• Gérard Davet & Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça, Stock, 2016.

     

    Gérard Davet & Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça, Stock, 2016.

    C’est un livre qui a fait couler déjà beaucoup d’encre, et enfler des polémiques assez inutiles selon moi, que ce soit à propos des juges ou des footballeurs. La plupart de ceux qui les ont développées n’ont pas dû lire le même livre que moi. Du coup la plupart du temps la critique porte sur des aspects très mineurs du quinquennat malheureux de Hollande. On a des phrases ressorti hors de leur contexte, comme cette formule malheureuse à propos de la Marianne voilée, comme s’il se mettait en situation de rechercher le vote musulman pour 2017. La réalité de ces entretiens est cependant bien plus maîtrisée qu’on le laisse entendre. Voilà ce qu’il dit :

    « La femme voilée d’aujourd’hui sera la Marianne de demain. » « Parce que, développe-t-il, d’une certaine façon, si on arrive à lui offrir les conditions pour son épanouissement, elle se libérera de son voile et deviendra une Française, tout en étant religieuse si elle veut l’être, capable de porter un idéal. Finalement, quel est le pari que l’on fait ? C’est que cette femme préférera la liberté à l’asservissement. Que le voile peut être pour elle une protection, mais que demain elle n’en aura pas besoin pour être rassurée sur sa présence dans la société. »

    A trop chercher des poux dans la tête de Hollande, on produit une critique de son quinquennat qui ne tient pas la route. C’est un gros pavé, plutôt emmerdant à lire, saturé d’intentions malveillantes des deux auteurs. Et le principal reproche qu’on fera à ces deux journalistes du Monde, c’est qu’ils ne font quasiment aucune analyse de ce que raconte Hollande. Ils le trouvent intelligent ! C’est dire leur propre imbécilité.

     Gérard Davet & Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça, Stock, 2016.

     

    On peut se poser la question de savoir pourquoi Hollande prend autant de temps à discutailler avec des journalistes. Il y a sans doute plusieurs raisons. La première est qu’il n’est pas très sûr de lui et de l’efficacité de sa politique, et en la présentant à des journalistes assez ignares d’ailleurs, il se conforte dans l’illusion qu’il maîtrise quelque chose. La seconde est sans doute qu’il présente ainsi un bilan positif de son mandat en vue de se représenter. Tout au long de ces entretiens, il se comparera d’ailleurs en permanence avec Sarkozy qui, selon lui, aurait tout échoué ou presque. Si le livre est si gros c’est que tout y passe, de la politique intérieure à ses relations avec ses diverses maîtresses en passant par la politique internationale. En tous les cas il n’en revient toujours pas d’avoir été élu président… nous non plus. Autre variante de l’adage selon lequel toute la misère n’est pas chez les riches :

    « Je suis d’une certaine façon président de la République, ce qui ne veut pas dire que je ne souffre pas. »

    Comme Sarkozy avant lui, Hollande a perdu toute dignité attachée à la fonction. En se livrant à ces entretiens, c’est peu dire qu’il se rabaisse de lui-même. Et justement c’est sans doute ça qui fait l’intérêt de ce pavé indigeste, il montre ce qu’est devenu la politique à l’ère de la communication et du court terme.

     

    L’analyse économique du président

     

    On peut combattre Hollande pour ces idées et ses mauvais résultats, mais on ne peut pas lui enlever le fait qu’il a une idée de ce que doit être la politique économique, et qu’il a de la suite dans les idées. Il répétera d’ailleurs tout le long des entretiens avec la doublette du Monde que s’il échoue sur la question de la reprise et du chômage il sera condamné.

    Il fut un temps où il enseignait l’économie à Sciences Po. Mais il a sûrement fait des études très incomplètes en la matière. En effet, s’il avait étudié un peu la question, il se serait rapidement aperçu que la théorie de l’offre non seulement est une approche vieillotte de l’économie, elle date de la fin du XVIIIème siècle, non seulement elle est l’apanage de la droite, mais elle n’a jamais marché nulle part. C’est d’ailleurs elle qui avait plongé le monde entier dans la Grande dépression des années trente. Son idée est qu’on ne peut faire une politique de gauche que si on a l’aval du patronat !

    « Il n’y a à mon sens de réforme possible en France pour la gauche de gouvernement que s’il y a un accompagnement par le patronat »

     

    Il a toujours eu cette idée, dans les années 80, il écrivait des articles pour dire combien pour sortir de la crise il fallait faire de la théorie de l’offre :

    Le 18 juin 1985, l’apprenti journaliste écrit ceci : « C’est l’insuffisance des investissements de capacité, plus que l’affaiblissement de la demande, qui [explique] le mieux le développement du chômage. » « Qu’il soit nécessaire de transférer une part des charges de l’entreprise sur les ménages, afin de favoriser l’investissement, qu’il faille plus de flexibilité […], nul ne le conteste sérieusement », dit-il encore.   Vous avez dit politique de l’offre ?   Le jeune conseiller à la Cour des comptes assume sans fard son orientation. « À l’État-providence de la prospérité doit succéder une social-démocratie de l’après-crise », écrit-il le 26 septembre 1985. Le 9 janvier 1986, il résume sa philosophie : « La contrainte extérieure décide de tout […]. Ce qu’il reste d’autonomie pour un gouvernement, ou de marge de manœuvre pour une politique économique, relève depuis 1983 de l’infiniment petit […]. La politique économique est désormais l’art d’accommoder les restes, sous-entendu les rares marges d’autonomie qui subsistent. »

     

    Hollande se doute-t-il que ces recettes appliquées depuis trente ans non seulement ont eu des résultats désastreux dans les pays développés, mais qu’elles ont participé aussi de la crise de 2008 ? Il ne semble pas. Il en est resté aux débuts du thatchérisme triomphant du début des années 80. Autrement dit, il a une vision de l’économie qui est  celle qui avait cours avant Keynes, avant la crise des années trente !

    On remarque dans la citation que j’ai recopiée ci-dessus, que Hollande considère que « l’environnement » est comme une donnée naturelle à laquelle il faut s’adapter, c’est ce qu’on appelle la contrainte extérieure, ou la mondialisation, il n’imagine même pas qu’on puisse l’aménager ou la défaire. Il ne veut pas comprendre que la mondialisation ce sont d’abord des lois et des nouvelles règles qui ont été forgées et mises en place aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne avant de se diffuser au cœur de l’Union européenne. La mondialisation n’est donc pas une réalité indépendante des rapports de forces : c’est juste le triomphe du camp de la déréglementation au nom d’une hypothétique efficacité.

     

    L’illusion européiste

     

    L’autre aspect du discours de Hollande est de se flatter d’avoir sauvé l’euro au moment de la crise grecque, arguant que les Allemands et le FMI finalement militaient pour une sortie de Grèce de l’euro. Cette approche est discutable. D’abord parce que ce n’est pas l’euro qu’il aurait fallu sauver, mais plutôt les Grecs et leur économie, ensuite parce que probablement les Allemands faisaient du chantage, en effet ce sont les seuls à avoir un intérêt concret au maintien de la zone euro. Je passe sur l’absence de recul de Davet et Lhomme sur l’idée qu’ils se font sur l’Europe et son fonctionne qui avalise l’image de Grecs paresseux qui payent aujourd’hui leur indiscipline. Mais ainsi que le montre Romaric Godin dans un article fort bien documenté, Hollande n’a fait que s’aligner sur la position de l’Eurogroupe et donc sur celle imposée par l’Allemagne, à savoir punir la Grèce de sa rébellion[1]. On ne saura pas en quoi cela eut été un drame si Tsipras avait suivi son peuple. 

     Gérard Davet & Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça, Stock, 2016.

     

     

    « On voit bien ce que les Allemands veulent faire, ils vont nous dire que ça va coûter de l’argent, que ça les oblige à couper une partie du remboursement de la dette elle-même. Les Grecs ne se sont pas rendu compte, encore. » Le danger d’un Grexit imposé à Athènes est grand, d’autant que la directrice du FMI est sur la même ligne que les Allemands. « Lagarde, elle est pour la sortie, confirme Hollande. Elle me l’avait dit. Avec des arguments que l’on peut entendre : elle pense que la Grèce ne peut pas se relever avec ce qu’on lui fait subir, avec la dette qui est la sienne, que la meilleure façon, ce serait de la suspendre de la zone euro. Elle est courtoise, mais soumise à une pression américaine, et à des pressions au sein de son institution, sur le thème : “Vous êtes durs avec les Africains, pourquoi avec la Grèce vous ne seriez pas durs ?” »  

    Hollande se définit comme un européen convaincu. Mais il n’évoque jamais le fait que l’Europe est en crise et que ses résultats sont lamentables sur tous les plans, dès lors pourquoi continuer stupidement d’avaler toutes les couleuvres possibles et imaginables pour y rester ? Sapir suppose que l’idée profonde qui est ancrée dans le discours hollandais, mais aussi celui de nombreux hommes politiques, c’est le renoncement à la souveraineté[2].

     

    Conclusion

     

    Ce que nous voyons à travers ce livre épais et sans saveur, c’est le portrait d’un homme sans stratégie et sans beaucoup de dignité pour exercer cette fonction maintenant dévoyée. Accroché comme un imbécile à des questions de com – comme si la pilule passerait mieux auprès des Français – il croit avoir fait des réformes importantes. Mais outre que la plupart de ces réformes n’améliorent rien du tout – par exemple l’inutile réforme des régions – elles s’inscrivent principalement dans le cadre d’une lecture de l’économie de marché qui laisse entendre que les lois du marché sont supérieures à toutes les autres, y compris à celles de l’expression populaire. Sans doute est-ce pour cela qu’il apparaît aussi mou et indéterminé. Mais il ne l’est pas, il travaille d’abord pour les marchés en pensant que tôt ou tard le gâteau gonflera et qu’il y aura des miettes à ramasser pour les plus pauvres.
     

     

     


    [1] http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-francois-hollande-et-sa-fausse-legende-608394.html

    [2] http://russeurope.hypotheses.org/5338

    « Jacques Sapir, L’euro contre la France, l’euro contre l’Europe, Cerf, 2016Le sondage de Paris Match sur ce que veulent les Français »
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