• Frédéric Lordon, La malfaçon, Monnaie et souveraineté démocratique, LLL, 2014

     

    Frédéric Lordon vient de publier un ouvrage qui est une compilation de ses différents articles qu’il a produit pour Le Monde diplomatique ou pour son blog La pompe à phynance. Donc pour ceux qui connaissent déjà ses thèses, il n’y a pas de surprise. Le fait que ces différents chapitres aient été écrits à des dates différentes donne également un caractère un peu décousu à l’ensemble.

    Néanmoins cela reste cohérent et solide. Il a le mérite d’aborder de front des questions que très souvent on glisse sous le tapis, tant elles sont embarrassantes. Pourquoi en effet faire de l’Europe un combat nécessaire, alors que le bilan de la construction européenne est particulièrement négatif ? Après avoir développé largement les raisons qui font de l’euro un des instruments principaux de la faillite européenne, Lordon va aborder la question taboue de la nation. Enfin pourrait-on dire, quelqu’un qui à gauche n’a pas peur de se confronter à cette idée, voire d’en revendiquer la réappropriation. C’est un des points forts de son discours, c’est que si nous voulons retourner dans le giron de la nation, ce n’est pas parce que celle-ci est un horizon indépassable, ou parce qu’elle constitue une communauté sui generis, mais parce que c’est pour l’instant le niveau principal qu’on peut se réapproprier assez facilement, et le niveau où on peut réanimer un débat politique moribond. En effet l’Europe, et pas seulement l’euro, a mis en place des institutions, monétaires ou non, qui empêche toute alternance politique : seule la voie néolibérale est admise.

    Lordon pourrait d’ailleurs être plus clair : en effet l’Europe ne souffre pas seulement de l’euro, même si cette monnaie est une des pièces fondamentales du processus, elle souffre à tous les niveaux d’une absence de contrôle démocratique, d’une souveraineté confisquée. Et donc si la sortie de l’euro est plus que nécessaire, celle de l’Union européenne l’est finalement tout autant, car ce sont bien les mécanismes institutionnels de l’Union qui ont produit cette horreur économique qu’est l’euro.

    Si je le suivrais facilement sur cette idée que l’Europe est dans l’impossibilité de générer un peuple européen et donc une souveraineté européenne, je ferais plusieurs remarques sur sa démonstration.

    - globalement on peut dire qu’elle est satisfaisante, cependant il faudrait un peu plus insister selon moi sur le fait que le but de l’Union européenne n’est pas de créer un Etat, fut-il des Etats-Unis d’Europe. La meilleure des preuves est que son projet n’est pas défini géographiquement, certains y intégrerait la Turquie, d’autres le Maroc. Son but est d’abord de détruire les Etats nations et la protection qu’ils offrent à leurs sujets, pour les remplacer par les lois du marché. Il y a un côté expérimental dans cette démarche.

    - il y a un point aussi qu’il faudrait un peu plus développer, c’est que la construction européenne est une calamité pour l’environnement. Ça saute aux yeux puisque l’ouverture sans limites des frontières engendre nécessairement une concentration des sites de production, au nom des économies d’échelle, et par suite allonge les trajets. Lordon est ouvertement protectionniste, et il rappelle que le protectionnisme n’est pas l’autarcie[1], pourtant il oublie de rappeler que le protectionnisme a un impact très sûr sur l’environnement. Outre qu’il limite les déplacements et favorise les productions locales, il permet de mieux contrôler la qualité des produits de l’industrie et de l’agriculture. Et puis, ce qui fait l’unité et l’équilibre d’un territoire c’est cet équilibre entre les différents secteurs de l’économie. En effet on ne peut pas militer pour le développement local à l’intérieur d’un pays ouvert aux quatre vents, où rien n’est sous contrôle.

    Un point intéressant du propos de Lordon est qu’il ne craint pas de parler de nationalisation. Voilà encore un mot tabou qui a disparu du vocabulaire de la gauche. Mais il faut savoir ce que l’on veut, soit un contrôle, une régulation, par les marchés, et plus particulièrement par les marchés financiers, soit un contrôle par l’Etat, et pour que cet Etat soit reconnu, il faut bien qu’il exprime une collectivité, un destin commun. Où trouver celui-ci en dehors de la nation ?

    Si Lordon ne craint pas d’aborder l’épineuse question de l’immigration, il n’hésite pas à pointer du doigt que celle-ci est aussi le fer de lance de la concurrence entre les travailleurs et donc de la baisse programmée des salaires. Cependant, il peine tout de même à donner une ligne générale pour une politique d’immigration cohérente. C’est un point important sur lequel nous devons travailler un peu plus, car c’est bien aussi de cette lancinante question que se nourrit le FN. Justement ce FN qui sert de repoussoir pour toute réflexion fusse-t-elle timide sur la question de la nation et de la citoyenneté.

    Qu’est-ce qu’il reste à l’Europe institutionnelle pour faire sa réclame ? Rabâcher l’idée débile selon laquelle elle aurait permis la paix ? Alors même qu’elle ne fait que semer la discorde entre les peuples : l’Allemagne est devenue un pays autant détesté qu’au moment de la guerre de 39-45, alors qu’elle met tout en mouvement pour générer des conflits incertains à ses frontières comme le montre la crise ukrainienne, alors que les politiques autéritaires mettent les peuples à genoux et les conduisent au bord de la guerre civile. Cela relève aujourd’hui de la plaisanterie.

    C’est au final un ouvrage très intéressant dont je partage largement les analyses, et Lordon précise bien que si la sortie de l’euro est une étape politique nécessaire, elle ne sera pas suffisante, et que cela ne doit pas nous empêcher de réfléchir à un modèle de société pour le futur. La sortie de l’Union européenne est un préalable à une politique de gauche, c’est-à-dire une politique qui vise à combattre les inégalités. Car quoi qu’on fasse, quoi qu’on pense, l’Union européenne est de droite, conçue par des hommes politiques de droite, elle n’a aucune vocation à produire une Europe sociale et du reste elle s’en garde bien. Faisons quelques petites réserves tout de même. Si le livre est bien écrit, il dérape parfois dans le jargon un peu précieux. Or un  tel livre n’est pas fait pour une élite plus ou moins éclairée, mais plutôt me semble-t-il pour le peuple, car c’est lui qui vote n’est-ce pas, et sans sa participation active il est impossible de réinventer la démocratie. On relève aussi quelques passages incongrus comme celui qui tend à dire que le tourisme est admissible dans le cadre d’un protectionnisme raisonné, le tourisme est une activité très destructrice pour l’environnement, et elle pousse les villes à s’aménager en fonction de ses recettes. En outre, elle tend à développer les activités de domesticité, ce qui va à l’encontre des principes de l’émancipation sociale.

    Il est réjouissant qu’il y ait maintenant à gauche un large catalogue d’ouvrages qui prônent la disparition de l’euro tout en multipliant les points de vue et qui ne craignent plus de revendiquer un destin national construit autour des idées de partage et de solidarité. Frédéric Lordon rejoint ainsi Jacques Sapir et Aurélien Bernier.

     

    Liens 

    http://www.les-europes.org/article.php3?id_article=12



    [1] Encore que pour les auteurs mercantilistes, l’autarcie était cette capacité des nations à satisfaire leur besoin d’indépendance, et pas forcément une fermeture à toute forme d’échange commercial.

    « Gérard Duménil & Dominique Lévy, La grande bifurcation, La découverte, 2014Dominique Simonnot, Plus noir dans la nuit, Calmann-Lévy, 2014 »
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  • Commentaires

    1
    Pereré
    Dimanche 27 Avril 2014 à 16:52
    Lordon
    Evidemment je suis d'accord. L'Europe des nations. Comme la confédération Suisse. Langues différentes, origines différentes. Gestion commune mais cantons autonomes. La difficulté est que ça semble difficile à l'échelle de l'europe. La proximité est la base de l'union.
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