noyer les divisions dans un mouvement ascendant et positif, alors que la défaite était presque toujours le lot du mouvement ouvrier. Pour le reste on trouvera des éléments importants sur les conditions dans lesquelles Marx a produit ses plus grands livres – publiés ou non du reste. On le voit hésiter, se remettre en question, douter. On le voit aussi magouiller parmi les Allemands exilés à Londres, tenter un peu partout en Europe de prendre l’ascendant sur les autres leaders révolutionnaires qui, comme Bakounine ou Proudhon avaient cependant plus d’influence que lui sur le mouvement ouvrier.  



    [1] Martin Jay, L'imagination dialectique. Histoire de l'École de Francfort (1923-1950), Payot, 1977.

    [2] Guy Debord, La société du spectacle, Buchet Chastel, 1967.

    [3] Moishe PostoneTemps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Mille et une nuits, 2009

    [4]On the principles of political economy and taxation, John Murray, 1817.

    [5] L’ouvrage a été publié en 1820, Hegel avait semble-t-il bénéficié des lumières de James Steuart pour ce faire. Ce dernier avait publié un ouvrage important intitulé An Inquiry into the Principles of Political Oeconomy: Being an Essay on the Science of Domestic Policy in Free Nations, in Which Are Particularly Considered Population, Agriculture, Trade, Industry, Money, Coin, Interest, Circulation, Banks, Exchange, Public Credit, and Taxes en 1767, ouvrage que Smith plagiera largement pour écrire son Enquête sur les causes de la richesse des nations.

    [6] Il y a deux sortes d’erreurs chez Marx, des erreurs théoriques comme par exemple ne pas comprendre correctement le rôle de l’Etat, et des erreurs factuelles comme par exemple dans ses prévisions en matière de guerres ou de révolution.

    [7] Ces textes sont regroupés dans une traduction française discutables dans les tomes III, IV et V des Œuvres politiques publiées par les éditions Costes en 1929 et 1930.

    [8] Bruno Bauer and Karl Marx, Springer, 1977.

    [9] Bakounine admirait Marx pour ses larges connaissances et la rigueur de sa pensée. Si dans le conflit entre les deux hommes il y a des questions tactiques, Marx est plus prudent dans l’action que Bakounine, il y a aussi bien sûr des questions d’ego.

    [10] Si Sperber avait été un peu plus sérieux, il se serait rendu compte que John Stuart Mill dénoncera ses propres théories comme erronées et deviendra un socialiste militant et féministe.

    [11] Voir par exemple la bataille qu’il y a en France pour faire sortir les hétérodoxes de l’Université. http://in-girum-imus.blogg.org/pierre-cahuc-et-andre-zylberberg-le-negationnisme-economique-et-commen-a126951256

    [12] Michel Husson – Marx, un économiste du 19e siècle ? À propos de la biographie de Jonathan Sperber, https://www.anti-k.org/2017/12/11/michel-husson-marx-economiste-19e-siecle-a-propos-de-biographie-de-jonathan-sperber/

    [13] Norbert Trenkle et Ernst Lohoff, La grande dévalorisation, Post éditions, 2014.

    [14] Il ne cite pas Adolph Wagner qui fut un économiste très important et très influent en Allemagne qui fut un des premiers à montrer l’importance de Marx, au grand dam de celui-ci d’ailleurs. Karl Marx, Notes critiques sur le traité d’Adolph Wagner[1881], Gallimard, La Pléiade, tome 2, 1968.

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