• Jacques Sapir, Souveraineté, démocratie, laïcité, Michalon, 2016

     Jacques Sapir, Souveraineté, démocratie, laïcité, Michalon, 2016

    Jacques Sapir s’attaque à un problème très difficile, épineux même au regard de toutes les tensions que cela engendre lorsqu’on s’en occupe[1]. Mais il est dans la logique des choses que de penser cette question si parallèlement on se plaint des dérives autoritaires de l’Europe institutionnelle et qu’on constate les mauvais résultats de la politique économique qu’elle mène. Comme Sapir veut sortir de l’Europe, il y en a beaucoup qui le considère comme un parangon d’un nationalisme d’extrême-droite, d’autant qu’il a eu le malheur de dire que pour sortir de l’euro et de l’Europe on aurait besoin de toutes les bonnes volontés et donc de s’allier ne serait-ce que momentanément avec le Front National. Evidemment ces raccourcis hâtifs masquent le défaut d’une pensée sérieuse. En vérité raisonner sur la souveraineté c’est penser l’espace dans lequel cette souveraineté se déploie.

    C’est un débat capital aujourd’hui quand on essaie de faire face à la question des réfugiés et donc qu’on assiste à l’effondrement de Schengen qui, conjugué avec la montée des communautarismes, pourrait très bien nous mener sur les chemins de la guerre civile, via une nouvelle guerre de religions d’un nouveau genre.

    Les échecs de l’Union européenne dans tous les domaines sont tellement patents que deux voies seulement s’offrent aujourd’hui : soit plus de fédéralisme, soit un retour à la nation, entérinant que nous nous sommes trompés en allant vers plus d’intégration européenne. Un retour à la nation ne veut pas dire que le pays se repliera forcément sur lui-même, mais seulement que la nation choisira sa politique économique, sa politique monétaire et sa politique budgétaire. Sapir et quelques autres ont déjà calculé que le retour au franc, donc une sortie de l’euro, même s’il ne résoudra pas tous les problèmes, permettra justement de retrouver de la compétitivité sur les marchés internationaux, les exportations françaises ayant une assez forte élasticité au taux de change. Le simple fait de viser le rééquilibrage de la balance commerciale qui se dégrade régulièrement depuis la mise en place de la monnaie unique. Il faut bien comprendre qu’un déficit commercial correspond à une exportation du travail vers nos partenaires commerciaux. Ainsi il est à peu près certain qu’une sortie de la France de l’euro ramènera dans les dix-huit mois une baisse du chômage comprise entre 1,5 millions et 2 millions. Ce qui n’est pas rien dans le contexte actuel. C’est en tout cas bien mieux que de viser un gain de productivité hypothétique par le biais de la déflation salariale en massacrant les retraites et le système de sécurité sociale. On voit sur le graphique ci-dessous que c’est bien depuis l’entrée de la France dans la monnaie unique que la balance commerciale se dégrade constamment. Les effets désastreux de l’euro sont maintenant bien connus : ils produisent en premier lieu une forte divergence des économies qui composent la zone. La raison en est que les pays ne peuvent plus ajuster leur compétitivité en jouant sur le taux de change, et dans un contexte d’austérité budgétaire, ils doivent se soumettre aux règles bien peu démocratiques des traités européens. Comme disait Juncker à propos des élections en Grèce, la démocratie n’est pas au-dessus des traités européens ! En fait il s’est trompé puisqu’il ne peut y avoir de choix démocratique que contre les traités européens !

     

    Jacques Sapir, Souveraineté, démocratie, laïcité, Michalon, 2016 

    L’objet du livre de Sapir est donc de discuter de la forme spatiale de nos institutions politiques. Or celles-ci si elles peuvent s’abriter derrière une certaine légalité, ne sont pas légitimes en ce sens qu’elles privent les citoyens du droit de choisir tout simplement la politique économique et sociale qui leur conviendrait. Les élections passent et rien ne change, la politique reste la même. Que ce soit en Grèce ou que ce soit en France où Hollande a adopté carrément le programme de la droite libérale, se soumettant de fait à la logique des marchés. C’est ce qui explique que 65% des Français considèrent que cette politique désastreuse n’est pas de gauche ! Et même si on nous dit que Hollande, Valls et Macron inaugurent une nouvelle manière d’être de gauche, il n’y a que quelques militants du P »S » pour le croire.

    Un peu de partout en Europe le lien entre le peuple et ceux qui prétendent le gouverner s’est distendu. C’est ce qui explique d’ailleurs l’émergence de nouveaux partis en Grèce ou en Espagne, mais aussi la montée en flèche du Front National en France ou de AfD en Allemagne. Depuis au moins 2005, depuis les fameux référendums sur le TCE en France et en Hollande, il est clair que la démocratie a disparu. La façon également dont se négocie TAFTA est aussi un exemple de cette dérive. Sapir dénonce cette imposture en parlant de tyrannie. Ce n’est pas tout à fait une dictature, mais c’est un pouvoir qui s’exerce d’abord contre les citoyens. Dès lors, il faut raisonner sur la question de la souveraineté.

     Jacques Sapir, Souveraineté, démocratie, laïcité, Michalon, 2016 

    En effet, en allant un peu au-delà du ressentiment que nous avons face à l’incurie des instances européennes qui fomentent un désordre incroyable dans tous les domaines – voir la conséquence par exemple de l’arrivée incontrôlée des migrants pour lesquels l’Europe n’a rien prévu – il est essentiel de revenir sur la notion de souveraineté. Evidemment la souveraineté n’est pas la garantie de la démocratie, mais elle est une condition essentielle à celle-ci. De même Sapir montrera que la laïcité est aussi un des éléments décisifs sans lesquels la démocratie est tout simplement impossible.

    La prétention de l’Union européenne de faire surgir une sorte d’Etat sans souveraineté, sans adhésion du peuple à ses objectifs apparaît comme une illusion : la souveraineté dans une logique démocratique ne peut surgir que d’un débat politique ente les différents groupes qui forment le peuple. et si le peuple est privé de débattre, alors l’institution se délite. On peut en voir les conséquences sur le déclin constant de la participation aux élections en Europe mais aussi aux Etats-Unis : il n’y a plus de choix possible, et le gouvernement du peuple – même s’il ne s’exerce que par des représentants – est remplacé par celui des experts. C’est le fameux TINA de Margaret Thatcher.

    Pour Sapir le cadre national est le cadre adéquat forgé par l’histoire et la culture pour l’exercice de la démocratie. D’ailleurs cette idée n’est pas tout à fait neuve, n’était-ce pas déjà celle du Conseil National de la Résistance dont d’aucuns aiment à rappeler les avancées sociales que celui-ci permit en son temps. En effet, seuls les bureaucrates  européistes pensent qu’on peut inventer une nouvelle forme d’institution politique hors-sol, sans attache à l’histoire ni même à la géographie. 

    La notion de peuple 

    Pour Sapir le peuple est une extension de la réalité sociale des individus. C’est évidemment essentiel, l’économie classique du XIXème siècle considérait qu’il n’y avait rien au-delà de l’individu, et que le marché – extension de l’homo oeconomicus – était le seul lien social. L’approche socialiste au sens large pense exactement le contraire : l’individu n’existe pas seul avec ses capacités à calculer le coût et l’avantage, il est le résultat du lien social. Ce lien peut prendre des tas de formes, mais certainement pas celle du marché qui est une institution rapportée et construite conflictuellement[2]. La société des hommes se construit en avançant vers plus ou moins de solidarité. Au passage Sapir souligne que l’idée de compétitivité – cette horrible idée – c’est un dérivé de l’idée libérale d’une guerre de tous contre tous. Elle ne peut mener comme on le voit aujourd’hui sous nos yeux à la destruction de telle ou telle partie de l’humanité. C’est du reste de cette analyse que résultait les positions protectionnistes des premiers économistes français qui avaient bien compris que l’échange commercial entre les pays était un jeu à somme nulle avec des perdants et des gagnants. 

    Limites 

    L’analyse de Sapir est excellente, elle pèche cependant sur le point de laisser entendre que la structure idéale des institutions est celle de la nation. On voit bien l’avantage que la nation possède par rapport à l’Europe, et ce dans tous les domaines. Mais en réalité il n’y a pas de raison de croire que cette forme est éternelle. Si on raisonne sur la limitation nécessaire de l’espace des échanges – produire local, consommer de même – alors on peut retourner à un stade inférieur, par exemple la commune ainsi que le suggérait Marx à la fin de La guerre civile en France. Il est évident que la décentralisation des pouvoirs aussi ne peut s’accompagner que d’une transformation du procès de production en profondeur : en effet les structures politiques dépendant aussi de la forme des rapports de production. L’Union européenne est la forme adéquate des institutions à l’âge du libéralisme triomphant. Une des raisons en est que dans le cadre national le taux de profit s’effondre[3], et que l’élargissement de l’espace de marché est nécessaire pour faire remonter les taux de profit. Et en effet, la mondialisation accélérée qu’on connait depuis trente ans, si elle n’a pas amené le bonheur pour tous à relancer l’accumulation du capital malgré les crises financières récurrentes. Autrement dit la structure de l’Union européenne a été nécessaire pour contrer la lutte des classes : en effet dans une structure institutionnelle stable et clairement définie, la tendance est à l’égalisation des situations.

    Le problème le plus difficile à résoudre pour l’Union européenne c’est que son mode de fonctionnement donne de mauvais résultats en ce qui concerne la vie quotidienne de ses sujets et que cette base économique faible la condamne nécessairement à disparaître à plus ou moins long terme.

     

    Liens

    http://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/sondage-elabe-la-politique-de-l-executif-n-est-pas-de-gauche-pour-65percent-des-francais-748932.html 

     

     


    [1] A peu près au même moment Frédéric Lordon publie aussi un ouvrage sur ce thème, Imperium, structures des corps politiques, La fabrique, 2015

    [2] Voir sur ce thème par exemple les travaux de Karl Polanyi, et plus particulièrement La grande transformation, Gallimard, 1983.

    [3] Voir sur ce point l’ouvrage de Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, La grande dévalorisation, Post éditions, 2015.  http://in-girum-imus.blogg.org/la-grande-devalorisation-ernst-lohoff-norbert-trenkle-post-editions-20-a117198238

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