• Franz Mehring, Karl Marx, histoire de sa vie, Omnia, 2009

     Il y a une pléthore d’ouvrages sur Marx de différente qualité. Et si la vie de Marx reste intéressante, ce n’est pas pour son côté glamour, mais plutôt pour la trajectoire qu’il a traversé : il a connu le mouvement ouvrier dans ses débuts, et l’a accompagné dans son développement aussi bien en lui fournissant une théorie solide qu’en essayant de lui donner une forme politique sur le plan international.

     

    Biographie à l’ancienne, très respectueuse, Franz Mehring a consacré beaucoup de temps à construire cette vie de Marx. Ce travail est très réputé, il a connu un très grand nombre d’éditions dans toutes les langues. Cependant, il ne traite pas de Marx comme théoricien, il le présente plutôt comme un homme politique qui s’appuie sur une analyse novatrice de l’économie. Certes on y trouvera quelques analyses de ses principales œuvres, mais sans recul critique, et surtout, c’est une approche contestable de Marx qui en fait une sorte d’économiste.

    Franz Mehring se rapprochera des marxistes du SPD allemand, donc le courant réformiste si on veut, dans les années 1880. La biographie elle-même ayant été publiée en 1918. Malgré cette approche, ce travail contient beaucoup de qualités. La première est de décrire par le menu les relations que Marx, au caractère difficile, entretenait avec le mouvement révolutionnaire en expansion. Cela permet à Mehring de réhabiliter Ferdinand Lasalle que les bolcheviques se sont complus à traiter en « chien crevé », mais aussi Bakounine. Il rappelle que tout bien pesé Marx avait une certaine admiration pour le révolutionnaire russe.

    Mehring décrit d’une manière très précise le développement de l’AIT, et les magouilles qui vont nécessairement avec. Y compris en ce qui concerne Marx et Engels. D’ailleurs cette première internationale sombrera finalement dans ses excès de disputes et de tendances.

    Si Mehring a beaucoup de respect pour le théoricien Marx, il en a un peu moins pour le stratège politique qui s’est si souvent trompé. Par exemple quand la guerre entre la Prusse bismarckienne et la France de Louis Napoléon Bonaparte menace, Marx et Engels pensent que d’un point de vue révolutionnaire c’est mieux de se ranger du côté de la Prusse, pensant que cela renforcera l’unité de l’Allemagne et donc le prolétariat allemand, le plus apte selon eux à faire une révolution. Pour eux une victoire de la France serait un désastre politique, gelant pour longtemps le processus révolutionnaire. C’est pourtant bien l’inverse qui s’est passé. La victoire de Bismarck a engendré la répression sanglante que l’on sait de la classe ouvrière française, avec des dizaines de milliers de morts, des dizaines de milliers de déportés. En outre, cette défaite engendra par la suite le conflit de la Première Guerre mondiale qui sonna le glas au niveau mondial d’une révolution socialiste.

    Bien évidemment tout le monde peut se tromper, tout le monde se trompe d’ailleurs dès lors qu’il faut envisager les conséquences à moyen terme d’un mouvement qu’on a sous les yeux. Mais pour ce qui concerne la guerre franco-prussienne, l’erreur de Marx et d’Engels s’explique par leur origine germanique, ce qui est plus difficile à admettre pour des hommes qui se voulaient au-dessus de la contingence nationale. Certes dès lors que Bismarck transformera sa « guerre défensive » en guerre d’annexion Marx, Engels et l’AIT la dénonceront, avec d’autant plus de violence qu’elle fut suivie d’une collusion entre la bourgeoisie française et prussienne pour liquider la Commune de Paris, mais on peut dire que le mal était fait.

    Mehring décrit dans le détail les affres de la création chez Marx. Celui-ci repousse en permanence le moment où il publiera son grand ouvrage sur l’économie. Pour Mehring c’est parce que Marx est un perfectionniste. Il s‘appuie sur des lectures innombrables et parfois oiseuses. Mais on peut aussi interpréter cela comme des hésitations, un manque de sûreté en soi quelque peu paradoxal.

    D’ailleurs Marx sera très déçu par la réception du Capital. Les critiques ne sont pas à la hauteur du livre. Les ouvriers ne le liront pas. Il faut dire que l’ouvrage est difficile. Cent cinquante ans après les disputes à propos du sens qu’on doit lui donner persistent. Si le livre a donné autant de lectures différentes de Bakounine à Lénine, de Rosa Luxembourg à Moishe Postone, c’est que probablement il recélait beaucoup d’ambivalence.

      

    Franz Mehring et sa femme Eva 

    Les contradictions dans l’approche politique de Marx sont légion. Si d’un point de vue théorique il sera un critique féroce de l’Etat, avançant que celui-ci n’est que le bras armé du capital, il fera pourtant des concessions tout à fait réformistes en défendant au sein de l’AIT la lutte pour la réforme de la journée de travail, ou pour l’augmentation des salaires. Il avait beau critiquer Lasalle à travers le programme de Gotha pour ses concessions réformistes à la logique étatique, il n’arrivait pas toujours à s’en détacher.

    Il est vrai que s’il critiquait les idées proudhoniennes sur le développement des coopératives sur la base d’un crédit gratuit comme une concession à la logique du marché, il n’avait guère d’idée de ce que pourrait être concrètement une société socialiste. C’est à peine s’il eut le temps d’ériger vaguement la Commune de Paris comme une ébauche d’un modèle plausible. La Commune fut un choc pour Marx, non seulement parce qu’il n’avait pas su anticiper ce type de mouvement, mais aussi parce que ce mouvement se termina dans un bain de sang tragique. Il produira un très beau texte sur la Commune, La guerre civile en France, qui sera aussi la position officielle de l’AIT sur cette question. Après cet échec dramatique pour les prolétaires européens, Marx ne sera plus jamais le même, et de nombreux signes indique qu’il avait une foi de plus en plus limitée dans une possible révolution sociale, même s’il n’a jamais rien renié des critiques fondamentales qu’il a adressé au capitalisme.

      

    Les communards dressent des barricades 

    Mehring analyse finement le développement puis la fin de l’AIT qui s’écroule au même moment où les partis socialistes vont se développer dans un cadre national. Dès lors le rôle de l’AIT va être négligeable. Se refusant à être un simple bureau de statistiques et de contacts, de mise en commun des ressources et des luttes, Marx et Engels vont tenter de mettre en œuvre une option centralisatrice. Non seulement cette option échouera, mais elle sera le tombeau d’une certaine forme de communisme. Notez que le parlementarisme qui suppose qu’en contrôlant l’Etat on peut faire avancer la cause du socialisme, était critiqué par Marx, mais c’est pourtant par ce biais là que la social-démocratie allemande devint la puissance que l’on sait. En tous les cas cette tendance ne sut pas s’opposer aux guerres entre l’Allemagne et la France, et bien sûr plus tard aux deux conflits mondiaux qui ravagèrent la planète. Cependant il n’est guère possible de savoir si c’est parce que le mouvement ouvrier se développa dans un cadre national qu’il n’arriva pas à faire obstacle aux mouvements guerriers. Mais les représentants de l’AIT avaient aussi conscience que le développement national était nécessaire à cause des disparités de toutes sortes qui existaient entre les différents prolétariats, à commencer par celle de la langue. En outre, cette volonté de maintenir le mouvement révolutionnaire dans un cadre strictement international conduisit à des dérives bureaucratiques lamentables, dérives dont Mehring ne cache rien, y compris quand il faut mettre en avant la responsabilité de Marx et d’Engels, il présente d’ailleurs ce dernier comme très arrogant, autoritaire et cassant.

     

    C’est donc une très bonne biographie, même si elle est lacunaire sur pas mal de points, notamment sur la vie privée de Marx. Mehring fait à peine allusion à une liaison brève que Marx aurait eu lors d’un voyage en Allemagne, mais il ne dit rien du fils qu’il eut avec sa bonne et qu’il ne reconnut jamais au grand dam de ses propres filles qui lui reprochèrent son hypocrisie bourgeoise. Si l’ouvrage tente un portrait de l’homme et de ses engagements politiques, il ne faut pas s’attendre à y trouver une analyse fine de ses écrits les plus théoriques.

     

    Bibliographie

    Mathieu Léonard, L'émancipation Des Travailleurs - Une Histoire De La Première Internationale, La Fabrique, 2011

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