• Jean Giono, Les vraies richesses, Grasset, 1936

     Au moment même où la crise de l'agriculture en Europe nous rappelle l’importance de la paysannerie, sans doute est il opportun de revenir à Jean Giono qui réfléchit lui aussi au destin de notre civilisation au plus fort de la crise des années trente.  

    Jean Giono, Les vraies richesses, Grasset, 1936 

    Jean Giono a appartenu au mouvement de la littérature prolétarienne d’Henry Poulaille, avant de s’en éloigner pour des raisons compliquées qui tiennent à la fois de son caractère et de celui de Poulaille, mais aussi de l’évolution politique à partir de 1939. Si on connait et on apprécie Giono comme un écrivain régionaliste et sensualiste, on oublie son engagement politique bien réel dans la volonté d’en finir avec le capitalisme qui a créé une civilisation fondée sur l’argent, éloignée de la nature. L’ouvrage dont nous parlons ici est en quelque sorte un développement de sa philosophie, un livre qui explicite les romans comme Que ma joie demeure publié en 1935. Giono critique le capitalisme et son organisation de la vie sociale à travers l’anonymat des villes. Ce système fondé sur l’argent est selon lui mauvais fondamentalement parce qu’il sépare l’homme des choses naturelles et en fait un handicapé face à la réalité de la vie elle-même. Cet handicap l’homme le porte aussi bien dans ses rapports aux autres que dans l’incapacité à être autonome. 

    Jean Giono qui avait fait la guerre de 14-18 dans des conditions abominables était comme beaucoup de cette génération devenu un pacifiste convaincu, ce qui lui vaudra des ennuis assez sérieux à la Libération. Je ne vais pas ici refaire le procès de Jean Giono, Pierre Citron son biographe l’a mené à bien. Si on peut critiquer son attitude face à la Résistance, au moins dans les premières années, pour moi il est impossible d’assimiler Giono à un collaborateur. En 1939 il sera emprisonné quelques mois pour ses idées pacifistes et « communisantes ». Puis à la Libération le CNE le mettra à l’index et il ne pourra pas publier avant 1947. Mais ce n’est pas le sujet de mon billet. En vérité il y a plusieurs Giono, et celui d’après la Libération se retirera de toute réflexion politique, ayant eu assez d’ennuis pour avoir développé auparavant une ligne de rupture. Par contre le Giono des années trente est complètement plongé dans les combats de son temps : il milite pour une société nouvelle, « neuve ». Les années trente sont marquées par un échec lamentable du capitalisme. Ce système en crise montre que l’organisation du travail orientée vers le profit produit le gaspillage et la misère. Dès lors Giono va essayer de comprendre les fondements de cette déconvenue et proposer une vision nouvelle de ce que doit être la société.

     Jean Giono, Les vraies richesses, Grasset, 1936 

    Giono au Contadour 

    L’analyse qu’il fait des défauts de notre société consumériste, est qu’elle repose sur deux piliers : l’argent et la technique. Ces deux médiatisations ont éloigné les hommes les uns des autres, et brisé le lien entre l’homme et la nature. Il faut donc reprendre tout à zéro : c’est le thème de nombreux romans que Giono écrivit comme Regain par exemple. Son lyrisme naturel va le pousser d’ailleurs à poser cette question de la production et de la consommation au-delà de l’analyse économique. Le système capitaliste produit de l’argent et non pas de la « joie », c’est-à-dire qu’il produit des moyens d’obtenir d’une manière plus ou moins abondante des biens de consommation, mais ne produit cette satisfaction de vivre. Le four à pain sera le symbole du renouveau de la vie sociale.

     

    « On n’a plus besoin de celui de Mens qui fait le courtier vienne à vitre devant quand on arrive de la foire et vous dise :

    - Ah ! aujourd’hui, mauvaises nouvelles. Ça baisse. On ne sait pas où on va. Si j’ai un conseil à vous donner…

    Tu n’as pas de conseil à nous donner, car nous nous sommes posé des questions, là, dos au four, et nous nous sommes répondu mieux que ce que tu pourras jamais répondre ; et toi, déjà tu ne comptes plus. C’était de la blague de nous dire qu’on gagnait ou qu’on perdait. C’était un jeu. (La seule chose qui nous étonne, c’est que vous ayez eu l’audace de jouer avec le blé. Et ce qui nous étonne encore plus, c’est qu’on s’y soit laissé prendre.) Toi comment gagnes tu ta vie, par exemple, si on te le demande ? 

    Des voies nouvelles pour le socialisme 

    Giono continuera à explorer ce thème dans Triomphe de la vie. Ce titre n’est pas choisi au hasard. Pour lui la ville, comme la monnaie, représente la mort, la destruction de la nature et de l’homme. En mettant au cœur de sa problématique le travail du paysan et de l’artisan, Giono revient aux fondamentaux du socialisme utopique, celui de Charles Fourier[1] : la reconstruction de la société sur la base d’une petite communauté relativement fermée sur son autosuffisance au sein de laquelle l’amitié et la camaraderie sont présentées comme le ciment des rapports sociaux. C’est évidemment une critique indirecte du communisme industrialiste et autoritaire de type soviétique.

      Jean Giono, Les vraies richesses, Grasset, 1936

    Ces thèmes qui sont toujours l’expression des moments de crise – économique ou autres – seront redécouverts et popularisés au début des années soixante-dix, par l’économiste E.F. Schumacher qui montrera que la seule solution pour une économie durable, c’est de respecter la terre en ne la regardant pas seulement comme un capital dont on se sert. Small is beautiful qui prône aussi un retour à la simplicité aura un énorme succès, traduit en une centaine de langues, il connaîtra de nombreuses rééditions. C’était en quelque sorte une critique de la mondialisation avant l’heure, la promotion de l’idée d’une production locale et du retour à une vie simple. C’est d’une autre manière ce que redécouvriront les « décroissants » en partant eux d’une impasse de la théorie de la croissance économique en prenant en compte que dans un monde fini, les ressources naturelles – conditions de la croissance économique ne peuvent être infinies.

      Jean Giono, Les vraies richesses, Grasset, 1936

    On peut toujours discuter du degré d’implication de la technique dans la vie de l’homme, mais je pense qu’il est essentiel de suivre Schumacher sur cette question : la technique appropriée doit être à hauteur d’homme, sinon elle le domine et il en devient dépendant, comme il devient dépendant des objets que cette technologie folle lui propose pour la satisfaction de ses besoins compulsifs. On voit donc qu’il y a une ligne anti-capitaliste qui se développe depuis les débuts de l’industrialisation du monde. Mais cette ligne frappée pourtant du bon sens n’arrive jamais à rallier les populations : bien au contraire, c’est la ligne de la dissociation entre production et consommation, entre les hommes et la nature qui l’emporte toujours. Même si on se rend pourtant compte que c’est une voie sans avenir.

    Dans Triomphe de la vie, Jean Giono qui a choisi ce titre comme une critique de la civilisation industrielle et urbaine, en parodiant le titre du tableau de Brueghel l’Ancien, Triomphe de la mort, va approfondir la logique économique et sociale des petits regroupements d’habitants. C’est pour lui la vie même dans une alliance réenchantée entre l’Homme et la Nature, voire avec le Cosmos. Le médiateur est toujours le travail, un travail qui n’a pas pour but l’argent ou le profit, mais plutôt de satisfaire dans un échange de proximité les besoins de la communauté.  

     Jean Giono, Les vraies richesses, Grasset, 1936

    Quand Giono écrit Le triomphe de la vie, nous sommes en 1941. La France vient de subir une défaite militaire, son économie s’est effondrée, mais le monde entier ne s’est pas vraiment remis de la Grande Dépression. Pour lui c’est le bon moment pour repenser le monde, pour le réenchanter en allant chercher des joies simples. Le mot simple revient toujours chez les écrivains-paysans. Le monde a choisi un mauvais chemin, il est temps d’en changer. En opposition à l’austérité contraignante et subie, l’austérité choisie permet de retrouver une communion poétique avec la nature. Il y a des pages magnifiques sur le travail du cordonnier, ou sur la fête, ses préparatifs, son déroulement.

    Mais dans cette vision utopique il y a quelque chose de peut-être plus important : dans cette quête de l’autonomie, le travail est central, car nous dit Giono, dans la vie moderne nous sommes tellement saturé de technologie que nous ne sommes plus capable de rien faire de notre corps pour subvenir à des besoins élémentaires. C’est bien sûr cette réalité immanente de la vie qui a séduit et qui a fait de Giono, au moins entre les deux guerres, un des écrivains que la jeunesse aimait bien suivre. Pour Giono d’ailleurs, et ça là qu’on peut le distinguer de Marx et des marxistes en général, le travail de la terre peut nourrir son homme, et le progrès technique, dès lors qu’il échappe au contrôle de l’homme, est tout à fait néfaste. Il rejoint ici Emile Guillaumin qui présente dans La vie d’un simple, la misère des paysans non pas comme une conséquence de la difficulté de produire, mais comme celle du métayage qui fait qu’un paysans doit travailler pour lui, mais aussi pour celui qui possède le titre de propriété sur les terres.n

    Chez les socialistes et donc chez Marx[2], la critique de la division du travail est centrale, voici comment elle st présentée chez Giono :

    « … les deux cents cordonniers travaillant sépraément pouvaient faire par exemple quatre cent souliers par jour ; nos deux cents cordonniers travaillant à la chaîne produiront huit cents et même mille par jour. Victoire ! La civilisatoion monte !

    On a perdu deux cents cordonniers. En raison même de l’habileté qu’ils ont pour accomplir un seul de ces gestes qui aboutiront à un soulier fini. Il n’y a plus qu’un seul cordonnier monstrueux composé de deux cents corps ; mais tandis que les deux cents apportaient deux cents façons différentes, chacune personnelle et vivant dans l’ordre de la qualité, on n’a plus qu’une production uniforme, neutre, morte. On a gagné en quantité ; on a perdu en qualité (je ne suis pas économiste ; je ne veux pas parler des monstruosités financières qu’on a aussi du même coup créées ; l’homme seul m’intéresse : c’est à lui que je retourne). Le plus grave n’est poas là ; quoique la perte de la qualité entraîne un défaut de joie général. On a détaché deux cents hommes de la vie ».

    Evidemment cette approche ne peut se comprendre qu’en opposition à la complexification des formes de la vie sociale dans les villes. Mais on voit que l’enjeu de ce débat autour du travail, de la nature et de l’autonomie, pose la question aussi bien du progrés technique, que du sens de l’histoire, l’argent n’étant là qu’un instrument pour rendre les choses opaques et compliquées, alors que la vie sociale devarit être si simple !  

     


    [1] Charles Fourier publiera en 1805 un ouvrage au titre explicite,; La Fausse Industrie Morcelée, Répugnante, Mensongère, Et L'industrie Naturelle, Combinée, Attrayante, Véridique, Donnant Quadruple Produit. 

    [2] Critiquer Adam Smith pour Marx c’est d’abord critiquer le concept central du libéralisme qui est la division du travail. Smith pense que la division du travail est le développement d’une propension naturelle de l’homme à l’échange, Marx pense que c’est une forme institutionnalisée qui permet l’exploitation du travail d’autrui en divisant d’abord les tâches de commandement – intellectuelles – et les tâches d’exécution – manuelles. Cf. André Gorz, Critique de la division du travail, Le seuil, 1973.

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