• Gérard Berréby et Raoul Vaneigem, Rien n’est fini, tout commence, Allia, 2014

     

    L’Internationale situationniste a manifestement été à la pointe de la « radicalité » dans les années soixante. Son influence a ensuite décliné après Mai 68, à partir du moment où le mouvement révolutionnaire a  reflué et où Guy Debord a commencé à produire des livres et des films sous son propre nom.

    C’est au moment où l’on va commémorer les vingt ans du suicide de Guy Debord que ce livre paraît. Ce document est capital à la fois parce qu’il parle d’une période finalement assez glorieuse où il semblait encore possible d’agir et de penser en dehors des cadres convenus des partis été des institutions, et parce que les situationnistes eux-mêmes ont toujours refusé de témoigner sur leur passé, à la fois parce qu’ils trouvaient que cela livrait leur mouvement au spectacle médiatique, et parce qu’il y avait une sorte d’omerta pour ne rien dire d’important sur ce que ces gens avaient été. La gloire des situationnistes a été croissant avec le temps qui passe, et surtout celle de Guy Debord qui est devenu la référence aujourd’hui internationale de la radicalité, à tel point que n’importe qui peut se réclamer de lui, y compris même le sinistre Philippe Sollers qui par ailleurs se plait à rencontrer le Pape.

     

     

    Le développement de l’IS

     

    Le livre est construit comme un dialogue entre Gérard Berréby et Raoul Vaneigem. Berréby a monté une maison d’édition, Allia, qui s’est spécialisée dans la publication de textes situationnistes et radicaux et son rôle a été décisif pour une meilleure connaissance de l’histoire de l’IS. Mais il est un peu plus qu’un éditeur, ce que certains lui reprocheront, et il a acquis une connaissance très pointue de l’histoire des avant-gardes. Vaneigem est évidemment bien plus connu, à la fois comme une des têtes pensantes de l’IS et comme l’auteur du Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations, ouvrage qui a marqué toute une génération et un peu au-delà sans doute.

    Les deux hommes conversent librement autour du thème de la radicalité et de la nécessité de changer un monde qui décidemment ne convient plus à personne, sauf à quelques banquiers. Le fil conducteur de cette méditation est le parcours de Vaneigem lui-même. Fils d’un cheminot belge, adhérent du Parti socialiste belge, il est très tôt pris dans cette nécessité d’agir à la transformation du monde. Eloigné des tendances communistes représentées par le stalinisme, il va après un long détour rencontré Guy Debord par l’intermédiaire d’Henri Lefebvre, professeur de sociologie alors flamboyant et innovant dans ses cours comme dans ses écrits qui portent sur La critique de la vie quotidienne.  

      

    Jacqueline de Jong, Attila Kotányi, Raoul Vaneigem and Jørgen Nash at the conference in Gothenburg, 1961 

    L’IS est alors une avant-garde assez confidentielle mais qui gagne en expérience et en reconnaissance au fil du temps. S’éloignant de ses premières formes artistiques, elle s’oriente vers la défense d’une révolution joyeuse et ludique, qui mette en son cœur les conseils ouvriers comme véhicule de la transformation radicale de la société. En 1966 son existence apparaît au grand jour avec ce qu’on appelle le scandale de Strasbourg où un quarteron d’étudiants s’empare de l’UNEF locale et en profite pour faire éditer un texte devenu célèbre dans le monde entier, De la misère en milieu étudiant. Cette brochure, rédigée par Mustapha Khayati est un appel à la révolte en même temps qu’une critique en règle de la société de consommation et de ses conséquences.

      

    Les impasses de l’après 68 

     

    L’IS elle-même se sclérosera après le grand mouvement de mai 68 et se dissoudra en 1972, ses participants frayant chacun leur chemin d’une manière plus ou moins intéressante. Guy Debord deviendra par la suite un auteur de films et de livres réputés, et une référence nouvelle pour l’avant-garde  culturelle, telle qu’elle peut être représentée par des gens comme Philippe Sollers et la mouvance qui gravite autour de lui.

    C’est donc tout ce mouvement que retrace le livre, en en rappelant les origines historiques aussi bien que littéraires, son rapport avec le surréalisme notamment. Quel que soit l’avis qu’on porte sur les travaux de Raoul Vaneigem, c’est un ouvrage capital car il décortique les mécanismes de la subversion et de la résistance à la marchandisation du monde. C’est également un livre sombre car évidemment les perspectives de bouleversement du monde aujourd’hui ne paraissent pas très enthousiasmantes. Vaneigem est pourtant plus optimiste que Berréby, et croit encore en un possible ressaisissement de la conscience révolutionnaire dans un monde à l’agonie.

    Non seulement cet ouvrage rompt le silence sur ce qu’a été l’IS, ses hommes et ses femmes, mais il a le grand mérite de s’élever au-dessus des anecdotes et de décrire de façon précise une trajectoire particulière qui mettra en lumière – après 1968 – le travail d’un groupe de théoriciens qui se voulait en même temps des expérimentateurs d’une nouvelle manière d’envisage la vie.

     

    Vaneigem qui a aujourd’hui 80 ans, pointe lui-même les insuffisances de l’IS, de ses propres écrits, les insuffisances d’une époque. Le livre est aussi un témoignage sur Guy Debord, sur sa passion pour la boisson et pour la théorie, sa conception de la vie et de la révolution. Tout cela justifie de lire ce livre plutôt deux fois qu’une, quel que soit l’accord qu’on manifeste par ailleurs avec les thèses de l’IS ou le parcours de Debord.

    La critique de Vaneigem va très loin, lui-même se met en question dans le fait que les situationnistes qui se voulaient un regroupement d’hommes et de femmes libres et fraternels, se sont retrouvés à mettre en scène une élite qui fonctionnait aussi comme un instrument de domination. Berréby et Vaneigem considèrent d’ailleurs que l’IS, en tant qu’organisation, a commencé de se scléroser avant mai 68, c’est-à-dire après la publication des trois ouvrages majeurs produits par l’IS, De la misère en milieu étudiant, La société du spectacle et Le traité de savoir vivre.

     

    Remarques sur les avant-gardes et leur destinée

     

    Il y a un sujet qui n’est pourtant pas discuté, c’est le rôle des avant-gardes. Pour moi un des défauts majeur de l’IS et donc de Debord est d’avoir joué justement ce jeu-là. J’ai entendu parler de l’IS au moment du scandale de Strasbourg, et nous étions plusieurs qui trouvions cela très drôle. Mais pour le reste l’IS était dans l’ombre, on n’en parlait pas. Et quand nous nous sommes agités à faire mai 68, tous leurs écrits nous étaient inconnus. Personne n’avait lu les ouvrages que je viens de citer. Nous étions sur des positions d’ultra-gauche, c’est-à-dire que dans le mouvement de mai 68, nous nous heurtions aux gauchistes qui justement voulaient eux créer un parti d’avant-garde qui entraîne après lui la masse et finit par prendre le pouvoir. L’ultra-gauche, comme l’IS, défendait l’idée du pouvoir des conseils ouvriers comme forme de pouvoir alternative à celle de l’Etat et du capital.

      

    Mai 68, pour ce qu’il m’en souvient, s’est déroulé comme suit. Une révolte spontanée a conduit à un vaste mouvement d’occupations des usines, des universités, des entreprises, et a paralysé le pays pendant de longues semaines. Le PCF et la CGT ont rapidement compris l’importance de ce mouvement et ont tout fait pour le saboter, c’est-à-dire le réorienter vers une gestion paisible de la fin d’un conflit avec les négociations sur les salaires et les conditions de travail. A côté de ces deux organisations de masse puissantes – qui d’ailleurs entameront un long et fatal déclin après 68 – il se trouvait des organisations gauchistes, trotskistes et maoïstes principalement qui rêvaient comme je l’ai dit à la recréation d’un parti de type bolchévique. Mais les situationnistes ne jouaient aucun rôle, même s’ils se sont beaucoup agités principalement à Paris. Du reste, ils se font fait éjectés rapidement du comité de la Sorbonne occupée, balayés par les trotskistes.

    J’ai commencé, comme mes amis de l’époque, à lire les textes situationnistes je crois en septembre 68. J’ai lu La société du spectacle dans l’édition originale de 1967 qu’on trouvait très facilement en librairie. Ce qui veut dire que cet ouvrage, comme celui de Vaneigem n’avait eu strictement aucune influence sur le mouvement de mai 68. La gloire de l’IS puis de Vaneigem a été proportionnelle au déclin du mouvement révolutionnaire. Leurs écrits sont intervenus post festum, comme une explication de ce qui s’était passé plus que comme un outil, fut-il intellectuel de transformation de la société. Plus généralement ce qui nous posait problème dans ces écrits, même si sur beaucoup de points nous étions en accord, c’est la notion même d’avant-garde. C’est d’ailleurs ce que nous critiquions à l’époque, cette sorte de grand écart entre la revendication d’une spontanéité des mouvements de masse, et la posture avant-gardiste qui suggérait que certains étaient plus en avance que d’autre dans le combat frontal contre le vieux monde.

     

    L’autre point qui me semblait déjà à l’époque dépassé est cette croyance que le mouvement révolutionnaire avait changé de nature et qu’il s’adaptait à une société d’abondance, une société de consommation. La suite démontra avec la révolution néo-libérale, que le système capitaliste dans son nihilisme cupide avait la capacité de reconstruire la pénurie et la précarité matérielle, ce qui rendait caduque la proposition de Vaneigem qui écrivait, je croie dans Le traité de savoir-vivre, « nous ne voulons pas d’un monde dans lequel la certitude de ne pas mourir de faim s’est changé en la certitude de mourir d’ennui ». Pour notre malheur sans doute, l’économie est redevenue notre destinée. Et c’est probablement là  que les enseignements de Marx redeviennent pertinent dans l’analyse de l’effondrement du système capitaliste.

    L’ouvrage de Berréby et Vaneigem est par ailleurs richement illustré, ce qui accroît évidemment encore son intérêt. On notera encore des remarque pertinentes sur le rôle des uns et de sautres dans le développement de ce mouvement singulier, notamment celui de Michèle Bernstein. 

    Liens

     

    http://www.liberation.fr/livres/2014/10/01/vaneigem-s-interesse-plus-a-l-humain-debord-plus-theorique-a-la-structure-de-la-societe_1112635

    « Emmanuel Macron est fatigantMoishe Postone, Critique du fétiche capital, PUF, 2013 »
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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Jeudi 16 Octobre 2014 à 11:11
    Situationnisme
    Concernant Macron, pas de doute pour moi, c'est encore du spectacle purement démagogique.
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