• Jean-Baptiste Malet, En Amazonie, infiltré dans le meilleurs des mondes, Fayard, 2013

    Au moment où les libraires se battent pour leur survie, parait un livre fort instructif sur les conditions de travail chez Amazon qui est le plus gros distributeur de produits culturels en France. On sait maintenant les dégâts qu’Amazon a généré dans le secteur. Certains pensent qu’à terme il adviendra la même chose aux libraires que ce qu’il est advenu pour les disquaires il y a quelques années.

    La propagande libérale, souvent relayée par les gouvernements successifs argue du fait qu’Amazon est à la pointe de la modernité, et que refuser de se soumettre à sa logique est la prreuve d’un mauvais esprit, passéiste. En effet, Amazon a construit son succès mondial sur le développement d’Internet qui permet la vente en ligne. Acheter sur Amazon a deux avantages pour le client. Celui-ci peut consulter un catalogue d’ouvrages et de produits culturels qu’aucun libraire ne peut avoir à sa disposition. Et il n’a pas besoin de se déplacer car il est livré rapidement. L’inconvénient de ce service est qu’il ne convient pas à ceux qui aiment flâner dans les librairies pour découvrir des ouvrages auxquels ils n’auraient pas songé. C’est un inconvénient majeur parce que eu égard le grand nombre de parutions, le client, même le plus averti, a besoin de ce contact direct avec le livre pour s’y retrouver.

       

    Ça, se sont des généralités bien connues. Les réseaux de libraires s’évertuent de diffuser ce genre d’information sans grand succès d’ailleurs, les lecteurs potentiels sont isolés dans leur bulle informatique et ne regardent que leur intérêt immédiat : un vaste choix, la rapidité du service. Pourtant derrière cette réussite commerciale, il y a plusieurs points très obscurs qui demandent à être analysés. Le premier est que le développement de ces plateformes quie emploient des miliers de travailleurs, il y a la destruction de milliers d’emplois. En effet, on a calculé qu’un emploi créé par Amazon équivaut à la destruction de 18 emplois ailleurs, fermeture de librairies, compression de personnel ou faillite pure et simple de ceux qui comme Virgin avaient misé sur le développement de supermarchés de la culture. Evidemment la loi sur le prix unique du livre protège encore un peu les librairies. Il est donc faux comme l’ont fait Montebourg et d’autres membres du PS de présenter l’implantation d’une plateforme logistique d’Amazon comme une création d’emplois. C’est effectivement la même chose pour les hypermarchés : on avait calculé il y a une trentaine d’années qu’un emploi créé dans ces types de structures détruisaient 5 emplois ailleurs.

    Pire encore la malignité de ces entreprises de la grande distribution est souvent de draguer des subventions pour la création d’emplois. Cela augmente les profits qu’elles distribuent aux actionnaires bien sûr, mais cela revient à ce que les finances publiques financent la destruction de l’emploi et donc la montée du chômage !

    Egalement Amazon s’est fait épinglé par le fisc. Sa tête de pont étant basée au Luxembourg, paradis fiscal au cœur de l’Europe libérale, cette firme déclare payer ses impôts dans ce pays. La France va donc lui réclamer de l’argent, mais des démarches similaires sont en cours aussi en Grande-Bretagne pour récupérer des taxes non versées. On peut appeler cela de la concurrence déloyale, concurrence déloyable qui vient s’ajouter à l’avantage technologique qu’elle possède déjà.

      

    Le point de vue de l’ouvrage est d’abord d’analyser les conditions de travail sur les plateformes logistiques d’Amazon. Par son implication directe comme par sa philosophie, le livre de Malet se rapproche de celui de Florence Aubenas, Le Quai De Ouistreham qui date de 2010 et qui connut. C’est étrangement, dans un monde dominé par les services, un travail dur et pénible qui s’apparente à celui de l’usine du XIXème siècle. Pour satisfaire la clientèle, l’entreprise – on n’ose pas dire l’usine – fonctionne sur le système des trois huit, avec un apport très important des intérimaires dont Amazon use en période de surchauffe, comme à Noël, et abuse en prolongeant au mépris du droit du travail la répétition des CDD pour les mêmes employés pendant de longs mois, voire de longues années. Les tâches sont parcellisées, le travail abrutissant. Mais il y a pire, c’est la loghorrée dont la direction enveloppe le propos. On se croirait chez Big Brother. A ce titre Amazon c’est l’avant-garde du nouveau capitalisme. Les employés sont abrutis par leur travail, et la direction renforce cet état de fait avec un discours à la fois stakhanoviste et paternaliste. Sont mis en avant la course au résultat, avec la carotte d’un possible avancement ou d’une titularisation.

    Le reste est à l’avenant, l’usage du numérique permet à la direction de surveiller la productivité des employés puisqu’ils scannent les produits qu’ils vont chercher ou qu’ils emballent. La direction est évidemment contre les syndicats et freine tant qu’elle peut toutes leurs initiatives. D’ailleurs la parcellisation des tâches ne permet pas aux travailleurs de communiquer. Entreprise anti-sociale ayant bien du mal à respecter le code du travail, elle interdit à ses salariés de communiquer avec l’extérieur. Le contrôle de la hiérarchie vise à vider les employés de toute velléité d’initiative. C’est une vraie régression sociale, et bien sûr les salariés n’aiment pas travailler chez Amazon. Mais le chômage est tellement fort qu’on prend ce qui vient.

    Le travail chez Amazon est principalement un travail déqualifié, ce qui n’était pas le cas des employés des librairies traditionnelles où on employaient des personnes sachant aussi parler des livres aux clients.

    Il est cependant difficile d’échapper à cette pieuvre. Et c’est une œuvre de résistance dans tous les sens du terme que d’éviter cette boutique autant qu’on le peut. Personnellement j’achète mes livres chez mon petit libraire et quand il ne possède pas l’ouvrage que je désire lire, je le commande préférant patienter quelques jours de plus plutôt que de donner mes sous à Amazon.

    L’ouvrage de Jean-Baptiste Malet est bien écrit, fourmille d’anecdotes sur ce nouveau capitalisme. Il n’analyse pas, loin s’en faut, toutes les conséquences de son développement. C’est que dans quelques temps Amazon prétend devenir aussi éditeur, à ce moment-là, si ce moment arrive, il contrôlera paraitement toute la chaîne du livre. Déjà aux Etats-Unis la firme s’est lancée aussi dans la production de séries télévisées avec l’adaptation de Michael Connelly. Mais par ailleurs, elle déborde largement le secteur culturel, vend des produits d’informatique, des cosmétiques, et aux Etats-Unis des produits alimentaires bio.

    Le livre de Jean-Baptiste Malet est vendu sur le site d’Amazon.fr. Ce qui révèle l’ambiguité de ce site. Mais ce qui est plus drôle ce sont les critiques des Internautes. En effet, Amazon.fr invite ceux-ci à commenter les produits culturels qu’ils ont consommés. Curieusement les avis des Internautes sont abondants sur le livre de Malet, comparativement à d’autres livres du même genre, et une très grande partie de ceux-ci dénigrent l’ouvrage de Malet et le note d’une étoile. On sent à leur lecture  dont certains sont à peine rédigé en français, le service commandé. Ainsi exemple il y a sur Amazon.fr 91 commentaires, sur le livre de Malet 54 ! Dont 21 pour dire que le livre est nul, et qu’on ne voit pas de quoi se plaint ce petit bobo parisien qui trouve que le travail c’est dur.

     

    « DéflationFrançois Heisbourg, La fin du rêve européen, Stock, 2013 »
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  • Commentaires

    1
    Pierre MAURICE
    Dimanche 6 Avril 2014 à 22:36
    En Amazonie
    Naissez, nous ferons le reste, Un Marsupilami inspiré
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