• Gille Kepel, Terreur dans l’hexagone, Gallimard, 2016.

     Gille Kepel, Terreur dans l’hexagone, Gallimard, 2016.

    Il va de soi que par les temps qui courent il est essentiel de réfléchir sur le terrorisme islamiste. C’est non seulement une tragédie pour les victimes directes des attentats, mais c’est aussi un sujet qui pourrit complètement la vie des Français et qu’il est très difficile d’aborder d’une manière sereine tant il révèle des crispations. L’Allemagne vient d’être touchée à son tour par plusieurs attentats, dans un train puis à Munich Alors que ce pays est bien moins engagé que la France dans la lutte contre Daesch en Syrie. Et la France vient de connaitre une nouvelle escalade de l’horreur avec l’assassinat d’un prêtre à Saint-Etienne de Rouvray. Il sera difficile à ceux qui ont l’habitude de minimiser les attentats islamistes de les présenter comme une réaction simple et normale aux bombardements que les populations civiles subissent en Syrie ou en Irak. Certes tous ces attentats ne sont pas de même force. Mais il y a une relation entre tous ces actes barbares qui font système, depuis la proclamation du califat, plus de 3000 personnes ont été victimes d’attentats revendiqués par l’EI[1] : ils émanent tous d’une mouvance islamiste qui plonge ses racines dans la communauté musulmane et dénotent pour le moins une ambiance et une culture qui pousse à la violence d’une manière ou d’une autre.

    En France qui est le pays occidental le plus touché, à la fois à cause de sa forte population musulmane d’origine immigrée, souvent chômeuse, et son système républicain et laïque, et plus généralement en Europe on se trouve piégé entre deux discours : le premier qui vient de la gauche et qui passe son temps à minimiser l’importance des attentats par exemple en désignant les terroristes comme seulement des malheureux enfants d’immigrés mal intégrés, ou à des malades mentaux, des excités, mais surtout pas comme un mouvement de fond ayant une signification en soi. Le but de cette approche est de lutter contre l’islamophobie et de défendre une population qui serait stigmatisée et par contrecoup la première victime des attentats. Ce discours est souvent complété de l’idée erronée selon laquelle les attentats répondraient simplement à l’engagement de la France dans les bombardements en Syrie contre Daesch.

    Le second discours est évidemment un discours contre l’Islam qui est vu comme une religion intolérante et incompatible largement avec les valeurs de la République. Bien entendu, il faut le répéter autant de fois qu’il le faudra, même si on a le droit et le devoir de critiquer l’islam comme toute religion, et même s’il est indispensable de se demander quel est le rapport entre l’islam et l’islamisme radical, il va de soi que la très large majorité des populations musulmanes en Europe n’est pas dans cette tendance, et qu’il y en a encore bien moins qui soient capables de passer à l’acte. La montée en puissance de la communauté musulmane laisse espérer aux stratèges de l’islamisme radical que les différents attentats qui ébranlent la France pourront entraîner à moyen terme une guerre de religion qui déchirera pendant de longues années la République.

     Gille Kepel, Terreur dans l’hexagone, Gallimard, 2016. 

    Gilles Kepel est censé être « le » spécialiste de l’islam. Disons le tout de suite, ce n’est pas dans son livre qu’on trouvera des réponses satisfaisantes. Probablement l’erreur principale de Kepel est dans le titre, car en regardant le djihadisme sur le sol français, il s’interdit de voir qu’il s’agit en réalité d’une guerre planétaire. Car en effet pour comprendre l’islamisme radical, il faut prendre du recul et le regarder d’abord comme le pur produit de la mondialisation. Je veux dire par là que si le facteur religieux est le motif du Djihad, la mondialisation en est sa possibilité. L’islamisme est « l’autre mondialisation ». Le livre de Kepel est évidemment très documenté. Il a compilé tout ce qui s’est passé ces dernières années en matière de terrorisme sur notre sol, et ce rappel montre bien que derrière toutes ces exactions, il y a un vrai projet. Mais Kepel manque de méthode. Il y a plusieurs questions auxquelles il ne répond pas. Volontairement ou non. Par exemple celle-ci : puisque ceux qui s’engagent dans l’islamisme radical ont tous le même profil des enfants d’immigrés abandonnés aux dérives des banlieues, ne doit-on pas commencé par parler de l’échec d’une politique d’immigration ? On nous dit ici et là que l’immigration est un bienfait pour l’économie et la société, et bien non, les émeutes des banlieues, les attentats minent complètement nos sociétés. Il y a là un mensonge initial.

     

    Djihad et mondialisation

     

    Donnons-lui une autre question : cette population immigrée ou issue de l’immigration connait un taux de chômage effrayant qui peut conduire au Djihad ou à la délinquance plus traditionnelle, trafic de drogue ou braquages. Kepel nous donne des chiffres : dans certaines villes ou quartier 40% de la population d’origine immigrée est au chômage. En France la moyenne du chômage des  immigrés est de 17% contre 10,5% pour l’ensemble de la population. Comment peut-on dire encore qu’il n’y a pas de lien entre immigration et chômage. Nul ne niera évidemment que la chair à canon du Djihad est une population pauvre et marginalisée, faiblement éduquée aussi.

    Ces difficultés d’intégration ne doivent pas cependant être prises pour des excuses. En effet la pauvreté ne conduit pas forcément au terrorisme. Les pauvres, dans les années quarante ou cinquante, qui étaient bien moins traités sur le plan de l’hygiène, de la nutrition et du logement que les populations des banlieues, ne commettaient pas pour autant des attentats aveugles. Ils pouvaient très bien se révolter d’ailleurs, manifester leur mécontentement, participer à la lutte pour l’émancipation du prolétaire, mais ils ne se lançaient pas dans le terrorisme.

    Mais il y a autre chose, le fait qu’une partie de la population se replie sur la religion et s’enferme vis-à-vis du reste de la population, n’est-ce pas la preuve que ce déracinement ne convient finalement à personne, ni à ceux qui arrivent, ni à ceux qui subissent cette arrivée comme une agression et une transformation du cadre social qu’ils n’ont pas voulue. On sait que l’islamisme radical prospère justement sur des frontières poreuses entre les nations. Mais cet idéal de fluidité n’est-ce pas d’abord celui du libéralisme mondialisé ? Evidemment ces questions, Kepel ne se les posent pas, il faut dire que son livre a été sponsorisé par l’Institut Montaigne, une boutique qui fait ouvertement la propagande pour le libre-échange et el capitalisme dérégulé. Il va de soi qu’on ne peut pas dissocier l’islamisation du monde de ses soubassements économiques. On remarque que les attentats islamistes commencent à se développer au milieu des années soixante-dix, c’est-à-dire quand les pays producteurs de pétrole commencent à avoir les moyens de financer le Djihad, et quand les Etats-Unis entreprennent d’accélérer la mondialisation en déréglementant la finance.

    Il est assez incroyable que Kepel en tant que spécialiste des questions de l’islam ne se pose pas la question de savoir si nous sommes en guerre et contre qui, alors que les attentats éclatent aux quatre-coins de la planète. Il se contente d’une position théorique très étriquée : partant d’une analyse sociologique du malaise des banlieues, il remet en question la passivité des hommes politiques de droite et de gauche qui, pour des raisons électorales, ont pactisé avec l’islam radical. Mais cela n’est pas suffisant, il faut resituer l’islamisme radical dans le mouvement plus général qui fait que jamais les migrations n’ont été aussi importantes dans le monde que depuis quatre décennies. En vérité il y a là en germe le procès qui doit être fait du communautarisme. Cette idée bizarre importée des Etats-Unis suppose que des communautés différentes dans leur culture et dans leur histoire peuvent vivre ensemble tout en s’ignorant ! Cela fait des années que les Etats-Unis et l’Union européenne condamnent et critiquent la laïcité à la française au nom de la liberté religieuse. Or cette liberté religieuse quand elle s’exprime au nom de l’Islam peut faire des ravages puisque l’islam est aussi une religion qui se mêle de politique. En outre il est maintenant avéré que le communautarisme à l’américaine est un échec civilisationnel complet : il suffit de voir que la question des afro-américains n’a jamais été réglée véritablement, alors que ceux-ci sont les descendants d’esclaves qui n’ont jamais rien demandé et surtout pas de quitter l’Afrique. La brutalité avec laquelle la communauté afro-américaine est traité par les autorités laisse pantois.

    On peut citer aussi des cas d’enclaves entières dans les démocraties occidentales, parmi les plus représentatives, il y a certainement le Londonistan. Mais on a aussi en tête l’image de communes de la région parisienne qui ont complètement basculé.

      Gille Kepel, Terreur dans l’hexagone, Gallimard, 2016. 

    Il faut ajouter que si tant et tant de Français issus de l’immigration ou d’immigrés plus récents sont mal intégrés et haïssent la France, c’est sans doute que ceux qui ont accepté cette immigration sans en mesurer les conséquences pour des raisons de calcul économique, ont présumé de l’élasticité du tissu social français et donc de ses capacités d’intégration. On peut le répéter autant qu’on veut, ce n’est pas tant l’immigré en lui-même qui pose problème que la quantité d’immigrés qui déferle sur le pays. C’est bien parce que cette immigration est massive qu’elle aboutit dans un réflexe de défense quasi naturel à se traduire dans la montée du communautarisme. Egalement si on considère que la crise économique dans laquelle se débattent les pays occidentaux aujourd’hui, ne permet pas d’accueillir et d’intégrer au mieux les immigrants qui sont très largement touchés par le chômage, on comprend mieux les ressorts de la montée en puissance de l’islamisme radical

    Il y a deux questions fondamentales qui ne sont jamais posées par Gilles Kepel :

    - d’abord quel est le lien entre mondialisation, migration et islamisation du monde ?

    - ensuite quelle doit être la forme institutionnelle des sociétés occidentales pour combattre clairement le communautarisme ?

     

    Chez Kepel il y a des idées bizarres qui font ressembler son livre un peu à des discussions de bistrot, par exemple le fait que selon lui l’élection de Hollande est due principalement au vote musulman. Il confond l’arithmétique avec l’analyse politique. Parce que si probablement les musulmans ont voté plus pour Hollande que pour Sarkozy, il n’analyse pas le fait qu’Hollande soit d’abord un candidat dont la « vraie gauche » se méfie. En effet si la victoire sur Sarkozy fut autant étriquée c’est parce que la Front National est entre temps devenu le premier parti ouvrier de France, et cela parce que le PCF comme le PS ont milité pour l’Europe et sans se poser les bonnes questions ni sur l’immigration, ni sur la laïcité. Si ces partis de gauches ne s’étaient pas laissé enfermer dans le piège de la défense des musulmans, comme si il y avait une identité entre arabes et musulmans et entre musulmans et pauvres, il est probable qu’on n’en serait pas là. Kepel rappelle d’ailleurs à juste titre que le fameux concept d’islamophobie qui a été repris par les gauchistes ou les idiots utiles comme Plenel et le pauvre Todd, a été forgé de toute pièce par les Frères musulmans pour faire taire toute critique contre les excès de l’islam et faire avancer les revendications contre la laïcité.

     

     


    [1] http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/visuel/2016/07/28/attentats-de-l-etat-islamique-la-barre-des-3-000-morts-a-ete-franchie_4975894_4355770.html

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