• Jean-Claude Michéa, Les mystères de la gauche, Climats, 2013

     

    Malgré la décomposition avancée du capitalisme, depuis au moins la crise de 2008, il n'émerge pas une pensée alternative, capable de proposer un monde différent. Au moment où la structure économique s'effondre, jamais le capitalisme en tant qu'idéologie ou comme culture n'a paru aussi solide. Le cas français est à ce titre exemplaire, Après le fiasco du quinquennat de Sarkozy, et également l'échec de la politique européenne dans la zone euro, on aurait pu s'attendre au moins à une sorte d'inflexion qui aurait donné au moins l'apparence d'un changement. Or François Hollande continue exactement comme si rien ne s'était passé la politique économique de son prédécesseur, emboîtant le pas à l'abominable Angela Merkel.

    A gauche beaucoup ont dénoncé une trahison : encore les social-traîtres habituels de la deuxième gauche qui œuvrent en sous-main pour la gloire du capitalisme. Michéa essaie dans ce petit ouvrage d'expliquer la logique qu'il y aurait dans cette attitude d'abandon. Et comme cette gauche qui a vocation à gouverner, a abandonné jusqu'à l'idée même que l'Etat pourrait diluer un peu la propriété privée dans des domaines comme ceux de la banque ou des grandes entreprises en situation de monopole, Michéa renonce finalement à se dire "de gauche", rappelant au passage que cette dénomination est d'origine bourgeoise, et qu'elle ne s'est que rarement confondue avec un mouvement réellement anticapitaliste. Il cite Marx qui ne s'est jamais défini comme un homme de gauche, mais il aurait pu aussi bien citer sur ce point Guy Debord qui haïssait cette dénomination et ce qui va avec. Pour ceux qui désirent en finir avec le capitalisme, il semble à première vue que la gauche se définisse essentiellement par deux "valeurs" économiques fortes :

    - lutter pour diminuer les inégalités entre les classes ;

    - et œuvrer conjointement à la dilution de la propriété privée.

    Ce sont ces deux axes qui ont donné à la gauche en France après 1936, et aux Etats-Unis après 1932, une sorte de légitimité qu'elle a abandonnée il y a une trentaine d'années, quand aux Etats-Unis le parti démocrate s'est converti au libéralisme économique, et quand en France le PS a, en 1983, rejoint honteusement les rangs des partis européistes.

    Dans une réflexion un peu compliquée tout de même, Michéa va remonter aux sources de cette illusion selon laquelle la gauche serait finalement et naturellement anticapitaliste. Le point fort de la réflexion de Michéa c'est bien sûr que la gauche, comme la droite d'ailleurs, croie au progrès et donc qu'au fond l'état de la société n'est pas pire, au contraire, il s'améliorerait même. Tous ceux qui au contraire dénonce l'effondrement économique, social et moral de la société sont renvoyés comme des imbéciles à leurs études, dénoncés comme de vulgaires populistes, passéistes. Mais pourtant les faits montrent que si le capitalisme régulé de l'après-seconde-guerre-mondiale pouvait se targuer de véritables avancées sociales et économiques, depuis trente ans, il est impossible de nier les multiples reculs.

    Il y a un point cependant qui est important et qui n'est pas discuté, c'est que si la gauche a abandonné ses racines prolétariennes avec l'effondrement du Parti communiste, c'est aussi parce que le monde a changé et que la classe ouvrière est en voie de disparition, conséquence de la tertiarisation des économies dites développées.

    Michéa rompt donc cette logique d'une histoire linéaire qui, cahin-caha, finalement produirait l'amélioration de l'homme et de la société. Ce qui l'amène à dire que peut-être dans le passé il y a eu des formes sociales supérieures à la notre et dont on ferait bien de s'inspirer. Sur ce point, il est d'accord avec certains textes de Marx lui-même. Et bien sûr tout ce qui a été écrit récemment sur la décroissance montre qu'il est complètement illusoire de croire que le progrès viendra d'une croissance économique continue, et également que le progrès technologique nous sauvera des désastres à venir.

    Si Michéa renvoie dos à dos la gauche et la droite, c'est finalement à cause de leur proximité culturelle en ce qui concerne le développement d'une culture individualiste et moderne, l'apologie du progrès et de la mobilité sans fin, la volonté de détruire les formes traditionnelles de la société. Cette prise de position en rupture avec la critique traditionnelle qu'on trouve à gauche où le populisme est identifié hâtivement à l'extrême-droite, au fond rejoint déjà ce que disait Marx dans L'idéologie allemande où il montrait la noblesse des rapports simples et directs qu'on trouvait dans le prolétariat, cette idée d'une vie collective riche au-delà des particularismes des vies individuelles. C'est pourtant ce qui lui a été reproché, notamment par Frédéric Lordon et Serge Halimi qui trouvent que Michéa en fait trop et qu'il ne devrait pas considérer que le peuple est bon en soi. Pourtant c'est bien ce qui me paraît le point fort de l'approche de Michéa : en effet si nous voulons changer de forme de société, il faudra bien s'appuyer sur une autre logique que celle qui est à l'œuvre aujourd'hui et qui donne un pouvoir discrétionnaire au capital et aux élites autoproclamées, ce qui veut dire qu'il faut nous retourner vers des formes de vie sociale qui soient plus simples et qui aboutissent d'une manière ou d'une autre au développement d'une démocratie véritable.

    Je partage évidemment l'ensemble des thèses de Michéa, y compris lorsqu'il montre que la gauche de gouvernement, du fait de ses reniements en cascade, n'a plus aujourd'hui comme marqueur que des vagues problèmes de société, le mariage gay, la légalisation de la fumette et autres conneries du genre qui ne font finalement qu'avancer l'idéologie libérale et donc le capitalisme dans sa forme économique. Une des conséquences inattendues de cette dénégation par la gauche des problèmes de société en rapport avec une sorte de tradition, c'est que ce sont les idéologues de droite qui se chargent de la révolution culturelle, comme on peut le voir dans l'ouvrage que j'ai chroniqué il y a quelques jours de Thomas Frank. Il est d'ailleurs curieux que Serge Halimi conteste cette analyse de Michéa, dans la mesure où le livre de Thomas Frank qu'il a préfacé, montre la justesse des thèses de Michéa à partir de l'exemple du Kansas. Car tandis que la "gauche" continue à s'enfoncer tous les jours un peu plus en abandonnant tout idée de changement dans le système économique, la droite se renforce en reprenant à son compte l'idée d'une culture populaire qui se construirait dans la tradition et contre les élites. Même si nous savons bien que cela est une hypocrisie pure et simple, il semble bien que la droite ait un coup d'avance sur le plan de la stratégie politique, et cela ne nous rend pas plus joyeux pour autant.

    Il est intéressant de voir que les principales références de Michéa sont, dans ce livre, George Orwell, Karl Marx et Guy Debord. Je crois dans cet ordre. Pour les deux derniers il se réfère surtout à l'analyse de la marchandise comme processus d'aliénation. Il reste que la forme de l'ouvrage n'est guère satisfaisante : les innombrables scolies et renvois - une habitude chez Michéa - rendent le texte lourd, et l'éloigne d'une simplicité plus franche qui s'adresserait à un public plus large. Car s'il est bon de revendiquer une simplicité dans le mode de vie et la culture, il peut être aussi intéressant de l'atteindre dans l'écriture.

     

    Liens

     

    Sur les polémiques autour des positions de Michéa

    http://ragemag.fr/michea-retour-sur-la-controverse-37310/

    « Le rapport de l'OCDE sur la croissanceJean-Claude Michéa, Le complexe d'Orphée : la Gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Climats, 2011 »
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