• James K. Galbraith, La grande crise, comment en sortir autrement, Le seuil, 2015

     

    James K. Galbraith est le fils de John K. Galbraith qui s’était rendu célèbre dans les années soixante par son analyse de la crise de 1929, mais aussi par son livre L’ère de l’opulence. J’ai déjà cité plusieurs fois le précédent ouvrage de James K. Galbraith, L’Etat prédateur – le titre est idiot – qui présentait une des dimensions du nouveau modèle économique fondé sur l’exploitation de l’Etat par les grands groupes financiers. Ici aussi le titre est mal traduit puisqu’en anglais il s’agit de la fin de la normalité. Par ailleurs il est ami avec Varoufakis et à mon sens on comprend mieux les hésitations du ministre grec des finances quand on connait mieux Galbraith qui n’a rien d’un révolutionnaire.

    Bien que contenant de très nombreuses approximations, l’ouvrage est fort intéressant. Il commence d’abord par décrire les mécanismes mentaux qui formatent la pensée économique et qui empêche celle-ci finalement de se saisir de la réalité. Il les montre carriéristes et bornés, peu intéressés par l’histoire, les institutions, ne visant qu’à peaufiner un modèle d’équilibre de plus en plus sophistiqué, mais aussi de plus en plus éloigné de la réalité. Ce mode de fonctionnement, outre qu’il marginalise dans les universités les voix dissidentes, pour ne pas dire qu’il les élimine, est incapable de prévoir quoi que ce soit, et surtout pas une crise, au mieux, il parlera post festum de ce qui s’est passé, et encore.

    La Grande Crise, c’est celle de 2008. A ce propos il est amusant de rappeler ce que disait un prix Nobel d’économie vraiment sans importance, Robert Lucas, un Américain. « Le problème central de la prévention des dépressions a été résolu à toutes fins pratiques et d’ailleurs il est réglé depuis plusieurs décennies ». Comme quoi il n’y a pas que notre prix Nobel Jean Tirole qui  dit des imbécilités, il y a de la bêtise aussi de l’autre côté de l’Atlantique.

    La démarche de Galbraith est en trois temps, d’abord il rappelle les fondamentaux de la « science » économique, ensuite il revient sur la crise et ses interprétations, et enfin il avance des propositions concrètes pour évoluer vers un peu moins de sauvagerie.

     

    Rappel sur les fondements du « modèle »

     

    L’imbécilité fondamentale du modèle économique dominant est d’abord dans ses hypothèses :

    1. On raisonne avec des agents économiques rationnels qui forment par leur action le marché. Cette bêtise postule que c’est seulement par la suite que vient se greffer l’Etat. Mais en réalité le marché n’existe pas et les lois du marché non plus. Essentiellement parce que l’ensemble des marchés sont imbriqués et que si sur un des marchés tel ou tel prix était administré, alors tous les autres prix ne répondraient plus à une détermination « naturelle » et seraient faux. Et bien sûr il est facile de comprendre que de très nombreux prix sont administrés, ne serait-ce que parce que l’Etat paye des fonctionnaires et des retraites !

    2.  Le modèle postule aussi que la production (Y) et le résultat d’une combinaison entre deux ressources rares le capital (K) et le travail (L). on en déduit que la fonction à maximiser est Y = f (K, L). A partir de cette équation les économistes se sont mis à déconner. En effet cela n’est pas sérieux d’abord parce que la production est conditionnée par des ressources naturelles qui s’épuisent – curieusement Léon Walras pensait que la Terre était un facteur de production qui ne s’usait pas – mais ensuite parce que le capital et le travail sont des ressources surabondantes. Qu’un tel modèle n’ait pas été révisé depuis le XIXème siècle en dit long sur l’incapacité de cette discipline à rester sérieuse. Du reste Galbraith rappelle que les économistes de l’environnement sont dans l’université un peu considérés comme des clowns, des gens pas très sérieux.

    3. Comme l’Etat et les monopoles existent depuis les débuts de l’économie politique, il va de soi que les lois du marché n’ont jamais existé. C’est seulement une pensée archaïque qui permet de faire comme si la norme était le marché, et l’exception l’Etat. Dans a réalité, il faut prendre en compte simultanément la cohabitation de formes institutionnelles diverses et variées : des marchés, des monopoles, des oligopoles et des formes étatiques dispersées et diverses.

    4. La dernière hypothèse franchement débile du modèle dominant, ce modèle qui justifie tous les crimes de la politique austéritaire, c’est l’absence de rôle de la monnaie dans l’activité économique. La monnaie n’apparaît pas comme une condition de l’activité, au mieux elle est prise pour une pièce rapportée qui permet les échanges et la réalisation de la valeur. C’est d‘ailleurs un signe d’hétérodoxie que de dire que la monnaie joue un rôle clé dans la croissance. Puisqu’en effet, avancer cela signifie que non seulement l’inflation joue un rôle moteur, mais aussi que la demande précède toujours l’offre. C’est l’enseignement de Schumpeter et de Keynes, mais ces deux auteurs sont plus que négligés dans les universités, si on connait leurs noms, on ne les lit plus depuis longtemps, et Marx non plus. Voilà trois auteurs que Jean Tirole, j’en suis sûr n’a pas lu ! D’ailleurs les économistes de profession n’ont pas non plus lu Walras, et plus généralement ils ne lisent pas ! Allez les visiter, il n’y a pas de livres chez eux !

      

    Alors pourquoi un tel modèle avec autant de tares, incapable de prévoir une crise, existe-t-il encore ? Et bien la raison est très simple, il est seulement une arme idéologique destinée à promouvoir un ordre social qui progresse à pas de géant et qui se traduit par cette idée que les peuples doivent être gouvernés d’une manière « neutre », indépendamment de leurs idées politiques : donc ils doivent être gouvernés par des règles et des traités. Il est d’ailleurs hallucinant de voir que sur le plan politique le modèle libéral n’a jamais eu autant le vent en poupe alors qu’il a démontré sa virulence à coup sûr depuis la crise des subprimes. Regardez comment un tel modèle stupide fascine les hommes politiques, à commencer par les imbéciles du PS qui croient en Macron et dans l’économie de l’offre ! 

    Fraude à grande échelle et causes profondes des crises 

    Mais revenons à la crise de 2008. Pour Galbraith, on n’a pas assez insisté sur le côté criminel du comportement des banquiers. Non seulement ils ont fait voter des lois qui leur étaient favorables, mais en outre ils ont fraudé et triché à grande échelle. Les marxistes n’aiment pas ce genre d’approche, ils préfèrent regarder le système capitaliste comme quelque chose de neutre, sans état d’âme. A mon sens c’est une erreur parce que si le capitalisme est bien un système, il repose toujours in fine sur des comportements humains. La soif de s’enrichir au-delà de tout est un comportement qui conduit au crime et c’est bien à ce titre que la mafia représente l’essence du darwinisme économique le plus pur. Et dans la mesure où cette fraude s’est manifestée à grande échelle, il est impossible de négliger cet aspect. Galbraith aurait pu tout de suite relier ces possibilités de fraude à la logique de la déréglementation financière qui a été mise en place au début des années quatre-vingts : c’est bien la fraude qui dévoile le but de la manœuvre. En effet il s’agit de piller l’économie réelle.

    Galbraith passe en revue les différentes théories des crises. Il y en a trois et pas deux comme il le dit. D’abord il y a l’approche classique selon laquelle la cause finale est le rôle trop important de l’Etat, ce qui fausse les prix et amène la crise en démotivant les investisseurs. La seconde est celle de la sous-consommation. C’est la thèse des keynésiens, soit qu’ils défendent l’idée que la croissance de la productivité du travail n’a pas profité aux salaires, soit qu’ils analysent ce phénomène comme le résultat d’une modification de la fiscalité. Galbraith range dans cette catégorie Marx, mais ce n’est pas juste. Probablement n’a-t-il pas lu les Grundrisse. En effet pour Marx la crise survient dans l’affaiblissement des taux de profit et l’exacerbation de la concurrence. On sait aussi que Marx dénonçait les théories de la sous-consommation développées simultanément par Sismondi et de Malthus.

    Si l’ensemble de son exposé suggère que les causes de la crise sont multiples, insiste sur le fait que les crises interviennent le plus souvent comme une compensation d’une hausse radicale du coût d’un des entrants. Pour lui c’est l’épuisement du pétrole, la fin d’une énergie bob marché qui est une des causes importantes. Cela lui permet de mettre en avant l’idée que la crise est une crise inédite qui se transforme en une crise environnementale de grande ampleur. A cet égard il cite les travaux de Nicolas Georgescu-Roegen, le père en quelque sorte de l’économie de l’environnement. C’est en effet cet économiste qui a montré l’absurdité de la théorie classique de l’équilibre qui est fondé sur le premier principe de la thermodynamique – le temps réversible – alors que les ressources naturelles s’épuisant, elles suivent une loi d’entropie. Mais Georgescu-Roegen a été marginalisé et on ne peut pas faire carrière quand on est économiste en suivant ses principes méthodologiques[1].

      

    Un des défauts importants de l’analyse de Galbraith est qu’il ne traite pas des effets de la mondialisation. En effet, il propose de rechercher une croissance plus lente, moins consommatrice d’énergie et il dénonce les coûts fixes élevés qui plombent les économies modernes et qui les amènent de manière récurrente au bord du précipice. Mais cela paraît difficile dans le cadre d’une économie mondialisée, car si les recettes keynésiennes traditionnelles, telles que celles que propose par exemple Michel Aglietta pour l’Union européenne, nr marchent pas c’est parce qu’essentiellement on est dans une économie ouverte : c’est ça la clé du mystère, dans une économie ouverte, ce sont les marchés financiers qui font la loi parce qu’il n’y a pas et il ne peut pas y avoir d’Etat à l’échelle planétaire qui les régule. C’est le défaut aussi des analyses de Piketty qui soutiennent que la solution est un impôt mondial sur le capital. En matière d’économie politique, il n’est pas tout de trouver une solution juste théoriquement, encore faut-il avoir une possibilité de l’appliquer.

     

    Trouver des solutions

     

    Les solutions proposées par Galbraith dépendent évidemment de l’analyse des échecs des politiques de sortie de crise mises en place depuis 2008, elles ont deux caractéristiques. La première est qu’elles tiennent compte du fait que nous sommes dans une société où la croissance du type des Trente glorieuses ne reviendra pas, et donc que les traditionnelles prescriptions keynésiennes ne sont pas en adéquation avec la situation. La seconde est que ces solutions ne sont pas révolutionnaires, elles visent à faire évoluer le système capitaliste vers une meilleure distribution de la richesse et une meilleure utilisation des ressources de notre planète.

    Ces solutions s’appuient aussi sur l’idée que depuis plusieurs décennies maintenant l’innovation technologique n’apporte pas un bien-être supplémentaire, mais supprime d’abord des emplois ! C’est bien pour cela que la révolution numérique ne s’est pas accompagnée de création d’emplois comme les révolutions industrielles précédentes. On se trouve donc dans une situation où le travaillant disparaissant, il est nécessaire de faire baisser la durée du travail, c’est une manière de récupérer une partie des gains de productivité confisqués par les actionnaires. Il imagine aussi que l’Etat puisse distribuer des revenus aux inactifs de façon à les faires consommer. Mais pour revenir à une croissance lente, plus compatible avec le souci de préserver l’environnement, il suppose aussi qu’il faut relocaliser les productions et diminuer les distances entre les consommateurs et les producteurs. Il propose aussi d’éliminer les banques qu’il voit comme des prédateurs sans véritable utilité et de les remplacer par des officines de prêt qui seraient contrôlées au niveau municipal ou régional.

    Ces mesures qui évidemment n’ont rien de révolutionnaires, se heurtent cependant à la question de la concurrence et de la compétitivité. En vérité, dans une économie ouverte – non protectionniste – ces mesures sont tout simplement impossibles. C’est d’ailleurs ce qui explique l’apparente passivité des gouvernements. Elles ne peuvent être appliquées que par un Etat fort et légitime, donc un Etat national et non pas une structure bureaucratique corrompue comme celle de la Commission européenne.

      

    Conclusion

    Au final c’est un bon livre qui démystifie pas mal de lieux communs, comme par exemple cette idée qu’il faudrait rembourser la dette publique – c’est d’ailleurs une idée très récente. Ou encore il analyse le New Deal comme un succès, contrairement à la vulgate libérale et marxiste qui pour des raisons opposées veulent croire que c’est seulement avec l’entrée en guerre des Etats-Unis que l’économie s’est redressée. On demandera à Galbraith de faire un pas de plus en avant en reconnaissant enfin que la mondialisation est un échec. Comme l’a montré Jacques Sapir dans son ouvrage La démondialisation, paru au Seuil en 2011, sans sortie de la mondialisation, il n’y a pas de choix autre que le délabrement à l’infini de nos économies et de nos sociétés, pour le profit de quelques uns.

     

    Liens

     

    http://www.les-crises.fr/itw-galbraith/

    http://tempsreel.nouvelobs.com/attentats-charlie-hebdo-et-maintenant/20150115.OBS0056/galbraith-attention-a-proteger-les-traditions-republicaines.html

    http://www.manicore.com/documentation/club_rome.html
    http://cadtm.org/Comment-la-Troika-s-est-erigee-en



    [1] Galbraith rappelle d’ailleurs que les travaux du MIT sur la croissance zéro, le fameux rapport Meadows a fait ricaner les économistes du mainstream, ce qui est bien curieux parce que ces travaux ont eu au moins pour mérite de voir leurs prédictions validées, ce qui n’est pas le souvent le cas.. 

    « Du rapprochement entre le nazisme et l’européisme, et de la fin de l’euroYanis Varoufakis a-t-il trahi ? »
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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Samedi 14 Mars 2015 à 15:15
    Galbraith
    Effectivement négliger le monétarisme c'est ne rien comprendre à l'Economie. Je le prouve dans mon dernier livre (Amazon hélas)"Pour une économie humaine, renversons la table"
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