• Grandeur et misère de Nuit debout : l’ombre de mai 1968

     Grandeur et misère de Nuit debout : l’ombre de mai 1968

    Nuit debout dure maintenant depuis près d'un mois, elle s’enracine et s’étend. Elle dément cette idée très répandue selon laquelle la France serait le seul pays où il ne se passe rien en dehors des petites combines des partis politiques. Mais ce mouvement s’essouffle moins en termes de mobilisation que de perspectives claires. Le premier mérite de ce mouvement est d’avoir été autonome et d’ouvrir une brèche dans l’espace public puisque si les formes de « démocratie » traditionnelles ne fonctionnent plus, il faut bien en inventer de nouvelles, et donc commencer par se regrouper et redéfinit les formes de l’intervention politique. Le second succès de Nuit debout est d’avoir sur, au moins dans un premier temps dépasser les clivages initiaux entre les différentes tendances de la contestation moderne. Parti du combat contre la loi El Khomri, il est apparu rapidement que le mouvement se devait de réfléchir au-delà de celle-ci sur les formes actuelles de la vie économique et sociale et de ses impasses.

    On s’est donc mis à discuter de tout et de rien, un peu comme en 1968 si on veut. Ce désordre apparent dans les débats a été moqué par les journalistes aux ordres et par les tenants d’un ordre moral et politique. Avec toutes les bêtises qui vont avec. Mais étant donné l’hétérogénéité des participants, ce désordre était nécessaire et il est encore sans doute nécessaire. Les participants de Nuit debout sont en effet très jeunes, même si on y rencontre des plus vieux qui ont fait 68 et qui reviennent s’y ressourcer, et donc ils font leur éducation politique en accéléré.

     Grandeur et misère de Nuit debout : l’ombre de mai 1968 

    On conçoit bien évidemment que ce chaos déconcerte les militants les plus aguerris et qui croient avoir justement, de par leur appartenance à un parti ou à un groupuscule structure, le droit de se présenter en leader d’opinion. Ce sont pourtant ces représentants qui devraient avoir le moins à dire, en effet, soit ils sont dans l’échec – n’ayant jamais pu dépasser le stade du groupuscule – soit leurs idées effrayent par leur sectarisme comme le PIR. C’est là qu’on touche les difficultés : de nombreux micro-partis et groupuscules ont cru que leur heure était arrivé et que les Nuit debout allait leur amener sur un plateau une kyrielle de nouveaux militants qui viendrait grossir leurs rangs clairsemés. C’est le cas des vieux trotskistes qui se sont précipité pour désorienter le mouvement. Donnons un exemple, le 23 avril, la Nuit debout sous l’impulsion du vieux Samuel Johsua avait décidé de se déplacer à la cité des Flamands dans les quartiers Nord de Marseille[1]. Ce fut un échec, non seulement parce que cette manière paternaliste d’aller vers le peuple n’est plus du tout à l’ordre du jour, mais aussi parce qu’elle est en décalage avec les réalités de terrain. D’ailleurs les intervenants se sont vite fait remettre vertement à leur place par Fatima Mostefaoui, représentante du collectif Pas sans nous. C’est en effet contraire à l’esprit des Nuit debout que d’aller faire du racolage. Mais il faut dire que les trotskistes ne sont pas guéris de leurs échecs passés. Ils avaient exactement la même attitude de récupération en 1968. Et je revoie encore Samuel Johsua tenter de prendre la parole dans les quartiers Nord, à Saint-Antoine plus précisément, et se faire refouler de la même manière, mais par les communistes qui à l’époque tenait les quartiers Nord. C’est sans doute à cela qu’on les reconnait, au fait qu’ils sont incapables de retenir les leçons du passé. Leur idée est que le peuple doit se conformer à l’idée qu’ils s’en font, et ils ne cherchent rien à apprendre du peuple lui-même. En effet, s’ils ont cette attitude, c’est parce qu’ils ne doutent de rien, et qu’ils pensent représenter une avant-garde, ce qui signifie qu’ils sont plus avancés que les autres, et donc qu’ils peuvent les guider sur les chemins ardus de la contestation. C’est là une erreur majeure. Si en effet nous voulons faire émerger des formes nouvelles d’action politique, il va de soi que celles-ci doivent être le résultat de l’action collective, et non pas l’adhésion à des idées toutes prêtes, clé en main. Ce n’est plus l’esprit du temps que de s’en remettre à des leaders plus ou moins éclairés.

    Grandeur et misère de Nuit debout : l’ombre de mai 1968 

    Très maigre assistance pour la Nuit debout à la cité des Flamants 

    Mais les trotskistes ne sont pas les seuls dans cette illusion. Les journalistes le croient aussi qui recherchent comme en 1968 un leader qui entrainerait une masse passive derrière lui. Un journaliste imbécile de Challenges a pondu un article pour nous dévoiler qu’in fine le mouvement Nuit debout serait en fait téléguidé par Frédéric Lordon[2]. Cela nous rappelle encore une fois mai 68 quand le pouvoir cherchait à démontrer que le mouvement, dirigé par un juif allemand, était initié depuis l’étranger. On peut reprocher ce que l’on veut à Frédéric Lordon, sauf de se penser en une sorte de Robespierre et d’apprenti dictateur. De même les journalistes qui ne savent pas que dire devant le succès un peu inattendu – pour eux – de Merci patron ! se donnent des airs d’affranchis en avançant que Ruffin serait aussi un de ces meneurs prêts à entraîner le mouvement à sa perte. La surprenante identification du mouvement à ces deux leaders provient d’abord de la volonté des médias de mettre des noms et de coller des identités, sans que cela ait forcément du sens pour le mouvement lui-même. Mais enfin tout cela est de bonne guerre, et seuls les naïfs s’en offusqueront. Tout est fait pour débiner le mouvement. La droite bien entendu qui par reflexe condamne tous les désordres, mais aussi le P « S », parti à la dérive et promis à la disparition, qui, par l’intermédiaire d’un Le Guen vient encore donner des leçons.

    Mais les ennemis de l’intérieur sont également bien représentés aussi. Ils sont de tout ordre : ils ont en commun de travailler à la séparation, alors qu’il faudrait au contraire unifier le mouvement. Plutôt que d’approfondir ce qui en fait l’unité, des groupes mettent en œuvre tout ce qu’ils peuvent pour accélérer la séparation. Donnons quelques exemples. Un jour ce sont les féministes qui refusent la mixité dans leur réunion[3], comme si la question des femmes n’intéressait que les femmes. Un autre jour ce sont les BDS qui viennent encore ramener la question sur la cause palestinienne avec l’agressivité que l’on sait, leur langage antisioniste et leur rhétorique selon laquelle Israël serait un Etat nazi. Or ces questions épineuses vont rapidement briser le mouvement si elles persistent, car en effet il n’y a aucune raison de faire surgir cette question qui divise au sein d’un mouvement qui vise d’abord à réfléchir à une autre façon d’être ensemble. On n’n finirait pas de décliner les mouvements qui divisent, le PIR qui refuse aussi le métissage, les Antifas, etc. Le mouvement pour réussir doit d’abord s’élargir. On a vu que la liberté d’expression, même la liberté de présence était très limité parfois. On pense ici à la manière dont Finkielkraut qui ne prétendait d’ailleurs pas prendre la parole, s’est fait expulser[4]. Je ne suis pas amateur de la prose de Finkielkraut que je trouve faible et sans intérêt. Mais là n’est pas la question, le fait est que s’il n’y avait pas eu des témoins pour filmer l’incident, ce n’est pas un crachat qu’il aurait reçu, mais plus sûrement un passage à tabac en règle. Cette manière honteuse de revendiquer un entre-soi en a glacé plus d’un. Il est assez curieux de se montrer aussi tolérant envers les excités du PIR dont le racisme n’est même plus masqué, et dénoncer d’un autre côté un intellectuel pour des propos soi-disant raciste parce qu’il est juif. Car en effet si Finkielkraut n’était pas juif, il ne se serait pas fait agressé. Beaucoup en sont maintenant à demander un service d’ordre pour ces Nuit debout de façon à ce que les débats et la définition des luttes futures se passent dans une relative sérénité.

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    Le mouvement Nuit debout doit donc lutter et s’émanciper aussi bien de ses ennemis de l’intérieur que de ceux plus facilement indentifiables de l’extérieur. Le mouvement doit maintenant se renouveler. Beaucoup de participants ont appelé à la grève générale reconductible. Ce serait en effet la meilleure façon d’avancer, et c’est ce qui ferait le plus peur à l’oligarchie. Mais il faut bien reconnaître que cette option est difficile à réaliser. D’une part, les Nuit debout sont très peu présent dans le salariat traditionnel, d’autre part les conditions de la lutte sociale ont changées : il y a de moins en moins d’ouvriers, et les syndicats sont très faibles. La crainte du chômage est un autre facteur qui empêche la grève générale de s’étendre. Il ne faut pas confondre nos désirs avec la réalité. C’était un slogan très apprécié en mai 68, mais il avait du poids justement parce qu’il s’inscrivait au cœur d’une grève générale qui ouvrait des perspectives très larges. Reprendre aujourd’hui ce slogan a quelque chose de désincarné.

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    Moi aussi j’aimerais bien une grève générale longue été intransigeante qui impose un changement profond à nos systèmes usés jusqu’à la corde. En vérité la survie du mouvement va dépendre plus de sa capacité de s’élargir que dans l’attente d’une hypothétique grève générale. Donc Nuit debout devrait se tourner vers de nouvelles couches sociales, et en même temps se replier sur ce qu’il y a d’essentiel. Je vois deux thèmes importants : la réorientation du système de production et de consommation, et la refonte des institutions, avec comme étape nécessaire la sortie de l’Union européenne.  Tout le reste apparait comme une perte de temps. Ces derniers jours, il y a eu une tentative de raccordement entre Nuit debout et les intermittents qui luttent pour protéger ce qu’il reste de leur système d’indemnité en cas de chômage. On remarquera qu’ils ont tenté d’investir le théâtre de l’Odéon, encore un symbole puissant de mai 68[5]. Mais cette fois les forces de l’ordre se sont opposées à cette occupation. Il est très difficile de dire aujourd’hui si cette tentative d’occupation marque un élargissement ou plutôt une régression. En réalité tout dépendra de la durée qu’il sera capable de tenir et de la qualité des débats. Parfois l’histoire s’accélère et le niveau de conscience s’élève rapidement. Nous verrons bien, en attendant, nous devons soutenir les Nuit debout.

     Grandeur et misère de Nuit debout : l’ombre de mai 1968 

     


    [1] http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/04/24/a-marseille-la-nuit-debout-se-heurte-a-la-realite-des-quartiers-nord_4907725_3224.html

    [2] http://www.challenges.fr/politique/20160425.CHA8346/quand-frederic-lordon-devoile-l-inquietant-projet-de-nuit-debout.html

    [3] http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/04/21/a-la-nuit-debout-les-reunions-non-mixtes-des-feministes-font-debat_4905848_3224.html

    [4] http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/04/22/31001-20160422ARTFIG00352-georges-bensoussan-le-deni-de-l-insecurite-culturelle-condamne-nuit-debout-a-etre-une-bulle.php

    [5] http://www.lemonde.fr/culture/article/2016/04/26/au-theatre-de-l-odeon-nuit-debout-et-intermittents-menacent-d-empecher-la-tenue-des-prochains-spectacles_4908507_3246.html

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