• John Dos Passos, USA, Gallimard, Quarto, 2003

     

    Le littérature offre des possibilités infinies et parfois a bien plus de percussion qu’un traité d’économie ou de sociologie. Malgré les critiques dures qui lui ont été adressées, elle joue toujours un rôle d’éveil des consciences, même si bien entendu elle ne remplace pas le combat politique, et même si les écrivains se laissent parfois aller à un rôle passif vis-à-vis d’une société qu’il faut réformer. En outre, elle a la vertu de renouveler les formes de la sensibilité.

    Le modèle économique et social américain est en passe de s’imposer à l’ensemble de la planète, même si cela ne durera peut-être pas, tant les formes nous apparaissent chancelantes, il parait aujourd’hui être l’horizon indépassable de notre malheureuse planète. Cette forme particulière de darwinisme est fondée sur la croyance dans le talent, dans la justesse et la vérité immanente des inégalités sociales que les forces du marché dégagent. Pourtant l’histoire n’était pas écrite à l’avance. Marx croyait, vers la fin de sa vie, que le socialisme verrait le jour ici, sur la façade ouest de l’Atlantique. Il ne pensait pas que le socialisme pourrait advenir dans un pays où le capitalisme n’aurait été pleinement développé. L’histoire a failli lui donner raison. Contrairement à ce qu’on croie, le mouvement social révolutionnaire était très puissant aux Etats-Unis, et son échec est d’abord celui d’une féroce répression. Mais en même temps c’est le développement d’une culture particulière qui va faire envie et se répandre ensuite sur la totalité de la planète. Si on veut comprendre le capitalisme aujourd’hui, il me semble qu’il faut d’abord comprendre pourquoi et comment les Etats-Unis en sont devenus le fer de lance et les meilleurs propagandistes.

      

    USA est une lourde trilogie, une fiction. C’est une œuvre majeure du XXème siècle, à la fois par son propos et par son style. Tous ceux qui s’intéressent à la littérature et à son évolution le notent comme une avancée dans la composition des formes fictionnelles. USA se compose de trois épais volumes, 42ème Parallèle, 1919 et La grosse galette. Le premier volume est paru en 1930, le second en 1932 et le troisième en 1936. Ces dates sont importantes car ces romans accompagnent le développement du New Deal qui, quoi qu’on en dise, fut une rupture avec le capitalisme sauvage.

    L’objet de cette suite est de retracer des vies diverses et variées, les faire se télescoper ici ou là, à Chicago ou à New York, à Miami ou à Rome et Paris. Et à travers elles regarder comment se forme « l’esprit américain ». Derrière ce capitalisme sauvage et cette frénésie d’enrichissement, il y a des êtres humains dont la plupart inscrivent leurs trajectoires, bonnes ou mauvaises, à partir d’une sorte de prédétermination. C’est donc un ouvrage matérialiste, où les conditions de vie sont déterminantes, s’adapter pour survivre. Ces histoires individuelles remontent souvent à l’immigration de certaines catégories d’Européens pour le Nouveau Monde. C’est donc, contraint et forcé, un peuple de bâtisseurs. Mais c’est un peuple qui n’a pas de racine, pas d’histoire et qui fait de la mobilité son caractère principal. Même si ces dérives laissent le plus souvent les protagonistes amers.

     

    Quand Dos Passos était de gauche… 

    La modernité du propos tient à la fois dans la façon dont le patronat joue L’ensemble des trois ouvrages traite plus particulièrement des années décisives 1900-1930. Ça commence dans la boue et la misère et ça se termine à peu près à Hollywood. Entretemps la classe ouvrière aura été défaite, vaincue presque militairement par la collaboration entre l’Etat, sa justice et sa police, et les milices patronales. A lire Dos Passos, on se rend compte combien il fallait de courage alors pour se lancer dans la lutte des classes, travailler pour un syndicat ou simplement faire grève. La moindre manifestation, le moindre discours était sanctionné par de la prison ou par un passage à tabac en règle qui pouvait parfois entraîner la mort.

    de l’opposition des ethnies différentes, et de cette cupidité, ce cynisme affiché. On a l’impression que rien n’a vraiment changé, en dehors de cette parenthèse singulière des Trente Glorieuses. L’écriture de Dos Passos est compliquée. Il alterne la fiction avec le portrait de personnalités flamboyantes du capitalisme triomphant, Frank Wright, ou J.P. Morgan, le futur banquier qui déjà faisait des siennes – je rappelle que cette banque fut encore accusée de malversation en 2008, et a été condamnée récemment à plusieurs amendes de plusieurs milliards de dollars après avoir été sauvée de la faillite par de l’argent public. L’ironie avec laquelle ces caractères plus ou moins flamboyants du capitalisme américains sont décrits, donne une distance étonnante d’avec son sujet. D’ailleurs le style se passe de psychologie et de jugement moral : il rend compte,  mais cela suffit bien à amener la conscience critique, peut-être même mieux que vingt traités théoriques sur la question.

    L’ouvrage est écrit sur quatre niveaux différents :

    - au premier niveau il y a les histoires de personnages de papier, inventés comme les porte-paroles de telle ou telle couche particulière ;

    - le second niveau est celui des biographies dont nous avons parlé plus haut ;

    - le troisième niveau est celui de ce que Dos Passos appelle « l’œil caméra », une approche impressionniste de la réalité sociale, politique et économique :

    - enfin à un quatrième niveau, il y a périodiquement des collages de morceaux tronqués de titres de journaux, d’articles ou de discours. Ces fragments épars procèdent de la technique que Guy Debord théorisera, le détournement. Isoler quelques mots, les sortir de leur contexte pour en faire ressortir un sens singulier.

    Une grande place est accordée à la guerre de 14-18, celle-ci intervient comme sonnant le glas des ambitions révolutionnaires de la classe ouvrière américaine, même si la révolution russe pour un temps semble ranimer la flamme. Mais cette guerre est aussi le moment où s’établie l’hégémonie des Etats-Unis sur le reste du monde dans tous les domaines, y compris celui du cinéma.

    L’autre dimension importante de cet ensemble est la spatialité du récit. Non seulement les Américains ont la bougeotte, refusent de s’enraciner, mais en même temps, leur vie se déroule sur des plans spatiaux différents. Cela conduit à présenter des formes familiales décomposées et éclatées. L’hypocrisie du puritanisme américain, cette manière de faire toujours référence à la famille et à Dieu comme des réalités indépassables, est décrite comme une impasse culturelle et civilisationnelle. La morale est toujours présente, même si elle se noie très souvent dans l’alcool, même si elle couvre de sombres manœuvres en Bourse ou ailleurs pour laisser croire que la richesse est toujours la récompense du talent, alors qu’elle est au mieux le résultat de la malice pour détourner les lois, les subventions de l’Etat ou encore des brevets découverts par d’autres. L’ensemble n’est guère optimiste.

     

    Après l’écriture de cette trilogie, John Dos Passos va changer de camp. Il semble que ce qui déterminera cette curieuse évolution c’est d’abord l’attitude de Staline et de ses sbires dans la Guerre d’Espagne. C’est à ce propos qu’il se fâchera avec Ernest Hemingway. Il faut convenir que Staline et ses espions étaient un sacré repoussoir. Mais est-ce qu’il fallait choisir entre Staline et la droite américaine ? Entre deux solutions il est souvent plus sage de choisir la troisième. D’autant que l’administration Roosevelt n’était pas particulièrement bolchévique. Dos Passos finira assez mal puisqu’il en viendra vers la fin de sa vie à soutenir Barry Goldwater, sénateur ouvertement raciste et Richard Nixon. Vous me direz que c’est souvent comme ça, on commence sa carrière politique très à gauche, en croyant naïvement à la révolution, et puis en vieillissant on devient de plus en plus réactionnaire, en faisant mine de défendre des valeurs traditionnelles passablement éventées, ou encore en affirmant qu’on fait preuve de réalisme et que le monde a changé. Et Bernard Henry-Lévy va dîner avec Sarkozy ou Hollande.

     

    Quoique soit devenu par la suite Dos Passos, USA est un ouvrage remarquable, un chef d’œuvre de la littérature sociale, mais aussi un chef d’œuvre de la littérature tout court. 

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