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    Le XXème siècle a été le siècle des avant-gardes où se sont mêlées les passions révolutionnaires dans les formes artistiques comme dans l’action politique. Du mouvement Dada à l’Internationale situationniste, en passant par les surréalistes d’André Breton. Les surréalistes belges sont un peu le chaînon manquant justement entre les lettristes et le mouvement situationniste. Ils ont joué un rôle important par leur radicalisation, et ils ont été in tremplin important dans la formation de la pensée de Debord.

    Lorsque Guy Debord rompt avec le mouvement lettriste d’Isou et qu’il crée l’Internationale lettriste, il se trouve très isolé. Il est encore très jeune et n’a pratiquement rien publié. S’il a manifesté des intuitions fortes aussi bien à travers la brochure de L’internationale lettriste qui aura quatre numéros, et réalisé un film Hurlements en faveur du marquis de Sade, il est à la recherche d’une voie qui lui permettra de s’affirmer sur le terrain du négatif. En vérité le programme de l’IL est proche de celui des surréalistes français d’avant la guerre : une volonté de vivre d’une manière poétique en participant à la transformation sociale, en agissant dans la lutte des classes. Mais le mouvement d’André Breton après la guerre n’est plus ce qu’il était. Il s’est en quelque sorte embourgeoisé. Sous l’effet d’une critique nécessaire du stalinisme il en est venu à défendre l’Art pour l’Art et à se mettre en retrait de la lutte des classes. Et de fait Breton va faire l’objet de critiques féroces, aussi bien sur la question d’une production poétique « consolante » coupée du reste de la vie, que sur l’usage de la psychanalyse ou des sciences paranormales. Roger Vailland qui à ce moment-là est encarté au PCF, mais qui a été compagnon de route des surréalistes d’avant-guerre avant de se faire excommunier par Aragon et les siens, se charge d’en dresser un réquisitoire que Guy Debord pourrait pratiquement faire sien à cette époque.

    C’est parce qu’avec ses amis il édite un petit bulletin, Potlatch, qu’il va avoir l’opportunité de rentrer en contact avec les surréalistes belges par l’intermédiaire de Paul Nougé. Celui-ci est déjà un surréaliste très aguerri. Avec Magritte et surtout Marcel Marien, il a développé une critique dure des dérives du surréalisme français à la Breton. En outre Marcel Marien et Paul Nougé ont été parmi les fondateurs du Parti communiste belge qui soutient l’URSS… malgré tout. On note que Nougé, Magritte et Marïen ont approuvé l’attitude des lettristes ionternationaux dans le scandale initié contre Charles Chaplin. Mais c’est surtout avec Marcel Marïen que Debord va être en contact, Nougé restant toujours fidèle à ses habitudes en retrait. Dès lors il va y avoir des échanges incessants entre les deux groupes, les surréalistes belges aident à la diffusion de Potlatch et les lettristes internationaux à celle des Lèvres nues. Mais ces échanges vont déboucher sur une collaboration plus profonde à travers la revue des Lèvres nues. C’est en effet dans cette revue que Debord va publier ses premiers véritables articles. Il sollicite aussi un effort de participation à cette revue de la part de ses amis lettristes internatioanux plutôt nonchalands en la matière. Jusque là ce sont plutôt des notes dans un bulletin ronéotypé. En même temps que ces publications lui ouvrent la voie d’une reconnaissance plus large, il fait aussi un bond qualitatif.

      

    Il se retrouve très bien dans les attitudes de Marïen, Nougé et Scutenaire qu’il se plait à citer. Il est en plein accord avec l’idée de détournement qu’il va d’ailleurs théoriser dans la revue des Lèvres nues. Et c’est là qu’il va développer avec Wolman et Bernstein ses idées sur la psychogéographie et la dérive. Plus encore Debord adoptera une nouvelle approche du cinéma directement issue de celle de Marïen et cela se verra dans les deux cours métrage qu’il réalisera grâce au financement d’Asger Jorn. En quelque sorte la fréquentation de Marïen et des Lèvres nues est une étape de transition sur le chemin de la création de l’Internationale situationniste.

    Les raisons pour lesquelles les relations entre Debord et Marïen vont cesser sont restées assez obscures. En tous les cas Le groupe des Lèvres nues ne sera pas sollicité pour participer à la création de l’IS. Les raisons avancées ne sont pas des raisons théoriques, mais pratiques, Marïen et ses amis ayant moins de goût pour la pratique de l’exclusion que Debord et les siens, mais également parce que Debord et ses amis vont se fixer finalement pour but, dans le début de l’IS, de porter le fer contre le milieu artistique, chose qui n’intéresse pas les surréalistes belges, mais qui est au cœur de la démarche d’Asger Jorn le nouvel ami de Guy Debord qui commence à avoir une reconnaissance en tant que peintre et théoricien de la peinture. Et lui aussi vient du Parti communiste… mais du Parti communiste danois, et il avance les fonds pour soutenir le projet de l’Internationale situationniste. 

     

    Les lettres publiées ici sont celles que Guy Debord envoya à Marïen, malheureusement on n’a pas celles de Marïen à Debord. Il y en a 59, et si la plupart ont déjà été publiées chez Fayard dans le volume « 0 » de la correspondance de Guy Debord, il y en a une demi-douzaine d’inédites. On y remarquera le style assez déférent de Debord avec Marïen, et surtout son empressement à lui apporter une aide concrète dans la diffusion des revues, des tracts et des affiches. La présentation et les notes de François Coadou sont très éclairantes sur l’importance de cette relation entre les deux hommes, mais au-delà dans l’évolution plus générale des avant-gardes.

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    Controverse sur le New Deal et son efficacité

    Prenons le taureau par les cornes. Très souvent, à gauche, on entend dire que le New Deal a été un échec et qu’en réalité la sortie de la crise aux Etats-Unis a été son entrée en guerre et qu’ensuite ces résultats ont été consolidés par les besoins de la reconstruction d’après-guerre. Cela a amené une forte croissance – les Trente glorieuses – et le plein emploi, soutenu par une politique monétaire laxiste dont nous payons maintenant l’addition en termes d’endettement excessif.

    Cette lecture est idéologique, elle ne tient pas compte de la réalité empirique. Certes on peut avoir des opinions divergentes sur le New Deal, et s’il est clair que le New Deal a sauvé le capitalisme de l’effondrement, il est tout aussi clair qu’il a changé le système en profondeur, non seulement pour désigner les voies d’une sortie immédiate de la crise, mais également dans le futur, puisque la prospérité des pays occidentaux s’est perpétuée vaille que vaille jusqu’au début des années quatre-vingt.

    Il est curieux d’ailleurs que cette approche négative du New Deal soit partagée par des auteurs marxistes aussi bien que par des économistes libéraux. Ils se soutiennent les uns les autres. En tous les cas pour ces deux courants de pensée au mieux le New Deal n’a été qu’un palliatif qui a reculé le moment de la vérité. Pour les marxistes c’est le moment de la crise finale qui a été repoussé, et pour les libéraux, les excès du New Deal ont plombé la croissance sur le long terme.

     

    Le contenu du New Deal

      

    Chantier financé par le New Deal 

    C’est une politique radicale de relance de l’emploi et de la consommation. L’Etat fédéral lance des programmes de grands travaux, mais aussi des programmes destinés à embaucher dans tous les secteurs d’activité. Par exemple l’écrivain de romans noirs Jim Thompson – communiste par ailleurs – va être embauché dans un programme de soutien développé dans l’Oklahoma. En échange d’un revenu il s’agit en quelque sorte d’enseigner et de diffuser des techniques de lecture et d’écriture. En même temps l’Etat fédéral développe une politique de protection sociale, aussi bien en ce qui concerne la santé, le chômage que la mise en place de sections syndicales sous la protection de l’Etat justement. La liste de toutes les interventions serait trop longue à développer ici.

    Le plus intéressant est sans doute que cette débauche de projets va être financée par une sorte de nationalisation de fait du crédit. Des décrets sont pris pour obliger les banques des différents Etats de fournir les liquidités nécessaires. On peut dire que c’est d’une nationalisation du crédit qu’il s’agit, et ce d’autant plus que l’on va séparer les banques d’affaires des banques de dépôt, non seulement pour limiter les risques de retour d’une crise financière, mais aussi pour que ce soit l’Etat via la FED, dirigée à l’époque par Mariner Eccles qui garde la main sur la création de monnaie.

     

    Comment évaluer l’efficacité du New Deal ?

    Voyons cela du point de vue des statistiques. Certes les statistiques mentent parfois, mais on peut leur faire confiance en matière de PIB et de chômage, si ce n’est pour les chiffres absolus, au moins pour les tendances exhibées.

    Les deux graphiques suivants montrent clairement que l’économie américaine se redresse dès la fin de l’année 1932 et qu’ensuite elle retrouve grosso modo son allure tendancielle. Il y a certes une petite crise en 1937, mais elle est rapidement combattue. Or les Etats-Unis ne vont rentrer en guerre qu’à la fin de l’année 1941. Mais en vérité il n’y a pas de vraie inflexion, au mieux une légère accélération de la croissance. Il est donc complètement faux de dire que c’est seulement avec l’entrée en guerre des USA que l’économie se redresse. Qui peut avoir intérêt à défendre une telle contre vérité ? Les libéraux évidemment qui vont essayer de démontrer que si le New Deal n’avait pas eu lieu, la reprise eut été encore plus forte et donc qu’en quelque sorte la gabegie de l’Etat rooseveltien a fait plus de mal que de bien. Mais c’est un raisonnement par l’absurde puisque Roosevelt a été élu 4 fois et qu’auparavant les politiques austéritaires des républicains en 1929, 1930 et 1931 avaient plongé l’Amérique dans un chaos qui l’amenait au bord de la guerre civile. C’est un peu comme quand les bureaucrates de l’Union européenne nous disent que certes les résultats économiques ne sont pas brillants, mais qu’ils seraient pire encore si on n’avait pas fait l’Europe. C’est juste de la malhonnêteté politicienne. Je fais remarquer au passage que la politique de Roosevelt a eu des effets moins d’un an après son entrée en vigueur. La politique austéritaire d’Hollande, Merkel et autres européistes coincés n’a toujours pas de résultats cinq ans après sa mise en route. Il est donc probable que la politique austéritaire a prolongé la crise, l’a aggravée.

    Mais les marxistes se laissent également contaminé par ce discours négatif et cela pour deux raisons au moins :

    - la première est qu’ils ne veulent pas admettre même sur le plan intellectuel que la fin du capitalisme n’est pas inéluctable, et que les possibilités de sortie de crise sont nombreuses et variées. C’est ce qu’exposait Marx lui-même d’ailleurs dans les Gründrisse ou dans Un chapitre inédit du Capital.

    - la seconde c’est qu’en s’appuyant sur des analyses d’économistes libéraux reconnus, ils se donnent à bon compte un label de sérieux et de scientificité. Et puis cela leur permet de critiquer vertement les keynésiens ancienne manière qui au fond présentait un modèle alternatif à la fois au marché dérégulé et à une économie planifiée. J’admets volontiers qu’on combatte le modèle keynésien pour des tas de motifs, notamment parce qu’il est fondé sur la marchandise, mais ce n’est pas la même chose que de nier son efficacité.

     

    Les deux graphiques suivants montrent par ailleurs que l’effet sur l’emploi a été direct et durable, et cela toujours avant l’entrée en guerre des Etats-Unis. Et d’ailleurs on peut même ajouter que cela explique pourquoi par la suite, disons jusque dans les années soixante-dix, le plein emploi a été quasiment assuré. C’est parce que le système n’avait pas globalement changé, et que tous les gouvernements, démocrates comme républicains, ont continué à défendre et à étendre le New Deal jusqu’à Reagan. Certes il y a des raisons au fait que Reagan ait mis un terme à toutes les avancées du New Deal et ait livré l’économie américaine au banques privées, nous y reviendrons.

    Les libéraux ont tenté de démontrer qu’en réalité la baisse du chômage n’avait pas eu vraiment lieu, et que les emplois créés par el New Deal étaient en quelque sorte de faux emplois subventionnés qui ne créaient pas de valeur. Là encore le raisonnement respire la mauvaise foi puisqu’il est facile de contester ici et là l’efficacité des emplois dans telle ou telle partie de la sphère privée. Après tout à quoi servent les employés des banques et des assurances ? A quoi servent les policiers et les militaires ? Si on s’en tient à la seule création de valeurs d’usages, il est probable que 90% de l’emploi au moins est du chômage masqué.

    La fin du New Deal

    Les critiques du New Deal, et principalement les libéraux - les économistes de profession étaient d'ailleurs largement hostiles à sa logique, considèrent que son efficacité a reposé sur un endettement massif qui a ensuite généré de l’inflation et de l’endettement. Là encore les chiffres montrent que tout cela est faux. Certes la dette de l’Etat américain a augmentée durant les mandats de Roosevelt. Mais en réalité elle n’a augmenté vraiment que durant la période de la guerre, l’inflation et la croissance forte vont venir à bout de cette dette assez facilement.

    Cependant il n’est pas pertinent de regarder l’endettement que du côté de l’Etat. En effet il est tout aussi grave, si ce n’est plus, que les agents économiques privés, entreprises et ménages, agissent sur la base d’un endettement croissant. Or si nous nous en tenons strictement aux chiffres, nous nous rendons compte que la croissance américaine va à partir des années quatre-vingt, sous l’ère Reagan, se réalisée sur la base d’un endettement croissant. C’est à ce moment-là qu’on dérégulé le système bancaire, c’est-à-dire qu’on a permis aux banques privées de créer autant de monnaie qu’elles pouvaient prêter, et cela sans aucun contrôle de l’Etat. Le graphique ci-dessous montre clairement qu’à partir des années quatre-vingts, tout est fait pour la dette : d’ailleurs les salaires n’augmentant pas, étant bloqués de façon autoritaire – on a brisé les syndicats – les ménages vont faire appel de plus en plus souvent au crédit.

    Ce n’est donc pas le New Deal qui a engendré la dette, mais c’est au contraire l’économie d’endettement qui a permis de mettre un terme au New Deal. Les salaires ont baissé, les profits ont explosés et il a fallu que les ménages paient leurs dettes. A partir de là, il est facile de comprendre que cette compréhension radicale de la demande – aggravé en Europe avec l’idée allemande et lugubre de faire rembourser les dettes jusqu’à la mort – va entraîner le ralentissement de la croissance, le chômage structurel et la crise financière.

     

    Conclusion

     

    Un New Deal serait-il possible aujourd’hui ? Oui et non. Oui, à condition que l’économie se démondialise pour reprendre l’expression de Sapir, parce que sans cela il ne peut pas y avoir d’Etat responsable aux yeux des citoyens. Non si on pense à une croissance de type industriel où la consommation du toujours plus serait le moteur de ce nouveau modèle. Mais une voie peut être trouvée en repensant le travail et le partage de la valeur. 

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  • Des marges de manœuvre qui disparaissent

      

    Tandis que Varoufakis le ministre grec de l’économie pose bêtement pour Paris Match, beaucoup à Athènes commencent à se détourner du nouveau gouvernement. En effet, Varoufakis vient d’annoncer deux nouvelles en même temps qui ne vont pas dans le bon sens :

    - la première et la plus importante aux yeux des Grecs est qu’il repousse aux calendes grecques – c’est le cas de le dire – la mise en place de mesures sociales et de relance de l’économie ;

    - la seconde est que pour lui il n’y a pas de solution en dehors de l’Europe et de sa logique monétaire.

    En laissant entendre que Schaüble et Merkel ont gagné en imposant à nouveau la logique austéritaire, Varoufakis voit le soutien de la population au gouvernement s’effriter. Il donne à penser qu’au fond Syriza est un parti de politiciens comme les autres et qu’ils n’ont vécu que de promesses. La vérité est que pour l’instant Varoufakis est en position de soumission, puisqu’il a en effet accepté que les réformes de Syriza soient au préalable approuvées par la Troïka qu’on appelle plus Troïka mais les Institutions ! En échange il n’a rien obtenu de concret, juste un peu de temps – jusqu’à juin, mais la canaille bureaucratique de Bruxelles aux ordres de l’Allemagne maintient la pression et refuse à la Grèce tout financement sur la base de collatéraux. Il est clair que dans ce marché de dupes il n’y a que deux solutions, soit la Grèce se soumet – privatise encore un peu plus, renonce à une amélioration de la protection sociale – soit elle sort de l’euro et de l’Europe.

    Varoufakis semble en effet avoir été un très mauvais négociateur. En effet, en acceptant tout ce qu’on lui demandait d’emblée, et en espérant en un miracle qui verrait l’Allemagne venir à son secours pour aider la Grèce à relancer sa croissance, il s’est privé de toute marge de manœuvre. Or il est évident que l’Allemagne étant el pays qui a le plus besoin de l’euro, ou du moins le seul pays qui en profite vraiment, c’est elle qui a le plus à perdre dans sa disparition. La plus large partie de son commerce se faisant dans la zone euro, une dissolution de la zone mettrait en l’air son modèle mercantiliste. Il y avait donc là une forme de chantage – n’ayons pas peur des mots – que le timide Varoufakis n’a pas utilisé pour obtenir des concessions importantes. A l’heure actuelle, on en est du côté européen à dire que « la Grèce est libre de choisir ses réformes et de pratiquer la politique économique de son choix, à condition que celle-ci soit approuvée par les « Institutions ». Mais peut-être le défaut de Varoufakis est-il celui de n’être qu’un économiste ?

      

    Image tirée de Greek Crisis où Syriza est comparé à une mauvaise pastèque

    L’Europe de la haine

    Les chantres de l’Europe institutionnalisée dans la logique libérale est de nous la vendre comme ayant eu des résultats considérables. Evidemment en matière d’économie et d’avancées sociales, on repassera. L’échec est trop évident. Alors le plus souvent on se lance dans un discours lyrique selon lequel l’Union européenne a assuré une longue paix sur le continent. Cette idée aberrante qui ne peut abuser que des naïfs observateurs, est en train de s’effriter elle aussi. Je ne vais pas revenir ici sur les raisons qui ont permis la longue paix en Europe depuis 1945, mais il semble bien que cela soit dû essentiellement au niveau de prospérité qui était aussi le résultat d’un développement national en Allemagne comme en France ou en Angleterre largement fondé sur une augmentation régulière des salaires, de la protection sociale et une baisse des inégalités.

     

    Panos Kammenos, ministre grec de la défense 

    Or par un curieux retour de l’histoire, l’Allemagne redevient à l’évidence le pays ennemi des autres nations européennes. Les Grecs s’attaquent maintenant vivement à la question de la dette de l’Allemagne vis-à-vis de leur pays. Le ministre grec de la défense, Panos Kammenos, a insisté sur ce point. Cette question de la dette allemande envers la Grèce est un problème à multiples entrées. Il s’agit principalement d’un emprunt forcé qui date de 1943 jamais remboursé et qui n’aurait pas disparu dans l’accord de 1953 qui a vu les Américains pour des raisons géostratégiques travailler à effacer l’énorme dette de l’Allemagne : je le rappelle ici, cette dette a été diminuée de 63%, mais elle a été étalée sur trente ans. En décembre 2014 l’Allemagne qui n’a pas changé et qui aime toujours donner des leçons à tout le monde, a enfin fini de rembourser ses dettes de la Première Guerre mondiale ! En réclamant cet argent au pays maintenant le plus riche de l’Europe, non seulement les Grecs démontrent que l’Allemagne a dû sa prospérité actuelle aux largesses et aux accommodements de ses créanciers – ce qu’elle refuse à la Grèce, mais aussi que cette égoïste nation est détestée dans toute l’Europe et que les rapports de coopération sont très difficiles avec elle. Les revendications de la Grèce à propos de cette vieille dette ont trouvé un écho favorable en Allemagne du côté de la gauche, mais évidemment Schaüble et la CDU ont au contraire avancé que l’Allemagne ne devait plus rien aux Grecs depuis longtemps. On le voit clairement, entre la Grèce et l’Allemagne c’est bien d’une guerre économique dont il s’agit, et cette sale guerre économique est d’abord et avant tout le résultat de la mise en place des institutions européennes et de la monnaie unique.

     

    Conclusion toute provisoire

    En Grèce une partie de la polémique avec l’Allemagne vient de ce que l’horrible Schaüble aurait jugé Varoufakis « terriblement naïf ». C’est peut-être insultant, mais cela semble pourtant être assez juste – Paris Match est là pour nous en donner la preuve par ‘limage. Pour ne pas avoir compris que la Grèce était dans une situation de guerre économique avec l’Allemagne, Varoufakis a fait une erreur stratégique et une erreur tactique. Stratégique d’abord parce qu’en s’enfermant dans le carcan des institutions européennes il ne peut attendre son salut que de la bonne volonté de l’Allemagne qui viendrait à son secours pour financer le développement de l’économie en Grèce. Il ne se rend pas compte que le principal des maux de la Grèce provient de son entrée dans la zone euro. Tactique ensuite, parce qu’en annonçant qu’il resterait dans la monnaie unique, il se prive de toute alternative et il va de soi que les Thénardier de l’Europe – Schaüble et Merkel – vont lui faire payer ce ralliement au prix fort. Comme je l’ai dit, il reste à arriver à juin pour faire le bilan d’étape de la volonté de Syriza de renverser la table. Au fond ce n’est pas important de repousser de quelques mois les mesures sociales envisagées par Syriza durant sa campagne électorale. Ce qui est décisif c’est la volonté de suivre une voie claire qui ait le soutien de la population. Il reste encore à Tsipras la possibilité de se passer des services de Varoufakis et de refuser un compromis humiliant avec l’Allemagne, même si cela demande des sacrifices, le peuple grec suivra certainement et trouvera du contentement à reprendre le chemin de la liberté et de l’indépendance.

     

    Liens

    http://www.greekcrisis.fr/2015/03/Fr0418.html#deb

    http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grexit-la-polemique-s-envenime-entre-athenes-et-berlin-460963.html

    http://tempsreel.nouvelobs.com/topnews/20150314.AFP1660/la-grece-disposee-a-repousser-l-application-de-promesses-electorales.html

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    James K. Galbraith est le fils de John K. Galbraith qui s’était rendu célèbre dans les années soixante par son analyse de la crise de 1929, mais aussi par son livre L’ère de l’opulence. J’ai déjà cité plusieurs fois le précédent ouvrage de James K. Galbraith, L’Etat prédateur – le titre est idiot – qui présentait une des dimensions du nouveau modèle économique fondé sur l’exploitation de l’Etat par les grands groupes financiers. Ici aussi le titre est mal traduit puisqu’en anglais il s’agit de la fin de la normalité. Par ailleurs il est ami avec Varoufakis et à mon sens on comprend mieux les hésitations du ministre grec des finances quand on connait mieux Galbraith qui n’a rien d’un révolutionnaire.

    Bien que contenant de très nombreuses approximations, l’ouvrage est fort intéressant. Il commence d’abord par décrire les mécanismes mentaux qui formatent la pensée économique et qui empêche celle-ci finalement de se saisir de la réalité. Il les montre carriéristes et bornés, peu intéressés par l’histoire, les institutions, ne visant qu’à peaufiner un modèle d’équilibre de plus en plus sophistiqué, mais aussi de plus en plus éloigné de la réalité. Ce mode de fonctionnement, outre qu’il marginalise dans les universités les voix dissidentes, pour ne pas dire qu’il les élimine, est incapable de prévoir quoi que ce soit, et surtout pas une crise, au mieux, il parlera post festum de ce qui s’est passé, et encore.

    La Grande Crise, c’est celle de 2008. A ce propos il est amusant de rappeler ce que disait un prix Nobel d’économie vraiment sans importance, Robert Lucas, un Américain. « Le problème central de la prévention des dépressions a été résolu à toutes fins pratiques et d’ailleurs il est réglé depuis plusieurs décennies ». Comme quoi il n’y a pas que notre prix Nobel Jean Tirole qui  dit des imbécilités, il y a de la bêtise aussi de l’autre côté de l’Atlantique.

    La démarche de Galbraith est en trois temps, d’abord il rappelle les fondamentaux de la « science » économique, ensuite il revient sur la crise et ses interprétations, et enfin il avance des propositions concrètes pour évoluer vers un peu moins de sauvagerie.

     

    Rappel sur les fondements du « modèle »

     

    L’imbécilité fondamentale du modèle économique dominant est d’abord dans ses hypothèses :

    1. On raisonne avec des agents économiques rationnels qui forment par leur action le marché. Cette bêtise postule que c’est seulement par la suite que vient se greffer l’Etat. Mais en réalité le marché n’existe pas et les lois du marché non plus. Essentiellement parce que l’ensemble des marchés sont imbriqués et que si sur un des marchés tel ou tel prix était administré, alors tous les autres prix ne répondraient plus à une détermination « naturelle » et seraient faux. Et bien sûr il est facile de comprendre que de très nombreux prix sont administrés, ne serait-ce que parce que l’Etat paye des fonctionnaires et des retraites !

    2.  Le modèle postule aussi que la production (Y) et le résultat d’une combinaison entre deux ressources rares le capital (K) et le travail (L). on en déduit que la fonction à maximiser est Y = f (K, L). A partir de cette équation les économistes se sont mis à déconner. En effet cela n’est pas sérieux d’abord parce que la production est conditionnée par des ressources naturelles qui s’épuisent – curieusement Léon Walras pensait que la Terre était un facteur de production qui ne s’usait pas – mais ensuite parce que le capital et le travail sont des ressources surabondantes. Qu’un tel modèle n’ait pas été révisé depuis le XIXème siècle en dit long sur l’incapacité de cette discipline à rester sérieuse. Du reste Galbraith rappelle que les économistes de l’environnement sont dans l’université un peu considérés comme des clowns, des gens pas très sérieux.

    3. Comme l’Etat et les monopoles existent depuis les débuts de l’économie politique, il va de soi que les lois du marché n’ont jamais existé. C’est seulement une pensée archaïque qui permet de faire comme si la norme était le marché, et l’exception l’Etat. Dans a réalité, il faut prendre en compte simultanément la cohabitation de formes institutionnelles diverses et variées : des marchés, des monopoles, des oligopoles et des formes étatiques dispersées et diverses.

    4. La dernière hypothèse franchement débile du modèle dominant, ce modèle qui justifie tous les crimes de la politique austéritaire, c’est l’absence de rôle de la monnaie dans l’activité économique. La monnaie n’apparaît pas comme une condition de l’activité, au mieux elle est prise pour une pièce rapportée qui permet les échanges et la réalisation de la valeur. C’est d‘ailleurs un signe d’hétérodoxie que de dire que la monnaie joue un rôle clé dans la croissance. Puisqu’en effet, avancer cela signifie que non seulement l’inflation joue un rôle moteur, mais aussi que la demande précède toujours l’offre. C’est l’enseignement de Schumpeter et de Keynes, mais ces deux auteurs sont plus que négligés dans les universités, si on connait leurs noms, on ne les lit plus depuis longtemps, et Marx non plus. Voilà trois auteurs que Jean Tirole, j’en suis sûr n’a pas lu ! D’ailleurs les économistes de profession n’ont pas non plus lu Walras, et plus généralement ils ne lisent pas ! Allez les visiter, il n’y a pas de livres chez eux !

      

    Alors pourquoi un tel modèle avec autant de tares, incapable de prévoir une crise, existe-t-il encore ? Et bien la raison est très simple, il est seulement une arme idéologique destinée à promouvoir un ordre social qui progresse à pas de géant et qui se traduit par cette idée que les peuples doivent être gouvernés d’une manière « neutre », indépendamment de leurs idées politiques : donc ils doivent être gouvernés par des règles et des traités. Il est d’ailleurs hallucinant de voir que sur le plan politique le modèle libéral n’a jamais eu autant le vent en poupe alors qu’il a démontré sa virulence à coup sûr depuis la crise des subprimes. Regardez comment un tel modèle stupide fascine les hommes politiques, à commencer par les imbéciles du PS qui croient en Macron et dans l’économie de l’offre ! 

    Fraude à grande échelle et causes profondes des crises 

    Mais revenons à la crise de 2008. Pour Galbraith, on n’a pas assez insisté sur le côté criminel du comportement des banquiers. Non seulement ils ont fait voter des lois qui leur étaient favorables, mais en outre ils ont fraudé et triché à grande échelle. Les marxistes n’aiment pas ce genre d’approche, ils préfèrent regarder le système capitaliste comme quelque chose de neutre, sans état d’âme. A mon sens c’est une erreur parce que si le capitalisme est bien un système, il repose toujours in fine sur des comportements humains. La soif de s’enrichir au-delà de tout est un comportement qui conduit au crime et c’est bien à ce titre que la mafia représente l’essence du darwinisme économique le plus pur. Et dans la mesure où cette fraude s’est manifestée à grande échelle, il est impossible de négliger cet aspect. Galbraith aurait pu tout de suite relier ces possibilités de fraude à la logique de la déréglementation financière qui a été mise en place au début des années quatre-vingts : c’est bien la fraude qui dévoile le but de la manœuvre. En effet il s’agit de piller l’économie réelle.

    Galbraith passe en revue les différentes théories des crises. Il y en a trois et pas deux comme il le dit. D’abord il y a l’approche classique selon laquelle la cause finale est le rôle trop important de l’Etat, ce qui fausse les prix et amène la crise en démotivant les investisseurs. La seconde est celle de la sous-consommation. C’est la thèse des keynésiens, soit qu’ils défendent l’idée que la croissance de la productivité du travail n’a pas profité aux salaires, soit qu’ils analysent ce phénomène comme le résultat d’une modification de la fiscalité. Galbraith range dans cette catégorie Marx, mais ce n’est pas juste. Probablement n’a-t-il pas lu les Grundrisse. En effet pour Marx la crise survient dans l’affaiblissement des taux de profit et l’exacerbation de la concurrence. On sait aussi que Marx dénonçait les théories de la sous-consommation développées simultanément par Sismondi et de Malthus.

    Si l’ensemble de son exposé suggère que les causes de la crise sont multiples, insiste sur le fait que les crises interviennent le plus souvent comme une compensation d’une hausse radicale du coût d’un des entrants. Pour lui c’est l’épuisement du pétrole, la fin d’une énergie bob marché qui est une des causes importantes. Cela lui permet de mettre en avant l’idée que la crise est une crise inédite qui se transforme en une crise environnementale de grande ampleur. A cet égard il cite les travaux de Nicolas Georgescu-Roegen, le père en quelque sorte de l’économie de l’environnement. C’est en effet cet économiste qui a montré l’absurdité de la théorie classique de l’équilibre qui est fondé sur le premier principe de la thermodynamique – le temps réversible – alors que les ressources naturelles s’épuisant, elles suivent une loi d’entropie. Mais Georgescu-Roegen a été marginalisé et on ne peut pas faire carrière quand on est économiste en suivant ses principes méthodologiques[1].

      

    Un des défauts importants de l’analyse de Galbraith est qu’il ne traite pas des effets de la mondialisation. En effet, il propose de rechercher une croissance plus lente, moins consommatrice d’énergie et il dénonce les coûts fixes élevés qui plombent les économies modernes et qui les amènent de manière récurrente au bord du précipice. Mais cela paraît difficile dans le cadre d’une économie mondialisée, car si les recettes keynésiennes traditionnelles, telles que celles que propose par exemple Michel Aglietta pour l’Union européenne, nr marchent pas c’est parce qu’essentiellement on est dans une économie ouverte : c’est ça la clé du mystère, dans une économie ouverte, ce sont les marchés financiers qui font la loi parce qu’il n’y a pas et il ne peut pas y avoir d’Etat à l’échelle planétaire qui les régule. C’est le défaut aussi des analyses de Piketty qui soutiennent que la solution est un impôt mondial sur le capital. En matière d’économie politique, il n’est pas tout de trouver une solution juste théoriquement, encore faut-il avoir une possibilité de l’appliquer.

     

    Trouver des solutions

     

    Les solutions proposées par Galbraith dépendent évidemment de l’analyse des échecs des politiques de sortie de crise mises en place depuis 2008, elles ont deux caractéristiques. La première est qu’elles tiennent compte du fait que nous sommes dans une société où la croissance du type des Trente glorieuses ne reviendra pas, et donc que les traditionnelles prescriptions keynésiennes ne sont pas en adéquation avec la situation. La seconde est que ces solutions ne sont pas révolutionnaires, elles visent à faire évoluer le système capitaliste vers une meilleure distribution de la richesse et une meilleure utilisation des ressources de notre planète.

    Ces solutions s’appuient aussi sur l’idée que depuis plusieurs décennies maintenant l’innovation technologique n’apporte pas un bien-être supplémentaire, mais supprime d’abord des emplois ! C’est bien pour cela que la révolution numérique ne s’est pas accompagnée de création d’emplois comme les révolutions industrielles précédentes. On se trouve donc dans une situation où le travaillant disparaissant, il est nécessaire de faire baisser la durée du travail, c’est une manière de récupérer une partie des gains de productivité confisqués par les actionnaires. Il imagine aussi que l’Etat puisse distribuer des revenus aux inactifs de façon à les faires consommer. Mais pour revenir à une croissance lente, plus compatible avec le souci de préserver l’environnement, il suppose aussi qu’il faut relocaliser les productions et diminuer les distances entre les consommateurs et les producteurs. Il propose aussi d’éliminer les banques qu’il voit comme des prédateurs sans véritable utilité et de les remplacer par des officines de prêt qui seraient contrôlées au niveau municipal ou régional.

    Ces mesures qui évidemment n’ont rien de révolutionnaires, se heurtent cependant à la question de la concurrence et de la compétitivité. En vérité, dans une économie ouverte – non protectionniste – ces mesures sont tout simplement impossibles. C’est d’ailleurs ce qui explique l’apparente passivité des gouvernements. Elles ne peuvent être appliquées que par un Etat fort et légitime, donc un Etat national et non pas une structure bureaucratique corrompue comme celle de la Commission européenne.

      

    Conclusion

    Au final c’est un bon livre qui démystifie pas mal de lieux communs, comme par exemple cette idée qu’il faudrait rembourser la dette publique – c’est d’ailleurs une idée très récente. Ou encore il analyse le New Deal comme un succès, contrairement à la vulgate libérale et marxiste qui pour des raisons opposées veulent croire que c’est seulement avec l’entrée en guerre des Etats-Unis que l’économie s’est redressée. On demandera à Galbraith de faire un pas de plus en avant en reconnaissant enfin que la mondialisation est un échec. Comme l’a montré Jacques Sapir dans son ouvrage La démondialisation, paru au Seuil en 2011, sans sortie de la mondialisation, il n’y a pas de choix autre que le délabrement à l’infini de nos économies et de nos sociétés, pour le profit de quelques uns.

     

    Liens

     

    http://www.les-crises.fr/itw-galbraith/

    http://tempsreel.nouvelobs.com/attentats-charlie-hebdo-et-maintenant/20150115.OBS0056/galbraith-attention-a-proteger-les-traditions-republicaines.html

    http://www.manicore.com/documentation/club_rome.html
    http://cadtm.org/Comment-la-Troika-s-est-erigee-en



    [1] Galbraith rappelle d’ailleurs que les travaux du MIT sur la croissance zéro, le fameux rapport Meadows a fait ricaner les économistes du mainstream, ce qui est bien curieux parce que ces travaux ont eu au moins pour mérite de voir leurs prédictions validées, ce qui n’est pas le souvent le cas.. 

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