• Jean-Claude Michéa, Le complexe d'Orphée : la Gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Climats, 2011

     

    L'époque est propice aux thèses de Jean-Claude Michéa, essentiellement parce qu'aujourd'hui il est évident que la société, la civilisation est en recul. Une des idées centrales de cet ouvrage est que l'histoire n'est pas linéaire et donc qu'il n'est pas assuré que le progrès en soi une de ses constantes. S'il est difficile de montrer que sur le plan des mœurs cette dégradation est à l'œuvre, c'est peut-être plus simple de la repérer sur le plan de l'économie. Le chômage augmente, les salaires reculent, la protection sociale s'effrite lentement mais sûrement. Et au moment où le système capitaliste est objectivement au plus mal, la pensée critique peine de plus en plus à trouver sa voie, à se faire entendre.

    L'idée de Michéa est que cela vient d'un concubinage qui a trop duré entre les critiques du capitalisme et l'idéal du progrès vu comme un axe simple et majeur de l'évolution historique naturelle. En somme la Gauche n'arrive pas vraiment à la rupture d'avec le capitalisme parce qu'elle en partage un trop grand nombre de références culturelles. Les deux points principaux sur lesquels on voit une convergence Droite-Gauche - qui se traduit dans les urnes par une convergence UMPS - sont d'une part l'idée que bon gré malgré la société s'améliore, et d'autre part que la technique est la solution pour résoudre nos problèmes. Le tout signifiant que le but est l'émancipation de l'individu des structures traditionnelles. Cette collusion est la conséquence de la continuité des idées des Lumières.

    Les médias vont mettre en scène cette fausse différence entre la gauche et la droite qui fonctionne comme une sorte de division du travail : la droite présente le programme économique du libéralisme, et la gauche en forge le programme culturel. Il emploi souvent le terme de ruban de Moebius pour représenter cette liaison coupable. L'avantage de cette démarche est de nous montrer que le libéralisme n'est pas seulement un système économique, mais qu'il s'attaque aussi à la racine de ce qui forme la société.

    A partir de ce principe, il lui est facile de s'attaquer à l'ensemble des tares qui minent les relations sociales à l'époque du capitalisme mondialisé et triomphant. Mais ce système inédit dans sa généralisation à l'ensemble de la planète possède des limites qui probablement le rende vulnérable à court terme. D'abord les limites économiques : le développement du système de la marchandise se heurte aux limites physiques des possibilités de croissance. C'est le point le plus facile à percevoir mais c'est sur ce thème aussi que le danger le plus important réside : en effet dans cette fuite en avant, le capitalisme risque d'infliger des dommages irréparables et entraîner avec sa disparition programmée la disparition de la vie humaine en société. Mais il y a un autre point sur lequel Michéa met l'accent : c'est que le capitalisme ne peut s'élargir toujours plus, et ainsi procurer des conditions "indécentes" de vie aux plus fortunés, qu'en détruisant les cultures traditionnelles, celles qui l'ont précédé et qui ne lui doivent rien. Or bien évidemment ce mouvement ne peut pas être infini.

    L'ensemble des thèses de Michéa me satisfont et forment un programme pour le futur. La solution ne peut passer que dans une nouvelle forme de société - une société décente pour reprendre son mot qu'il emprunte à Orwell - que par la mise sur pied d'une société socialiste. Ce qui veut dire entre autres choses une société qui limite fortement la propriété privée des moyens de production et qui redonne un contrôle au peuple sur sa destinée.

    Le peuple est au cœur de cet ouvrage touffu, en effet on ne peut pas se débarrasser des élites corrompues sans redonner la parole au peuple. Et c'est là le deuxième reproche qu'il fait à la gauche, celui de mépriser le peuple et de s'en remettre à la sagesse des élites. Il est facile d'étayer cela par des exemples précis et massifs : d'abord celui du référendum de 2005 qui a montré avec quel mépris la gauche de gouvernement à généralement traité les résultats d'un vote démocratique. On se souvient encore des sinistres rancœurs que Serge July étalait à la une de Libération. Si le peuple avait mal voté c'était qu'il n'avait aucune compétence ni qualification. Il s'en est suivi que l'UMPS a fait passer le Traité constitutionnel européen par d'autres moyens. Or on voit bien le résultat aujourd'hui de cette politique libérale à l'échelle du continent européen, même du point de vue des critères basiques des économistes : la croissance est en berne, le chômage explose, les salaires baissent et la protection sociale recule. C'est un fiasco complet qui devrait amener tout individu normalement constitué à conclure que cette politique était erronée dès le départ.

    Il règle au passage son compte à tous les imbéciles qui considèrent que le peuple est naturellement idiot puisqu'il fait le jeu du Front national et donc qu'il en épouse les valeurs. S'appuyant sur Orwell, il considère que ce n'est pas le peuple qui fait grimper le Front national, mais les mauvais résultats de le politique suivi, et l'abandon du peuple par les partis de gauche. 2014 va nous confirmer cela assez rapidement. Hollandreou étant bien incapable de renverser la vapeur et de présenter un programme social et économique différent de celui que veulent les multinationales. On n'est donc pas surpris qu'il cite Thomas Frank dont nous avons rendu compte de son excellent ouvrage Pourquoi les pauvres votent à droite.

    Un des points fondamentaux sur lesquels porte sa critique de la Gauche, c'est le fait qu'elle s'intéresse à des problèmes de société parcellaires et sans intérêt, le mariage gay, la légalisation du cannabis, la libéralisation des mœurs. Evidemment quand on se bat pour ce genre de question, non seulement on ne fait aucun tort à un système économique - il y a beau temps que le capitalisme s'accommode de la critique des formes hiérarchiques traditionnelles - mais encore on soutient son projet de la création d'un homme mobile et sans racine, hédoniste et capricieux, bref d'un consommateur. Ceci étant elle se coupe du peuple qui tente de préserver ses traditions et ses racines. Michéa rappelle qu'on ne fait rien de bon en reniant son passé, et que si celui-ci doit disparaître, cela ne peut se réaliser que dans un dépassement dialectique qui l'intègre.

    Les écrits de Michéa sont tout de même assez curieux, d'abord parce qu'ils s'appuient sur des connaissances importantes, sa bibliographie est enracinée dans une approche historique, et donc cela le rend difficilement compréhensible par le peuple auquel il voudrait bien s'adresser. C'est une contradiction difficile à résoudre pour tous ceux qui écrivent des livres qui ont un peu de tenue. Ensuite parce que la forme même de l'ouvrage avec ses scolies, ses renvois et ses notes, rend parfois la lecture un peu pénible. 

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  • Commentaires

    1
    Lundi 16 Septembre 2013 à 14:39
    Michéa
    Excellente synthèse, parfaitement lucide. Mais comme tout y est, je ne suis pas sûr que j'achèterais le livre lui-même.Mêmes conclusions dans mon propre essai (En finir avec les crises et le chômage). Mais j'enfonce le clou en m'appuyant sur les théories des systèmes, ce qui les rend encore plus crédibles.
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