• Jacques Sapir, L’euro contre la France, l’euro contre l’Europe, Cerf, 2016

     Jacques Sapir, L’euro contre la France, l’euro contre l’Europe, Cerf, 2016

    Voilà un petit livre nécessaire pour ceux qui ont du mal à comprendre les enjeux de la monnaie unique. Une soixantaine de pages, très claires, qui se développent en trois points. Le premier point est destiné à montrer combien la monnaie unique européenne a été très mal conçue et combien les effets attendus ou présentés comme attendus, reposaient sur des prévisions erronées, non seulement sur le plan théorique, mais aussi sur le plan empirique. En gros ce que reproche Sapir à la monnaie unique est de fixer les taux de change entre les pays européens ce qui provoquent des déséquilibres commerciaux, et amplifient les divergences dans les trajectoires de croissance entre les pays comme l’Allemagne et les Pays-Bas et les pays du Sud de l’Europe comme la Grèce et l’Espagne. Ces déséquilibres s’aggravent avec la nécessité de compenser les déficits commerciaux par des dépenses publiques, ce qui amène des déficits jumeaux. Les politiques d’austérité destinées à éponger la dette publique aggravent le problème en provoquant une sorte de récession permanente de l’économie dans toute l’Europe, l’Allemagne étant le seul pays à bénéficier des bienfaits de l’euro, et pour cause puisque le mark a été dévalué lors de la mise en place de la monnaie unique tandis que le franc à l’inverse été réévalué ! C’était la grande malice des négociateurs allemands, et la faiblesse des Français qui, comme Strauss-Khan pensaient qu’une réévaluation du franc obligerait l’économie française à se moderniser.

      Jacques Sapir, L’euro contre la France, l’euro contre l’Europe, Cerf, 2016

    Mais si l’euro engendre des dégâts sans fin pour des pays comme la Grèce – Sapir compare fort justement le rôle de l’euro à celui de l’étalon or pendant la crise des années trente – il plonge toute la zone euro dans le marasme. Le chômage explose, les inégalités sociales aussi. Le graphique ci-dessus montre que la zone euro ne s’est pas encore remise de la crise de 2008. Au contraire, elle l’a aggravée.

    La seconde partie du petit livre de Sapir insiste sur le fait qu’une sortie de l’euro non seulement ne sera pas une catastrophe, mais elle sera nécessaire. Bien entendu il reprend les exemples bien connus des pays comme la Suède ou le Danemark, ou même encore le Royaume Uni qui n’utilisent pas la monnaie unique et qui pourtant ont des résultats souvent meilleurs que nous. Il aurait pu insister sur le cas suédois. En effet, lorsque les Suédois ont massivement rejeté la monnaie unique lors du référendum en 2003, on leur avait prédit le pire : que la croissance s’effondrerait, que le chômage augmenterait. C’était un mensonge éhonté. Comme on le voit sur le graphique ci-dessous, la Suède non seulement a fait bien mieux que l’Allemagne en termes de croissance, mais en outre elle a mieux résisté que le reste de l’Europe à la crise de 2008. Et d’ailleurs comme son système social et moins inégalitaire que celui des Etats-Unis, elle a fait aussi bien mieux que ce pays dans tous les domaines. Bien entendu, il faut le répéter, non seulement il y avait une vie avant l’euro, mais il y en aura une aussi après, et par forcément plus mauvaise. Demandez aux Grecs ! Pour la France tous les calculs montre qu’un retour à la monnaie nationale, non seulement générerait des créations d’emplois rapide, Sapir parle de 1,5 millions, j’avais calculé pour ma part avec d’autres instruments, uniquement en me fondant sur le commerce extérieur un chiffre de 1,7 millions. Et encore il y aurait probablement des effets d’entraînement. Il y a une autre raison de sortir de l’euro, en effet, c’est le seul moyen de remettre en question un modèle gaspilleur de ressources et donc de préserver l’environnement pour les générations futures.

     Jacques Sapir, L’euro contre la France, l’euro contre l’Europe, Cerf, 2016 

    Le troisième point abordé par Sapir est sans doute le plus délicat. En effet, s’il montre clairement comment l’euro plombe quasi-définitivement le projet d’une Union européenne, il laisse sous-entendre qu’initialement c’était un bon projet et que ce projet a été dévoyé. C’est ce que répètent souvent les gens de gauche. Mais selon moi le projet européen a toujours été mauvais en soi et pour soi. Il repose sur le mythe d’une croissance qui serait tirée par les échanges. C’est une idée reçue et tenace. On trouvera un article publié par Philippe Guillaumet sur le cas français qui démontre très exactement le contraire, tests économétriques à l’appui : l’ouverture entrave la croissance[1] ! C’est un débat qui avait eu lieu d’ailleurs au milieu des années quatre-vingts parce que les pays asiatiques qui ne pratiquaient pas le libre-échange et qui n’étaient pas liés entre eux par des traités, finalement avaient une croissance dynamique et la zone dans son ensemble connaissait des échanges commerciaux importants, comme si la vérité n’était pas que « la croissance était tirée par les échanges », mais au contraire que la croissance poussait les échanges.

    Il n’y a donc aucune raison pour que le projet européen initial ait été bon un jour, il était mauvais dès sa naissance. Je me souviens que la gauche, avant le fameux tournant de 1983 était vent debout contre l’Union européenne, avec les gaullistes d’ailleurs, au motif que ce projet avait germé dans la tête des grands capitalistes et des banquiers, ce qui s’est révélé exact puisqu’on sait que tous les grands traités européens ont été rédigés d’abord par des Think Tanks financées par des multinationales.  Certes Sapir montre l’impossibilité qu’il y a à mettre en œuvre une Europe fédérale, mais il n’abandonne pas l’idée d’une Union européenne « différente ». C’est la partie la moins convaincante de son ouvrage.

     

    Sortir de l’euro demande aussi que l’on sorte de l’Union européenne. Sans cela il est tout simplement impossible de faire de la politique : il faut le dire on ne peut pas abandonner les politiques d’austérité sans sortir de l’Union européenne. C’est pour cette raison que Sapir propose un Front de libération national qui regrouperait toutes les forces de gauche et de droite de l’emprise de la bureaucratie européenne et qui permettrait de restaurer une souveraineté populaire en même temps que la démocratie. C’est un programme auquel je souscris, et c’est de cette idée que devrait s’inspirer Mélenchon s’il veut obtenir enfin un score honorable aux prochaines présidentielles. Ces idées progressent à gauche, elles marqueront le renouveau de la gauche anti-libérale dans les années à venir, un peu comme le renouveau de la gauche est venu pendant l’Occupation du développement du programme du CNR (Conseil National de la Résistance), car si nous ne sommes pas occupés par des chars aujourd’hui, nous sommes occupés par les banquiers, comme l’ont bien compris les Grecs dont le pays est pillé au nom du sacro-saint remboursement de la dette perpétuelle.

     



    [1] https://www.cairn.info/revue-de-l-ofce-2002-3-page-49.htm

    « Euro, plan B, Sortir de la crise, en France et en Europe, Costas Lapavitsas, Heiner Flassbeck, Cédric Durand, Guillaume Etiévant, Frédéric Lordon, Editions du Crouant, 2016Gérard Davet & Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça, Stock, 2016. »
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