• Jean Pisani-Ferry, Quelle France dans dix ans ?, France Stratégie, juin 2014

     

    Jean Pisani-Ferry est l’exemple parfait du bureaucrate lisse et sans saveur qui abreuve les gouvernants de la droite décomplexée ou de la droite complexé de rapports, de notes et d’indications sur ce qu’il faudrait faire. Lui-même fils d’un ancien ministre, Edgard Pisani, gaulliste puis vaguement socialiste, on peut dire qu’il a été élevé dans le sérail de l’oligarchie. Adepte de tous les virages à droite, il fut deloriste, puis strausskhanien, puis évidemment européiste et hollandiste. Il a une formation d’ingénieur, ce qui ne serait pas grave s’il n’avait pas la prétention de développer des leçons de prospective et de géopolitique. Au mieux son travail est du niveau de Jacques Attali, autre apparatchik de la nomenclature libérale,  au pire, d’un mémoire d’étudiant de seconde année de Sciences-Po. Il nous dit que, pour arriver à ce résultat qui semble avoir été écrit par un ordinateur, il a consulté de très nombreux « experts ». En fait ce sont des experts comme lui qui sont autoproclamés compétents, alors pourtant que leurs travaux et leurs prévisions aient toujours été à côté de la plaque. On a eu le rapport Attali, puis le rapport Gallois, on a maintenant le rapport de Jean-Pisany-Ferry. Si cela montre bien qu’avec le temps Jean Pisany-Ferry a pris du galon, ce n’est pas pour autant que le discours change.

     

    Jean Pisani-Ferry remettant son rapport à François Hollande

     

    Méthode

     

    Je pourrais faire une critique de toutes les pages de ce rapport, tant il y a d’erreurs et d’approximations. Mais je me contenterais de relever quelques points qui sont souvent communs à l’approche libérale consensuelle des économistes. C’est une commande de François Hollande destinée à lui servir de guide pour les réformes à venir. On comprend à la lecture de ce rapport pourquoi le gouvernement actuel a finalement si peu d’audace et d’imagination. La première difficulté de ce rapport est qu’il se fonde sur des projections : comme si la France devait s’adapter à une tendance lourde qui n’allait pas se modifier. Donnant lui-même le bâton pour se faire battre, Jean Pisani-Ferry nous montre pourtant que la catastrophe de 2008 a engendré un changement de trajectoire qui remet en cause le modèle passé, non seulement en ce qui concerne la croissance future mais en ce qui concerne ses fondements. C’est ce qu’on voit dans le graphique ci-dessous. Ce graphique montre que cette crise a largement démenti les prévisions. L’allure de la croissance a totalement changé, or si elle a changé, ce n’est pas un accident. C’est parce que le modèle de la mondialisation dérégulée en engendré toute une série de déséquilibres – l’endettement des Etats, des entreprises et des ménages – qui ne pouvaient se perpétuer.

      

    Or le modèle d’une économie mondialisée Pisany-Ferry ne veut pas le mettre en question. En bon libéral obtus, il fait semblant de croire que ce modèle est naturel, et donc qu’il ne répond pas à une vision particulière de la société, des classes et de leur horizon, mais qu’il existe comme une donnée, comme l’eau et le vent. C’est aussi la même chose pour l’Europe. Comme il n’est pas complètement idiot, il se rend compte que l’Europe n’a pas produit les résultats annoncés en matière d’emploi et de croissance. Et s’il sent bien que de plus en plus d’Européens se méfient de cette construction bizarre, il propose d’aller toujours plus loin dans le sens d’une intégration européenne. Ça ne marche pas, donc on continue dans le même sens, tel est le message. Curieusement il est pour la croissance, même s’il connaît les critiques qui sont faites à ce principe d’éternité de la pensée conservatrice. Il va avancer que la croissance est bonne pour améliorer les revenus des plus pauvres et l’emploi. Mais il est facile de voir que

    1. le modèle hyperconcurrentiel de la mondialisation débridé dans lequel il veut nous conforter ne produit qu’une croissance très faible, voire nulle ;

    2. qu’on peut imaginer que le problème est plutôt celui d’une mauvaise répartition des revenus. Comme le montre le graphique ci-dessous, les salariés reçoivent de moins en moins de rémunération pour leur participation à la production. Pourtant si en une trentaine d’années la répartition des revenus a été modifiée aussi fortement, c’est bien la preuve que cette répartition n’a strictement rien de naturel mais dépend des formes de ce partage : quand les salariés sont à l’offensive de la lutte des classes, cette part augmente, quand au contraire c’est le patronat appuyé par l’Etat qui mène la danse, c’est l’inverse qui se passe. Il semble assez clair que cette modification a eu des conséquences en ce qui concerne la demande et par suite on peut dire que c’est elle qui a été aussi à l’origine de la grande crise de 2008.

      

    La question de l’égalité

     

    La question de l’égalité est également devenue centrale. Probablement parce que les écarts de richesses se sont accrus depuis le début de la contre-révolution conservatrice.  Mais en bon libéral friedmanien, la seule égalité qui l’intéresse est celle de l’accès aux biens qui permettent la compétition. Il suppose que la république doit préserver une égalité de chances en amont – comme si cela pouvait exister – et surtout ne pas déranger les inégalités de revenus et de fortune. Or à moins d’être idiot, il est facile de voir que les inégalités de revenu et de fortune conditionnent les inégalités dans la distribution des revenus. Donc il va reprendre l’antienne préférée de la bourgeoisie : améliorons l’école qui émancipe sur le plan économique parce qu’elle offre la possibilité d’accroître sa productivité individuelle et par suite assure la mobilité sociale.

    Ce discours est démenti par les faits : les fortunes se transmettent par l’héritage ou se construisent par la corruption de l’Etat – c’est-à-dire un détournement des biens publics – mais pratiquement jamais par le travail et le goût prononcé pour l’épargne. Pisany-Ferry n’est pas d’accord pour que l’Etat redistribue la richesse ex post : c’est-à-dire pour qu’il corrige les inégalités des revenus et des fortunes engendrées par les forces du marché. Pour quelle raison en est-il resté à ces vieilles idées datant du XIXème siècle, on ne le sait pas, en tous les cas il ne nous le dit pas.

    Il affiche une volonté de combattre toutes les discriminations, ce qui le fait apparaître à ses yeux sûrement comme un homme de progrès. Mais les inégalités de fortune à la naissance, ne sont-elles pas déjà une discrimination ? En outre ce type de raisonnement apparaît erroné dans la lecture de la crise qui nous secoue fortement depuis 2008 au moins. En effet, si on pense que cette crise est une crise de la demande. Il est même assurément inefficient de laisser se développer des inégalités dans la distribution des revenus et des fortunes. En la matière il reprend des généralités sur la mixité nécessaire des métiers, ou sur l’effort nécessaire qu’il faut réaliser pour les handicapés.

     

    L’Etat

     

    Comme tous les tenants de la deuxième gauche, il nous raconte que l’Etat est bien nécessaire, mais que l’Etat doit se transformer. L’idée c’est faire plus avec moins d’argent. Comme on le voit dans le graphique ci-dessous, les dépenses étatiques sont un facteur de production important puisqu’elles sont corrélées positivement avec la croissance. Pour autant Jean Pisany-Ferry persiste à penser qu’il faut diminuer la part des prélèvements obligatoires sur le PIB. Il voudrait que ce taux revienne en dessous de 48%. Pourquoi 48 et non pas 50 ou 35. On n’en saura rien. Ce raisonnement est erroné pour plusieurs raisons :

    1. D’abord parce que la baisse de la dépense publique agit négativement sur la croissance. Certes comme Pisany-Ferry est un tenant de la théorie de l’offre, il va nous dire que cette perte de croissance sera récupérée sur les marchés internationaux grâce à un surcroît de compétitivité. Mais en réalité, si tous les pays se lancent en même temps dans cette logique, il va de soi que cela ne peut aboutir qu’à une récession de grande ampleur. Le cas de la Grèce est exemplaire à cet égard. La dépense publique a été laminée, mais la croissance n’a pas été relancée, et en outre la dette publique a continué à croître.

    2. Le seconde raison est qu’il croie que la logique de la dépense publique relève de la logique d’entreprise. Or bien entendu ce n’est pas le cas, non seulement parce que l’horizon temporel de l’Etat n’est pas celui d’une entreprise, mais parce que sa réussite ne se lit pas dans un résultat comptable.

    3. Enfin, il y a un argument décisif : c’est que les dépenses publiques sont soumises à une loi de rendements décroissants très forts. Ce qui veut dire que pour assurer le même niveau de service public l’Etat doit croître plus rapidement que le PIB. C’est seulement à ce titre qu’il peut contribuer positivement à la croissance. Si cette croissance ralentit, alors la croissance du PIB ralentira aussi.

      

    Tout cela est bien connu des économistes qui ont fait des études sérieuses, et cela n’aurait pas échappé à Jean Pisany-Ferry si par exemple il avait lu Léon Walras. J’en donne la référence à la fin de mon billet, dès fois que Pisany-Ferry me lise et qu’il veuille s’améliorer, je serais toujours prêt à l’aider.

    En outre on pourra ajouter que ce qui fait progresser particulièrement vite les dépenses de l’Etat c’est essentiellement le service de la dette. Et donc ce n’est pas à cause d’une mauvaise gestion des dépenses que l’Etat est endetté, mais à cause de ses méthodes de financement : en effet, en privilégiant le financement de la dette par les marchés et en réduisant l’inflation, le ration endettement public/PIB ne pouvait que s’accroître d’une manière féroce.

     

    Menaces sur l’environnement

     

    Bien entendu Jean Pisany-Ferry se rend bien compte que l’environnement se dégrade. Mais comment combattre cela ? Trois solutions peuvent être avancées :

    1. D’abord renforcer les règles, donner un rôle plus important à l’Etat dans la détermination de ce qui peut être produit et ce qui est interdit. Cette solution ne plait pas aux libéraux.

    2. Ensuite viser à la décroissance. En limitant les consommations et les productions, on protège l’environnement. Mais évidemment cette solution ne peut être mise en œuvre que de manière coercitive, en limitant les déplacements, en favorisant les productions locales, en diminuant la concentration du capital. Bien sûr cette solution va à l’encontre de ce que nous proposent les libéraux et donc l’Europe. Cela reviendrait aussi à dénoncer le tourisme – où Pisany-Ferry voit d’abord des gisements d’emplois très nombreux – comme une calamité naturelle renforçant la pollution. Et bien évidemment cela remettrait en question la mondialisation comme une nécessité naturelle, un prolongement nécessaire au progrès économique et social.

    3. Enfin il y a la solution avancée par les tenants du marché, de la concurrence libre et non faussée. C’est celle qui plait à Pisany-Ferry. Il suppose que grâce à la croissance – qui aurait entretemps fait des progrès pour être plus économe – on pourra mieux financer la protection de l’environnement. C’est le vieux dada des conservateurs et généralement de la droite américaine. Jean Pisany-Ferry qui ne fait jamais de vagues par rapport à la doxa dominante, pense également qu’on peut résoudre la question environnementale en étendant une logique de marché sur les ressources naturelles : si le bien est rare  il est cher, et donc en augmentant les prix des biens naturels menacés et bien on les protège. C’est une idée farfelue qui a été déjà dénoncé mille fois. Combattre les désordres engendrés par le marché par plus de logique du marché, cela ne semble pas correct. En fait il s’agit de refuser une fois de plus les tendances latentes à la socialisation de la production et de la consommation, et en rester à la vieille logique libérale et anglaise de « l’individualisme possessif »[1].

     

    Compétitivité

     

    En bon économiste de droite, Pisany-Ferry raisonne uniquement du point de vue de la compétitivité. Sans même se rendre compte que ce darwinisme économique ne peut qu’amener à la ruine et à la faillite des plus faibles. N’est-ce pas la compétition européenne qui a ruiné la Grèce et l’Espagne ? Il suppose sans le démontrer – comment le pourrait-il – que c’est la compétition qui engendre le progrès social et économique. Ainsi il en vient à rêver de l’innovation. Il croie que c’est l’innovation qui va nous tirer d’affaire et nous rendre plus compétitif. Si la France a perdu de la compétitivité par rapport à l’Allemagne, ce n’est pas la faute de l’euro – la question n’est même pas envisagée – c’est parce que la créativité est bridée, soit par l’Etat qui n’a pas fait son travail correctement pour réformer l’éducation, soit par le manque de capitaux se portant vers l’innovation. Il rêve d’un développement des fonds de pension, n’ayant pas songé encore à faire le lien justement entre le développement des fonds de pension et le délitement de l’économie mondiale en 2008.

     

    Conclusion

     

    C’est dans l’ensemble un tissu de généralités assez peu fondées sur ce qu’il faudrait faire. Cependant, il y a, en dehors des remarques que nous venons de faire, un manque évident qui saute aux yeux. C’est que Pisany-Ferry rêve de mettre tout le monde au travail, bien sûr en maîtrisant les coûts, c’est-à-dire en évitant d’augmenter les salaires. Mais il n’envisage pas concrètement ce que peut être dans les années à venir la transformation du travail. Il semble que nous soyons au début d’une révolution radicale à venir. Les applications du numérique dans les services comme dans l’industrie vont engendrer une hausse globale de la productivité qui entraînera à son tour une baisse radicale de l’emploi dans le monde entier. Deux pistes s’offrent à nous :

    - Soit on continue sur le vieux schéma de la concurrence pure et parfaite, mais alors il y aura une baisse radicale des salaires – les travailleurs étant en surnombre de partout – qui va poser des problèmes pour la réalisation de la valeur puisque la demande s’effondrera ;

    - Soit on réinvente la manière de travailler. Mais alors il faut modifier le partage de la valeur, recentrer le travail sur des valeurs d’usage socialement utile. Ne pas produire plus, mais produire  mieux. Pisany-Ferry pense que c’est le sens de l’histoire qui fait que l’économie se développe par l’agriculture, puis par l’industrie et enfin par les services. Sous-entendant par-là que le travail va disparaitre dans l’industrie comme il disparaîtra complètement dans l’agriculture. C’est une idée idiote, et pour deux raisons :

    - la première est que le développement d’une nation ne peut pas être durable pour le coup si cette nation n’équilibre pas le rapport entre les différents secteurs, c’est une contrainte disons pour garantir l’indépendance ;

    - la seconde est que la hausse radicale de la productivité ne coïncide pas avec une amélioration de la qualité. C’est typique dans l’agriculture. L’explosion des rendements a engendré une dégradation brutale de la qualité des aliments. Or évidemment si on relance la production agricole de qualité, cela nécessitera des emplois nouveaux. Mais ces emplois ne pourront pas par ailleurs être des supports pour des profits faramineux et se trouveront en contradiction avec cette logique de la concentration du capital que par ailleurs Pisany-Ferry appelle de ses vœux. Il passe son temps à gémir sur le sort des entreprises qui en France seraient trop petites.

    J’ai peut-être été trop long dans mon analyse de ce énième rapport prônant "la réforme". Mais ce qui est intéressant est ici de descendre dans la tête des « experts » qui conseillent, au nom de leur sérieux, les gouvernements et les ministres. On ne sait pas s’ils sont corrompus ou tout simplement idiots, mais les lacunes dans leur approche de la crise et de sa sortie ne laisse rien augurer de bon. Cela confirmera tout simplement Hollande dans son coming out libéral, mais en tous les cas ne nous engagera pas forcément dans une politique audacieuse qui nous sortira de l’ornière. Il n’est pas certain que notre président, ni ses ministres ne prennent la peine de lire ce pensum comme je l’ai fait avec conscience et obstination.

     

    Bibliographie

     

    C.B. McPherson, L’individualisme possessif, Gallimard, 1971

    Léon Walras, Études d’économie politique appliquée. Théorie de la production de la richesse sociale (1898), on peut le télécharger sur le site de la BNF Gallica, mais on peut également s’en procurer une version papier chez Economica qui a republié le texte en 1992.



    [1] Ce terme est le titre de l’excellent ouvrage de C.B. McPherson qui analyse la genèse de ce libéralisme individualiste qui se développe d’abord en Angleterre au XVIIème siècle.

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