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    C’était finalement très bien joué de donner le prix Nobel d’économie[1] à Jean Tirole. Non pas parce que ses travaux le méritent, mais parce qu’avec lui on allait avoir en prime un défenseur de l’obscurantisme libéral le plus étroit. Il s’est en effet lancé dans une lutte frontale contre ce qu’on appelle vulgairement les économistes hétérodoxes qui ont la prétention de réfuter les dogmes de l’économie libérale qui, à travers des modèles mathématiques, tentent de nous faire croire que l’économie obéit à des lois naturelles. En effet les économistes « hétérodoxes » considèrent qu’ils sont très mal traités dans l’université, et qu’il serait bon d’ouvrir une section nouvelle au CNU qui reconnaisse enfin qu’on peut analyser l’économie à partir de ses dimensions institutionnelles et historiques. Bernard Maris militait pour cette solution qui permettrait de satisfaire au pluralisme nécessaire.

    Mais Jean Tirole dont les obscurs travaux n’ont strictement aucun intérêt, est de ceux qui considèrent que l’économie est une science. Donc qu’elle obéit à des lois qui peuvent être modélisées. Les enjeux d’une telle débilité intellectuelle sont nombreux :

    - en effet si l’économie est une science, alors elle n’obéit pas aux règles du débat politique, et donc les solutions sont dans la formulation de règles qui supplantent le pouvoir politique. Cette idée est compatible avec l’Union européenne ou le Traité transatlantique qui mettent en avant l’idée d’un gouvernement « neutre » par le marché.

    - dans ce cas l’enseignement de l’histoire économique ne sert à rien. Et on ne saurait étudier les crises d’aujourd’hui à l’aune des crises du passé. Il ne vient même pas à l’idée de Tirole qu’on ne saurait analyser les sociétés du passé avec les outils d’aujourd’hui, ou encore que les catégories qu’on utilise comme « le travail », « l’argent » ou « le capital » sont aussi bien des réalités pratiques que des constructions théoriques. L’attitude de Jean Tirole qui ne semble rien connaître ni de l’histoire économique, ni de l’histoire de la pensée économique, rappelle ce que disait Auguste Cournot, un des premiers défenseurs de la mathématisation de l’économie : si nous constatons un écart important entre le modèle et la réalité, c’est bien sûr la réalité qui se trompe puisque le modèle obéit aux lois objective des mathématiques. L’idée sous-jacente est que « la réalité rejoindra un jour son concept » et que notre monde finira par être en adéquation avec la théorie !

    Ce philistinisme est commun des économistes orthodoxes qui considèrent que s’il y a des crises économiques – comment pourraient-ils le nier ? – ce n’est pas parce qu’elle est le résultat du fonctionnement même des marchés, mais au contraire parce que les marchés ont été entravés dans leur fonctionnement ! On remarque d’ailleurs que ce sont les économistes de ce type qui non seulement conseillent le malheureux François Hollande – Aghion, Cette ou Cohen – mais aussi la Commission européenne – Jean Pisani-Ferry ou Benoît Coeuré, avec les succès éclatants que l’on sait.

    Malgré le vernis mathématique – finalement assez faiblard – qui recouvre les fariboles de ces économistes de cour si bien introduits au MEDEF et qui en sont le relais auprès de l’Etat, leur méthodologie, comme leur vision du monde est archaïque et remonte au XVIIIème siècle, elle susurre toujours la même rengaine : comme le marché serait beau et bienveillant s’il n’y avait pas l’Etat ! D’ailleurs Jean Tirole est un des tenants du contrat unique qui vise avant tout à flexibiliser le marché du travail. Mais a-t-on besoin de mathématiques pour énoncer les éléments simplistes de catéchisme libéral tels que « que l’abaissement des coûts améliore la compétitivité », ou encore pour dire que « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain » ? Vous noterez que l’approche de Jean Tirole et ceux de son acabit, réfutera facilement le fait que vous démontriez que « l’économie de l’offre » ça ne marche pas, au motif que cette approche empirique relève de l’histoire et non de la science, ils opposent à l’empirisme « l’approche hypothético-déductive ».

    Terminons en ajoutant qu’un prix Nobel ne signifie pas grand-chose. Il y a quelques années, en 1997, Robert Merton et Myron Scholes recevaient eux aussi le prix Nobel d’économie pour leurs travaux sur les marchés boursiers – auxquels étaient associé Fischer Black qui était décédé un peu avant. Forts de cette reconnaissance Merton et Scholes se mirent en tête de monter une société pour collecter fonds et investir sur les marchés boursiers. On devine la suite, les crises financières qui se succédèrent à partir de 1998 les acculèrent à la faillite et ruinèrent les naïfs qui leur avaient fait confiance.

    L’étroitesse d’esprit de Jean Tirole que Bernard Maris comparait à une sorte d’ayatollah, s’oppose d’abord au pluralisme à l’université. Elle repose sur une philosophie très sommaire de ce qu’est la science, le manque de formation intellectuelle chez ces donneurs de leçons peut paraître surprenant, mais il va de soi que si Jean Tirole avait reçu une bonne formation intellectuelle – ou s’il se l’était donnée – il ne se lancerait pas dans des diatribes contre ses collègues qui n’admettent pas forcément de se soumettre aux impératifs philosophiques du patronat. On pourra opposer utilement Milton Friedman, lui aussi prix Nobel d’économie, grand défenseur du libéralisme, et aussi une canaille sur le plan politique, à Jean Tirole. Au moins le premier était intelligent et possédait une approche méthodologique cohérente, même si on devait s’y opposer. Le second n’est qu’un petit ingénieur égaré dans le monde de l’économie politique auquel il ne comprend pas grand-chose. Sur ce plan il ressemble assez à Jean Pisani-Ferry, même profil, même lacunes dans la formation, et une absence d’agilité intellectuelle qui les empêchent de devenir des intellectuels de premier rang.

    Il faut bien comprendre que les enjeux de cette querelle au sein de l’université n’est pas de savoir si ce que raconte Tirole dans ses articles est bon ou mauvais, mais plutôt si à côté de cette colonisation progressive de l’économie par ce qu’on appelle pudiquement les orthodoxes et qui défendent l’idée que l’économie obéirait à des lois naturelles – mathématisables – peut exister des approches différentes. Tirole est le simple prolongement de ce vaste mouvement qui est né aux Etats-Unis sous l’impulsion de Friedman et de l’Ecole de Chicago et qui consiste à prendre des postes, à diriger les instances universitaires qui diront ce qui est bien et ce qui est mauvais. Le but est d’éradiquer Marx, Keynes[2], l’histoire et la sociologie de l’analyse de l’économie. Le développement des mathématiques dans cette discipline correspond à une volonté de domination. Les modèles utilisés à de rares exceptions près sont très pauvres sur le plan mathématique, mais ils ont pour fonction d’impressionner le profane et surtout ils évitent de questionner les concepts et les hypothèses qui sont utilisés.

    André Orléan, économiste réputé qui a présenté la monnaie d’une manière complexe, défend lui aussi l’idée de pluralisme et vise directement cette prétention extravagante de Jean Tirole à contrôler d’une manière hégémonique la production du savoir à l’université. A l’heure actuelle, le gouvernement hésite, il semble vouloir se ranger du côté de Jean Tirole, l’incroyable Geneviève Fiorasso, « socialiste », traîne les pieds pour créer cette nouvelle section. Son refus montrerait probablement encore bien plus combien le président Hollande et son gouvernement sont ancrés fortement à droite, tant il est connu que les économistes ont été le fer de lance et la justification d’une contre-révolution conservatrice dont nous payons maintenant les conséquences. On pourra prendre connaissance aussi de la lettre de l’AFEP a cet incroyable arrogance de Jean Tirole.

    Pour ceux qui veulent aller plus loin et mieux comprendre les enjeux intellectuels d’une telle querelle, je leur conseillerais de lire l’ouvrage de Jacques Sapir, Les trous noirs de la science économique, paru en 2000 chez Albin Michel.

     

    Liens

     

    http://www.marianne.net/quand-nobel-francais-economie-pete-plomb-290115.html

    http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/01/29/les-economistes-ont-aussi-besoin-de-concurrence_4566068_3232.html

    http://www.monde-diplomatique.fr/2005/02/HENDERSON/11930

    http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20150130.OBS1282/portrait-de-l-economiste-en-nettoyeur-par-jean-pierre-dupuy-et-frederic-lordon.html

    http://www.assoeconomiepolitique.org/


    [1] Je ne rentrerais pas dans le débat pour savoir si ce prix est légitime ou non. Mais il est évident que ce prix a été créé à la fin des années soixante pour donner une sorte de légitimité scientifique à une discipline qui relève plus certainement du « politique ». Ce n’est pas sans raison que les premiers économistes parlaient d’ « économie politique », tandis que des Jean Tirole parleront de « science économique ».

    [2] Les économistes orthodoxes se débarrassent de Marx et Keynes, sans les avoir lus bien sûr, mais au motif qu’ils appartiendraient à une époque révolue, c’est un peu comme si on disait que le théorème de Pythagore est dépassé. En outre ce renvoi de leurs ennemis dans le passé ne les empêchent pas de se référer un auteur encore plus ancien : Adam Smith !

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    Présenter l’œuvre poétique de Marx et d’Engels a beaucoup d’intérêt, d’abord parce que cela permet de donner à ces auteurs réputés austères et difficiles une stature humaine, mais ensuite parce que cela montre qu’au fond les deux hommes n’étaient pas si matérialistes que cela et qu’ils avaient gardé dans leur approche de la révolution et de l’analyse du capitalisme beaucoup d’idéalisme. J’avais lu quelques poèmes de Marx dans Les nouvelles littéraires il y a une bonne quarantaine d’années, puis quelques extraits de ses poésies dans le tome III des Œuvres publiées par Maximilien Rubel dans La Pléiade. Marx lui-même ne semblait pas en avoir une bonne opinion.

    Marcel Ollivier, né Aron Goldenberg, était un vieux militant, ami de René Lefeuvre, il fut d’abord membre du parti communiste – traducteur et interprète de l’Internationale Communiste, il travailla également à l’Institut Marx-Engels, avant de s’éloigner de la mouvance bolchevique, dès le milieu des années vingt il dénonça et combattit les tendances autoritaires dans le mouvement communiste. Il évolua ensuite vers le luxembourgisme dont il fut un des promoteurs. Il participa ensuite à la fondation  et au développement de Spartacus, petit groupe militant qui publia de nombreuses brochures et ouvrages. Communiste déçu, il faisait remonter l’échec de la révolution socialiste à Lénine dont il dénonçait le projet antidémocratique, mais évidemment c’est à Staline qu’il réservait ses coups les plus durs. Il avait d’ailleurs écrit un ouvrage sur cette idée finalement très banale selon laquelle Staline avant d’être un bolchévique n’était qu’un vulgaire agent de l’Okhrana que les circonstances avaient amené ensuite à progresser dans le parti avec les conséquences qu’on connait. Son but était moins d’instruire le procès de Staline, que de questionner le fonctionnement bureaucratique qui avait permis à une telle monstruosité de s’emparer du pouvoir et de détourner la révolution à son profit.

     

    Marcel Ollivier était donc un homme averti en ce qui concerne la « bataille socialiste ». Il avait lu Marx bien entendu et Engels dont il dénonçait d’ailleurs au passage les tendances un rien xénophobes que ce soit vis-à-vis des Russes, des Juifs ou d’autres peuples. Il était aussi le traducteur de l’ouvrage fondamental d’Hilferding sur le capitalisme financier.

    L’ouvrage de Marcel Ollivier sur les poésies de Marx et d’Engels est assez ancien, il fut publié avec mille difficultés en 1933. Il pose deux questions : la première est de savoir quel rapport finalement l’écriture poétique a pu avoir avec l’œuvre connue de Marx et qui concerne l’analyse du capitalisme et l’avenir d’une révolution socialiste ; la seconde est de savoir si ces poésies ont un intérêt ou si elles ne sont que des élucubrations de jeunesse d’une âme en train de se chercher.

    Tous les poèmes de Marx et d’Engels ne nous sont pas parvenus jusqu’à nous. Quel que soit le plaisir qu’on peut prendre ou non à les lire, c’est une pièce indispensable à la connaissance et la compréhension de ces deux auteurs combien importants. L’ouvrage de Marcel Ollivier en donne seulement une sélection. Il les avait directement puisé dans le fonds de l’Institut Marx-Engels pour lequel il travaillait du temps que Razianov en était le directeur.

      

    Pour Marcel Ollivier, la forme et les sujets de la poésie de Marx sont dans la filiation directe des romantiques allemands, avant que les Allemands eux-mêmes – Marx compris – ne se mettent à vénérer un autre Dieu en la personne de Hegel. Curieusement il semble que dans un premier temps Marx détestât la philosophie hégélienne comme une « empêcheuse de poétiser », mais bien sûr il s’y ralliera et c’est peut-être dans la critique hégélienne de la poésie qu’il faut chercher une source aux nouvelles passions de Marx pour la politique puis pour la révolution. La démonstration de Marcel Ollivier est éclatante, la poésie, dans ses lectures comme dans sa pratique, éclaire l’œuvre de Marx et peut être un peu moins celle d’Engels. Elle a eu un effet décisif non seulement sur l’écriture proprement dite de Marx, mais encore sur les formes que la passion a mises dans la manière dont il s’est emparé de ce sujet. Penser que faire la révolution n’est qu’une affaire de rationalité mathématique est une bêtise. Voici le poème de Marx qui va dans ce sens

     

    SAGESSE DE MATHEMATICIEN

    I

    Nous avons tout mis en signes,

    Fait de notre raison une simple arithmétique.

    Si Dieu est un point, ce n’est pas un cylindre,

    Si vous êtes sur la tête, vous n’êtes pas sur le…[1]

    II

    Si a et l’amant, et b l’amante

    Je vous donne ma tête à couper

    Que si vous posez a+b

    Vous aurez au total un couple d’amants.

    III

    Vous avez mesuré le monde avec des traits,

    Mais, l’esprit, vous ne l’avez pas tiré.

    Régler différents par a+b,

    Serait priver les juges de leurs pots-de-vin.

     

    Ne dirait-on pas une critique anticipée de ce qui fera la gloire de Gary S. Becker, économiste, prix Nobel, qui mit en équation les relations sexuelles et le mariage, le présentant seulement comme une forme de marché un peu spéciale ? En tous les cas Marx raillera plus tard Jeremy Bentham, contemporain de Smith, qui lui aussi analysait les relations humaines comme le simple résultat d’un calcul coût-avantage. Parmi les thèmes traités par Marx, on trouve des choses assez courantes, la foi, l’amour à mort, ou encore le chevalier. Mais ce thème qu’on trouvera chez Debord avec la référence incessante à Prince Valiant, n’indique-t-il pas que Marx s’inscrit avant toute chose dans une quête du Graal ?

     

    Marcel Ollivier accorde moins d’intérêt aux poèmes d’Engels, pourtant il semble bien qu’il ait été un peu plus doué que Marx pour cet exercice. Il est moins lourd, plus drôle aussi. Mais en reliant les deux démarches poétiques à ce que seront ensuite leur volonté de révolution, cela fait ressortir le côté messianique de leur démarche. Et effectivement il y a beaucoup d’allusion dans leurs poèmes à la religion. Non seulement ils ont mis un certain temps tous les deux à rejoindre le camp de l’athéisme, mais en outre, ils resteront marqués par une phraséologie souvent empruntée à la Bible. Et bien sûr Marcel Ollivier a tout à fait raison de souligner que, quel que soit l’intérêt qu’on prenne à leurs écrits, on ne saurait taxer leurs écrits de « scientifique ». Tout comme il serait malvenu de considérer que l’économie politique puisse être une science, tant le rôle des passions et des subjectivités y est décisif.

     

    Dans les poèmes du jeune Marx on trouvera  aussi de nombreuses allusions à la nécessité de passer de la philosophie à la pratique, ce qui sera le cœur des Thèses sur Feuerbach. Voilà ce qu’écrit Marx dans un épigramme titré

    HEGEL :

     

    Kant et Fichte se promènent dans l’éther,

    Ils y cherchent un pays lointain.

    Moi je cherche à comprendre… ce que j’ai trouvé dans la rue

     

    A la fin de la lecture du livre de Marcel Ollivier on pourrait dire que les vrais révolutionnaires sont tous des poètes, l’inverse n’étant pas vrai, tous les poètes ne sont pas forcément des révolutionnaires !



    [1] Les trois points de suspension remplacent le mot Hinter qu’on peut traduire par le « cul ». La pudeur de Marx l’aurait poussé à éviter ce mot.

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    Tsipras prenant la posture de Mitterrand en 1981

     

    Tsipras a été nommé premier ministre. Panagiotis Grigoriou sur son excellent blog souligne que la Grèce s’est réveillée lundi matin dans un climat politique apaisé. Mais déjà il faut s’occuper de l’intendance et donc de gérer la dette et son remboursement, mais au-delà c’est du modèle de développement que choisira la Grèce dont il s’agit. Comment composer avec la Troïka et la puissante Allemagne ? Certains s’inquiètent de l’alliance contre nature entre Syriza et le petit parti souverainiste ANEL. Personnellement je me demande si ce n’est pas une chance, ce qui empêchera Tsipras d’accepter trop facilement un compromis avec la canaille bureaucratique européiste.

     

    Les contraintes du libre-échange et de la monnaie unique

     

    Toute personne qui se réclame de la « gauche » se réjouit forcément de la victoire de Syriza et de la défaite globale et sans appel des austéritaires. Cela a amené un changement radical dans la façon de percevoir l’Europe justement.  Pour ma part, je ne pense pas cependant que la Grèce pourra appliquer une autre politique économique et sociale tout en restant dans l’euro et dans l’Europe. Tout au mieux, Tsipras obtiendra un rééchelonnement de la dette, et donc un adoucissement de la purge. La raison en est très simple : la Grèce ne peut pas se reconstruire dans la concurrence avec les autres nations. C’est quelque chose qu’on connait depuis les débuts de l’économie politique, depuis au moins Antoyne de Montchrestien que les économistes classiques – Smith en tête – appelaient « mercantiliste » et que Marx défendait dans ses Théories sur la plus-value. Keynes avait aussi compris cela.

     

    Johann Gottlieb Fichte et Friedrich List 

    Ce sont aussi les Allemands qui, en justifiant leur nécessité de se développer, avaient théorisé également le développement économique et social associé à la fermeture des frontières. Johann Gottlieb Fichte avait écrit en 1799 L’Etat commercial fermé, et Friedrich List en 1840 publiait Système national d’économie politique. Tous les deux vont dans le même sens : on ne peut profiter d’un système de libre échange – ce que l’Union européenne est – que si on est soit au même niveau, soit au-dessus de nos partenaires commerciaux. La raison en est essentiellement que « les avantages comparatifs » qui fondent l’échange ne tombent pas du ciel et se construisent. Or si les nations les plus pauvres – les moins productives – commercent avec les nations les plus riches, elles ne se développeront jamais parce que la division du travail les incitera à acheter les produits haut de gamme à l’étranger et à ne pas les développer sur son propre territoire.

    Or comme on le sait, les économies de la zone euro sont divergentes. On peut le regarder à partir de la balance commerciale ou à partir des écarts de gains de productivité avec le pays situé le plus haut dans la hiérarchie productive. Vous remarquerez que les pays qui s’en tirent le mieux sont les pays anciennement communistes : République Tchèque, Slovaquie, Hongrie et Pologne. Les raisons sont très simples : ce sont des pays où le niveau d’éducation est élevé, mais qui surtout ont l’avantage d’exister dans l’ombre de l’Allemagne. Les salaires y sont très faibles comparativement à ce qui se pratique justement en Allemagne

     

    Tout se passe comme si l’Allemagne qui a une démographie déclinante avait annexé pour son propre usage le marché du travail des PECO (Pays d’Europe Centrale et Orientale). Les investissements y ont été massifs et ont permis de contenir la hausse des salaires en Allemagne, et la concurrence entre les PECO a exercé aussi une pression à la baisse dans ses pays. Les PECO jouent pour l’Allemagne le rôle d’un immense réservoir de main d’œuvre facilement exploitable du fait de sa proximité géographique. Ce sont des pays faciles à contrôler sur tous les plans.

    Dans un tel contexte, il apparaît que la Grèce est à l’écart : c’est à peine un petit marché pour les produits allemands, et éventuellement un simple lieu de destination touristique quand la situation politique est calme. Pour résumer : dans un système de libre-échange, la Grèce n’a pas grand-chose à vendre aux autres pays européens et elle n’a pas les capacités de produire au moindre coût les biens qu’elle importe, elle est vouée au déséquilibre commercial. Pour ces raisons elle ne peut pas rester dans un système de monnaie unique puisqu’en effet selon la bonne vieille logique du marché la valeur de la monnaie doit dépendre de sa balance commerciale, or la valeur de la monnaie grecque est celle de l’euro. Les Grecs subissent sur le plan économique – et sans même parler de cette punition collective qui consiste dans le paiement d’une dette qui n’en finit pas de croître – une double peine, à la peine infligée par le libre-échange, s’ajoute la celle de la monnaie unique !

     

    Représentations

      

    Syriza ayant gagné les élections, les convertis de fraîche date font résonner le tambour. Ainsi le triste Libération qui après des années de propagande éhontée pour une Europe libérale titrait « Et si l’Europe allait se faire voir ? » A la vulgarité s’ajoute le manque de recul et le retournement de veste. Mais cela reflète un état d’esprit de lâcheté et de soumission qui fait qu’on courbe toujours l’échine devant le vainqueur.

    Cependant certains commencent à s’inquiéter des alliances de Syriza. En France Syriza est présenté comme représentant « la gauche radicale », Mélenchon et le PCF alliés dans le Front de gauche désigne le parti de Tsipras comme leur pendant. En vérité Syriza est en Grèce représenté comme l’ennemi de classe par le parti communiste local KKE. On voit que selon la latitude où elle se pense, la représentation diffère.

    Les Allemands se sont fait discrets ces derniers jours, sauf à rappeler leur sempiternel catéchisme selon lequel les Grecs ne sauraient réclamer une exception à la règle, et qu’un traité étant un traité, ils ne sauraient déroger à leurs obligations de remboursement de leur dette. Mais ils semblent y croire de moins en moins. D’autant que se répand comme une trainée de poudre le fait que justement l’Allemagne doit d’abord une partie de sa prospérité d’après-guerre au fait qu’on a, en 1953, procédé à un effacement de 63% de sa dette ! Et qu’on a rééchelonné le reste sur 30 ans ! C’est bien moins que ce que demandent les Grecs. Je rappelle en passant que c’est seulement en 2014 que les Allemands ont apuré leurs dettes issues de la guerre 14-18. Gardons cela bien en mémoire face à ceux qui veulent nous laisser croire que les Grecs, comme les Français d’ailleurs gèrent très mal leurs dépenses publiques, face à une Allemagne vertueuse.

      

    Yanis Varoufakis, nouveau ministre des finances grec

     

    Le nouveau ministre des finances grec est un ennemi de « la dette indigne ». En le nommant – ce qui était attendu – Tsipras ne pouvait pas faire moins, mais cela a suffi pour faire plonger les marchés, la bourse d’Athènes a chuté lourdement, on sait que ceux-ci sont très peureux. Pourtant Varoufakis n’a rien d’un communiste ni d’un gauchiste. Il est même européiste. Il suppose que par contagion l’Europe tout entière peut appliquer une politique de gauche de type keynésien. Il est plutôt sur la ligne bébête d’ATTAC, sans voir que la Grèce ne peut attendre que toute l’Europe soit convertie aux vertus du keynésianisme pour agir. Certes il y a des mouvements en Espagne, Irlande ou ailleurs qui peuvent faire évoluer les choses, mais comme je l’ai dit plus haut, les PECO dans l’orbite de l’Allemagne n’ont strictement aucune raison de s’aligner sur ce programme, leur économie se développe sans besoin de plus de solidarité dans l’Union européenne.

    Certains ont même imaginé que la victoire de Syriza allait faire bouger Hollande et le décider enfin à s’opposer sérieusement à la volonté hégémonique de l’Allemagne. Ils se trompent lourdement. La raison en est simple : Hollande est européiste, et l’Europe ne permet « que » la concurrence entre les nations, dussent-elles en crever. Les banques françaises aillant aussi beaucoup d’intérêts en Grèce, Hollande soutiendra d’abord celui-ci avant que d’agir pour la Grèce.

    Et d’ailleurs comme le montre Todd dans un article récent à Marianne, l’Europe n’est pas faite pour la démocratie ! Jean Monnet ne l’a pas prévue !

     

    Sortir de l’Europe et de l’euro

     

    Les Allemands ont menacé de mettre la Grèce en dehors de l’euro et de la poursuivre devant les tribunaux si ce petit pays ne se pliait pas à ses règles. A mon avis ils s’en garderont bien pour au moins deux raisons :

    - la première est que sans l’euro, l’Allemagne n’est rien. C’est à lui qu’elle doit sa prospérité. Or, mettre la Grèce en dehors de la zone euro risquerait pour le coup d’entraîner la fin pure et simple de l’euro pour cause de contagion à l’ensemble des pays latins ;

    - la seconde est que le système bancaire allemand est plutôt fragile – bien plus que le système bancaire français. Perclus de dettes moisies, il s’est fortement engagé en Grèce.

    Les Allemands malgré les rodomontades de Schaüble sont ceux qui ont le plus à perdre à une fin de l’euro et à une décote unilatérale de la dette grecque. La tribune dans un article de Romaric Godin pour une fois bien inspiré montre comment les Grecs pourraient s’inspirer de l’exemple de l’Irlande qui a fait plier la BCE. Je ne rentre pas dans les détails de l’affaire, mais disons que le gouvernement irlandais a obligé la BCE a violer ses propres traités et à racheter en douce de la dette irlandaise.

    Comme on le voit depuis 2008 l’Union européenne et la zone euro n’existent encore qu’en violant systématiquement leurs propres traités, à commencer par la BCE qui injecte des milliards de liquidités sur les marchés. Les Allemands critiquent cette manière de faire. Ils voudraient que les règles votées en matière de dette publique et de déficit soient mieux appliquées. Or, sur les 28 pays concernés dans l’Union européenne, seuls 7 ont une dette publique inférieure à 60% du PIB et un déficit inférieur à 3% de ce même PIB. Dès lors on se demande pourquoi de telles règles sont adoptées si elles ne peuvent manifestement pas être appliquées. Ça frise l’imbécilité. Pour autant ces viols permanents des traités européens sont indispensables, sinon c’est la fin de l’euro et de l’Union européenne. Or comme je l’ai dit ce système maudit profite surtout à l’Allemagne et donc cela les amène à avaler couleuvre sur couleuvre… jusqu’à la prochaine crise bancaire. Mais cependant depuis 2008 le doute n’est plus permis, le projet européen ne produit que la misère, le chômage et de la dette publique.

     

    Les Grecs s’affirment européens du moins officiellement, car comme je l’ai signalé dans un précédent billet, 52% d’entre eux considèrent que la sortie de l’euro serait une bonne chose. C’est bien leur droit cependant de se dire européens. Mais je poserais une question innocente à tous ceux qui n’ont à la bouche que l’Europe : pour quoi faire ? Le but de ce projet ne me paraît pas du tout évident, ni sur le plan culturel, humain, comme sur le plan économique et social.

     

    Liens

     

    http://www.greekcrisis.fr/2015/01/Fr0402.html#deb

    http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20150126.OBS0832/quand-les-creanciers-de-l-allemagne-fermaient-les-yeux-sur-sa-dette.html

    http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20150127.OBS0958/grece-yanis-varoufakis-le-ministre-qui-effraie-les-marches.html

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20150120trib9ab84d48e/la-grece-peut-forcer-l-europe-a-changer.html

    http://www.marianne.net/emmanuel-todd-europe-n-est-plus-monde-democatie-liberale-egalitaire-230115.html

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20150128trib8834744bb/quand-la-bce-acceptait-une-restructuration-de-la-dette-irlandaise.html

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    Syriza a obtenu le pouvoir en Grèce, sans avoir toutefois la majorité absolue. D’après les premiers décomptes il obtiendrait 36,5% des voix contre 29% au parti de droite de Samaras. La victoire est donc nette. Après le choc monétaire infligé par Mario Draghi, c’est la preuve que les choses changent en Europe, même si nous souhaiterions que cela aille un peu plus vite. Cela indique une modification de la donne politique, et en même quelles sont les difficultés qui attendent le peuple grec et nous.

     

    Leçons

     

    La première leçon qu’on peut tirer de ces élections c’est que l’idée de « gauche » contrairement à ce que croient les politologues du PS n’est pas morte, et qu’une rupture nette avec la pensée dominante permet de rassembler une large partie de l’électorat. Le PASOK, l’équivalent de notre PS est condamné et marginalisé. Il obtiendra moins de 5% des suffrages. C’est la première leçon qu’il faut retenir : depuis vingt ans tous les partis de gauche, soi-disant socialistes, mais ouvertement libéraux et de droite, bref tous ces partis qui ont rallié les thèses économiques de la droite, c’est-à-dire la politique de l’offre, sont aujourd’hui marginalisés voire en voie de disparition. C’est le cas du Parti travailliste britannique qui sous l’impulsion de Blair a été un des premiers parti de gauche à adopter les thèses de la droite. C’est aussi le cas du SPD qui sous l’impulsion de Gerhard  Schröder a fait le même pari et n’est plus que le triste supplétif de la CDU de Merkel, mais encore du PSOE de Zapatero qui a maintenant du mal à exister en Espagne avec l’émergence de Podemos.

    Ce qui est condamné, ce sont les choix stratégiques de ce qui était jadis la gauche européenne. Vous noterez que dans un premier temps, Blair, Zapatero ou Schröder ont été des leaders très charismatiques. Ils apparaissaient comme modernes, adaptés à la mondialisation. Et le discours asséné au rouleau compresseur par les médias faisait le reste : pout avoir de la croissance et de l’emploi, il fallait libéraliser, abaisser les charges, flexibiliser le marché du travail, donner plus d’importance à la logique des marchés mondiaux en s’y adaptant.

    En vérité si les partis dits de gauche disparaissent peu à peu lorsqu’ils se rallient à la pensée de droite, c’est parce que la théorie de l’offre ça ne marche pas : non seulement son darwinisme ne permet ni la croissance, ni l’emploi, mais elle ne peut pas lutter non plus contre les inégalités et produit une société de la haine. Les partis de gauches, y compris le PS, ne progressent et n’accèdent au pouvoir qu’en s’opposant au libéralisme. Hier c’est le PASOK qui, jadis tout puissant, a sombré en Grèce, demain ce sera sans doute le PS.

    La seconde leçon tirée du scrutin est le message envoyé aux instances européennes sous domination allemande. Les réformes imposées par une troïka imbécile ont appauvri radicalement le pays et détruit le processus démocratique encore un peu plus. Les partis favorables à cette politique n’ont recueilli qu’un tiers des suffrages. Ce qui signifie que les Grecs sont prêts à faire sécession avec l’Europe si celle-ci veut leur imposer la poursuite de sa politique mortifère. On remarquera que dans ce contexte très dégradé, les néo-nazis d’Aube dorée n’ont pas réussi leur pari et restent à 6%. Ce qui signifie qu’il y a une marge pour s’opposer à la logique européenne sans forcément virer à droite ou à l’extrême droite.

     

    Les enjeux 

    Il y en a aux moins trois. Le premier est tactique, comme Syriza ne va pas obtenir la majorité absolue au parlement, il lui faudra rallier à elle un petit parti. Les communistes du KKE ne se rallieront pas, vexés sans doute de voir qu’un des leurs, Tsipras, s’en est allé et a réussi ce qu’ils ne sont pas arrivés à réaliser en cent ans de vie politique. Ils ont toujours dénoncer une dérive droitière de Syriza – nos communistes français, du moins ce qu’il en reste, semblent l’avoir oublié. Une alliance avec le PASOK défunt semblant impossible, il ne reste qu’une alliance avec l’ANEL parti de droite ou To Potami refuge des déçus du PASOK !! Mais conne Syriza n’est pas un parti de la gauche radicale et que les postes ministériels vont être recherchés, je ne me doute pas que le parti de Tsipras va trouver des alliés.

    Le second enjeu est bien sûr la réaction des bureaucrates de l’Union européenne. Déjà Benoît Coeuré, économiste obscur, membre du directoire de la BCE, et accessoirement copain de Jean Pisani-Ferry, a affirmé que sa boutique n’aidera pas les Grecs et que si ceux-ci veulent de l’argent pour faire face à leurs obligations de payer leurs créanciers, ils devront se plier aux règles imposées par la troïka, qu’elle n’acceptera pas une restructuration de la dette. Autrement dit ce grand démocrate de Coeuré explique que voter ne sert à rien et que la politique ça passe tout de même après le pognon qu’on doit aux banquiers !! Coeuré s’est d’ailleurs retranché derrière des arguties juridiques. David Cameron, premier ministre conservateur de Grande Bretagne a lui aussi menacé la Grèce de la sanction des marchés.

      

    Il est donc clair que l’oligarchie ne va pas faire de cadeaux à une forme de pouvoir qui ne lui plait pas, qui ne peut pas lui plaire. Mais le pognon, c’est le pognon, il est donc probable qu’elle va négocier un rééchelonnement de la dette, et c’est d’autant plus probable que d’un peu partout – sauf d’Allemagne – revient l’idée que les politiques austéritaires ça ne marche pas, la croissance dévisse, les rentrées fiscales se raréfient et au bout du compte la dette s’accroit encore et toujours. Comme le montre le graphique suivant, et sans même parler des dégâts sur la vie quotidienne des Grecs, on voit facilement que ces recettes ne marchent même pas du point de vue étroit de l’économie et de la bonne gestion comptable : les politiques d’austérité ont aggravé la dette. Cinq ans de sacrifices n’ont rien amélioré. L’idée selon laquelle l’austérité et la restauration des équilibres comptable sont les préalables au retour de la croissance est une idée fausse et dangereuse qui n’a été appliquée qu’en Europe et dans la zone euro sous l’impulsion de l’Allemagne et de la bureaucratie bruxelloise.

      

    Syriza, contrairement à la propagande intéressée des médias n’appartient pas à la gauche radicale. En effet la gauche radicale serait une gauche un peu décomplexée qui bousculerait l’idée selon laquelle le marché est la loi et la propriété privée des moyens de production un tabou. La question qui se pose est la suivante : peut-on rompre avec les politiques austéritaires en restant dans l’Europe et dans l’euro ? Selon moi, non. Et cela pour deux raisons :

    - la première est technique, l’Union européenne et l’euro sont fondées sur l’idée de concurrence libre et non faussée, non seulement entre les entreprises, mais aussi entre les Etats. Or, en restant dans l’euro, la Grèce se mettrait dans l’impossibilité de regagner des parts de marché, de retrouver de la compétitivité parce qu’elle ne pourrait pas dévaluer sa monnaie pour ajuster son cours à son niveau de déséquilibre commercial et budgétaire. On l’oublie trop souvent, mais dans la logique économique classique – disons Ricardo et n’en parlons plus – le cours de la monnaie sur les marchés n’est pas fixé a priori, mais il est la sanction des déséquilibres commerciaux. C’est ainsi que la monnaie allemande devrait être réévaluée de 18% par exemple, la monnaie française dévaluée de 2% ou encore la monnaie grecque devrait être dévaluée de 30 à 40%.

    - la seconde est qu’une politique de relance de type keynésien comme se propose de la réaliser Tsipras – relance par une hausse du salaire minimum et des dépenses publiques – ne peut pas marcher dans un pays ouvert aux quatre vents. Dans le cas contraire elle alimentera les importations, plombera les exportations et augmentera le déficit commercial sans doper ni la croissance, ni l’emploi. Sauf si évidemment toute l’Europe se lançait simultanément dans ce type d’aventure. Mais on sait que ce ne sera pas le cas. La raison est simple c’est que les pays comme l’Allemagne, l’Autriche ou encore la Pologne n’en ont pas besoin et n’en veulent pas. J’ajouterais du reste qu’une relance par la demande ne peut pas marcher sans un contrôle drastique des mouvements de capitaux.

     

    Conclusion

     

    Le jeu de la droite libérale va devenir très simple : renégocier la dette en allongeant par exemple les délais, tout en faisant tenir des discours débiles à Schaüble pour faire croire que l’oligarchie européiste cède sur quelque point mineur. Comme ce sont les investisseurs institutionnels qui en détiennent plus de 70% cela est tout à fait possible. Avec dans l’idée que si Tsipras applique un programme de relance sans sortir de l’euro, il échouera pour les raisons qu’on a dite. Les élections d’hier ont engendré beaucoup d’espoir, notamment en Espagne où Podemos pourrait suivre le même chemin que Syriza et remporter les prochaines élections. Mais évidemment le chemin est semé d’embûches, non seulement parce que l’oligarchie ne souhaite pas la réussite de Syriza, mais aussi parce que la voie du compromis choisie pour l’instant par Tsipras et qui lui a permis de gagner les élections, ne semble pas suffisante pour faire face à la gravité de la situation.

     

    Liens

     

    http://www.lalibre.be/economie/actualite/benoit-coeure-bce-il-est-impossible-d-accepter-une-restructuration-de-la-dette-grecque-54c5e4383570af82d5140548

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    Mario Draghi continue à faire de la politique monétaire malgré les grimaces et les menaces des Allemands. Comme l’avait annoncé il y a quelques jours Hollande – certains disaient qu’il avait gaffé, mais en réalité tout le monde savait – la BCE va procéder à un rachat des dettes des Etats européens pour un montant évalué à 1000 milliards d’euros. Il s’agit donc de créer de la monnaie et de l’injecter dans l’économie. On appelle cela Quantitative Easing (QE) qu’on traduit par « assouplissement quantitatif ». Autrement dit, on fait marcher la planche à billets. C’est ce que font les Etats Unis, ce qu’ont fait les Suisses, le Japon ou encore le Royaume Uni depuis plusieurs années.

     

    Quels sont les buts ?

     

    Le but affiché serait de lutter contre la déflation qui menace l’activité économique dans la zone euro. Mais par quels mécanismes ? Et bien on suppose que les agents économiques qui vont vendre ces titres représentant les dettes publiques, vont utiliser cet argent pour investir et relancer la croissance. Cet excédent de monnaie profiterait donc aux investisseurs et permettrait d’agir du côté de l’offre. Dans un second temps dès que l’économie repartira la BCE revendra ces titres et récupérera la monnaie créée, et elle la stérilisera. Bien évidemment le rachat des dettes se fera d’une manière plus lente, à un rythme de 60 milliards par mois et donc l’opération prendrait un an et demi.

    Le second but sera évidemment de faire baisser l’euro, puisqu’en effet en injectant des milliards d’euros, la monnaie européenne devient moins rare et donc moins chère. Cette baisse de la valeur de l’euro qui est d’ailleurs réclamée depuis des années aussi bien par les entrepreneurs que par les économistes plus ou moins keynésiens, amènera forcément une baisse des prix des marchandises exportées et une hausse de la valeur des importations. Le QE va donc permettre une amélioration de la balance des paiements de la zone euro.

    En général les économistes orthodoxes qui critiquent le QE le font en disant que cela va renchérir le prix des matières premières importées dont on ne peut se passer comme par exemple le pétrole. Mais comme le pétrole a atteint un cours très bas – il a été presque divisé par deux en quelques mois – l’argument n’est pas bon. En vérité ils se méfient de l’inflation, non pas pour des raisons théoriques, mais pour des raisons de proximité de classe : en effet l’inflation rogne la rente, et si elle se développait, elle diminuerait de fait le poids de la dette publique.

     

    Quels résultats ?

     

    Il y a les résultats espérés, et les résultats certains. Commençons par ce qui est sûr. Cette action de la BCE va faire baisser la valeur de l’euro et celle-ci a déjà commencé comme on le voit dans le graphique ci-dessous. La contrepartie de cette baisse de l’euro c’est une remontée des valeurs cotées en bourse. L’euro a atteint son cours le plus bas face au dollar depuis 2003. Et sans doute cela va-t-il continuer.

      

    Cette baisse de la valeur de l’euro devrait effectivement relancer les exportations pour les pays comme la France ou l’Italie dont le commerce possède une élasticité-prix assez forte. Mais il faut se souvenir que la plupart des pays de la zone euro commerçant entre eux, cette dévaluation de fait de la monnaie unique non seulement ne relancera le commerce extérieur que marginalement, mais ne règlera pas le problème fondamental des pays qui comme la France ont des balances commerciales structurellement déficitaires avec leurs partenaires de la zone.

    Le second point est celui de l’inflation. En vérité celle-ci ne se décrète pas. Elle est liée au pouvoir d’achat des agents économiques. Quand les excédents de monnaie nourrissent par exemple les hausses de salaires, alors cela génère de l’inflation. Mais si ces excédents de monnaie vont accroître le pouvoir d’achat des seuls rentiers, alors cet excès de monnaie nourrira une bulle spéculative, alimentant seulement une hausse des titres financiers négociables sur le marché. Comme toujours un entrepreneur rationnel n’investit et ne demande des crédits à l’investissement que si le marché est porteur, qu’il y a en face de lui une demande solvable. Bien évidemment l’injection de liquidités va faire encore baisser les taux d’intérêt, cela peut profiter au secteur immobilier, mais sera insuffisant pour susciter des investissements productifs. C’est un peu la même erreur que la FED avait commise en 1930, avant l’arrive de Roosevelt à la tête des Etats-Unis, lorsqu’elle avait fait chuter les taux d’intérêt, prétendant toujours agir du côté de l’offre. Ce fut un échec, la baisse des taux ne relança pas les investissements et le chômage augmenta. Ce qui veut dire que pour lutter contre la déflation, il faut non pas injecter des liquidités du côté des banques, mais plutôt du côté des salaires et de la demande. Comme on le voit ce qui compte n’est pas d’injecter des liquidités, mais plutôt par quel circuit on injecte ces liquidités. On anticipe maintenant des taux d’intérêt négatifs dans la zone euro, mais il n’y a pas pour autant de raisons de croire que cela stimulera les investissements face à une demande atone. L’inflation, la vraie, ne peut venir que d’un partage de la valeur ajoutée plus favorable aux salariés. Rien ne dit qu’on ira dans ce sens.

     

    La fin de la zone euro

     

    Le premier point est qu’en agissant ainsi Mario Draghi non seulement a agi contre les Allemands, mais a violé les traités européens puisque ceux-ci stipulent que la BCE ne doit pas racheter de la dette publique. Cependant, Sapir souligne un point important, c’est que le mécanisme de rachat se ferait pour environ 20% directement par la BCE et les autres 80% seraient portés par les banques centrales nationales ! Autrement dit, il s’agit d’une renationalisation rampante de la politique monétaire. Et donc pour Sapir il s’agit d’une évolution vers un éclatement de la zone euro.

    Mais on peut le voir aussi autrement. La politique de QE de la BCE est aussi une réponse à la guerre des monnaies qui se livre en sourdine sur les marchés monétaire depuis de longs mois, chacun laissant chuter sa monnaie nationale de façon à relancer son économie. Seule la zone euro refusait de suivre cette voie, mais comme cela était prévisible, elle a fini par céder. La question qui se pose est de savoir si cette politique sera suffisante pour relancer la croissance. Autrement dit est-ce que ce qui est important c’est la valeur de la monnaie unique par rapport aux autres monnaies – et donc par rapport au dollar – ou la valeur de l’euro pour les pays de la zone qui ont une croissance faible, une balance commerciale déficitaire et une dette publique croissante ?

    L’avenir nous le dira. Je ne crois pas que la baisse de la valeur de l’euro et l’excédent de liquidités permettra de régler les déséquilibres internes à la zone euro. En outre ces fameux excédents de liquidités vont sûrement servir à consolider les bilans bancaires qui sont un peu partout, notamment en Espagne, très dégradés. Si la croissance et l’emploi ne repartent pas, alors il faudra bien se résoudre à abandonner l’euro et envisager de réformer sérieusement notre modèle de production et de consommation qui prend eau de toutes parts. En outre un échec de la politique monétaire de Draghi pourrait tout à fait servir de prétexte pour que les Allemands sortent de l’euro, ce dont ils rêvent sans le dire.

    En conclusion, on peut dire que le QE va donner à court terme une petite bouffée d’oxygène à la zone euro par le biais des exportations, mais qu’au-delà rien n’est acquis et surtout pas une remontée de l’inflation.

     

    Liens

     

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/01/22/la-bce-laisse-ses-taux-inchanges-proches-de-zero_4561596_3234.html

    http://russeurope.hypotheses.org/3342

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