• Gérard Duménil & Dominique Lévy, La grande bifurcation, La découverte, 2014

     

    Voilà une nouvelle analyse de la crise du modèle libéral. C’est un ouvrage qui possède deux aspects assez distincts. D’une part on y rencontre la critique habituelle du libéralisme et de ses dégats, notamment dans le déploiement d’une industrie financière qui ruine la planète et impose un modèle social et économique régressif dont on voit tous les jours le résultat en termes de croissance et d’emplois. D’autre part, c’est une analyse qui se veut théorique dans une logique de dépassement à la fois de Marx et de Keynes. De Marx, les auteurs en retiendront la nécessité de périodiser la transformation du mode de production et d’analyser cette transformation en terme de luttes des classes. De Keynes, ils reprennent l’approche macroéconomique comme une nécessité de dépasser la logique des marchés.

    Passons sur le jargon parfois légèrement incongru, le « cadrisme », le « néomanagerialisme », j’en passe et des meilleures. Duménil et Lévy ne sont pas des poètes ! Restons en à leur interprétation de la crise et aux conséquences qu’ils en tirent. D’abord ils retiennent que la mise en place d’une forme d’économie mixte, comme conséquence à la fois de la Crise et de la Seconde Guerre mondiale ne doit pas être analysée simplement comme une forme de restauration et de sauvetage d’un capitalisme peu régulé. Sur ce point nous leur donnons raison, à l’opposé des marxistes « purs » qui ne voient l’Etat et ses interventions comme un simple moyen de reculer les échéances d’une fin brutale du capitalisme. En effet, cette économie mixte, que par extension on nomme à tort keynésianisme, modifie les contours de la propriété privée des moyens de production, et donc fait évoluer le système économique vers quelque chose de nouveau, amenant une amélioration générale des conditions de vie des classes les plus défavorisées.

    Leur analyse des luttes des classes pose cependant problème. Ils supposent que ce sont les cadres – notion finalement très vague mais qui suggère que ce sont eux qui ont et qui auront à terme un rôle central – qui détiennent la clé de l’évolution vers des formes plus collectives d’organisation économique, politique et sociale. Ils se réfèrent pour cela au rôle que les cadres auraient joué dans la mise en place du keynésianisme d’après-guerre. Ceux-ci se seraient alliés alors avec les classes populaires pour imposer des choix en faveur de plus d’égalité sociale aux détenteurs de capitaux, leur imposant un resserrement des inégalités et une amélioration générale des conditions de vie des classes les plus pauvres. Cette analyse nous paraît assez intelelctuelle, et ne tient pas compte de deux phénomènes importants : d’une part les syndicats ouvriers étaient puissants, et d’autre part les cadres en voie d’expansion avaient des racines directes dans les classes inférieures, ils en étaient issus par un système de promotion sociale. C’est une vision assez bureaucratique de ce que sont les classes sociales et cela ne tient pas compte de l’émergence d’une nouvelle classe, ou sous-classe comme on veut, qui a des formes de vie prolétarisées et en même temps qui n’appartient pas au domaine de la production de marchandises. Or ce groupe social est en expansion très forte dans les pays les plus développés. Il n’a pas les mêmes réflexes de classe que le prolétariat traditionnel et donc ne s’occupe pas de la question centrale qui est celle de la propriété des moyens de production. On voit bien que ce groupe est très insatisfait, aigri, mais il n’est pas combattif, souvent peu syndicalisé, il n’a pas pour l’instant trouvé des formes adéquate d’expression. Il ressemble par son absence de conscience de classe et par son faible niveau d’instruction à une sorte de lumpen-prolétariat qui subit plus qu’il ne revendique. Il n’est pas porteur d’une nouvelle logique sociale qui peu à peu s’imposerait. Les cadres sont d’ailleurs très loin de ce qu’ils sont et de ce qu’ils pensent. Il y a une coupure très nette entre les cadres et ce nouveau prolétariat, aucune continuité comme il pouvait y en avoir une entre les cadres et les prolétaires dans la période de l’industrialisation ascendante.

    De cette erreur d’analyse, les auteurs en déduisent des solutions qui me paraissent complètement erronées. Ils pensent que la mondialisation doit s’accélérer, que c’est une bonne chose, et que celle-ci peut être maîtrisée. Il y a une naïveté confondante à opposer « une bonne mondialisation » à une mauvaise mondialisation imposée par la finance, sans même se poser la question de qui a imposé une mondialisation aussi mauvaise pour tout le monde.

    C’est ainsi qu’ils pensent que la sortie de l’Europe et de l’euro serait une catastrophe, toutefois sans avancer des arguments convaincants, ni même chiffrés d’ailleurs. Ils laissent entendre que la solution pourrait venir d’une maîtrise démocratique des institutions européennes. Mais est-ce possible ? Comment cela pourrait-il se faire ? Ils ne donnent aucune indication, ils supposent que les traités peuvent être révisés. Cette position vient probablement de leur passé gauchiste et de leur mauvaise analyse de ce qu’est la nation. Ils ne comprennent pas que la nation est autre chose qu’une forme droitière d’organisation sociale et économique. C’est une unité culturelle avant tout qui rend compréhensible les formes du pouvoir politique et qui ouvre un horizon facilement lisible vers ce que pourrait être une forme plus juste et plus fraternelle de société. Cela revient à laisser croire que finalement la construction européenne était à l’origine autre chose que ce sur quoi elle a débouché. C’est une erreur de méthode, car en suivant Marx, ce ne sont pas par leurs intentions qu’on doit juger les systèmes, mais par leurs aboutissements, et donc l’Union européenne doit être analysée dans ses résultats concrets qui sont une forme particulière de régression sociale. Les auteurs mettent en avant la nécessité de se réapproprier l’appareil d’Etat, mais comment cela est-il possible à l’intérieur du système des institutions européennes qui au contraire ont pour but de détruire d’abord les Etats nationaux ?

    Plus généralement ce qu’on contestera dans cette approche c’est justement son manque de lien direct avec les luttes sociales. Que veulent nos auteurs ? Que le changement viennent par en haut ? Dans une sorte de sursaut éthique et politique des cadres ?

    Il y a bien évidemment des passages intéressants dans ce livre, notamment sur les différences entre les formes divergentes de l’évolution du capitalisme français et du capitalisme allemand, l’un se trnasformant rapidement en une forme anglo-saxonne et financiarisée, l’autre conservant tout de même des bases industrielles importantes. Mais dans l’ensemble cela reste très confus à la fois sur le plan théorique et sur le plan des issues politiques. 

     

    « Coralie Delaume, Europe les Etats désunis, Michalon, 2014Frédéric Lordon, La malfaçon, Monnaie et souveraineté démocratique, LLL, 2014 »
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  • Commentaires

    1
    Vendredi 25 Avril 2014 à 11:50
    Bifurcation
    Dans le livre sur la macroéconomie (En finir avec les crises et le chômage "edilivre.com") il y a la logique qui semble manquer dans la "Grande bifurcation", celle d'un J.M Keynes revu à la lumière des systèmes. Et aussi le darwinisme qui permettrait de revisiter le comportement des sociétés. Quant à l'Europe il faudrait tout revoir en supprimant la centralisation autour de la BCE ainsi que la création monétaire. Redonner l'indépendance à chaque pays. Refonder l'alliance sur une base confédérale en s'inspirant de la Suisse?
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