• François Ruffin, Merci patron, 2015

     François Ruffin, Merci patron, 2015

    Bernard Arnault est ce qui se fait de pire dans l’oligarchie financière. Il est l’homme le plus riche de France, 38 milliards de dollars au dernier pointage, mais sans doute bien plus puisqu’au moment où j’écris cela, sans doute son bas de laine va-t-il s’arrondir encore. Des défauts, ma foi, il en a beaucoup, arrogant et menteur, il est aussi un mauvais Français, il a défrayé la chronique lorsqu’en 2013, il avait voulu se faire belge pour payer moins d’impôts. Cet Harpagon nouvelle manière a été élevé au grade de Grand Chevalier de la Légion d’honneur en 2011 par son ami Nicolas Sarkozy. Mais il n’est pas chien Bernard Arnault, il se commet aussi avec ce que Le Figaro croit être la gauche et n’hésite pas à serrer la louche au petit Macron, ou même encore avec un ennemi déclaré de la finance comme François Hollande.  

     François Ruffin, Merci patron, 2015 

    Macron se trouve toujours où il faut dès qu’il y a une place pour un lèche-cul 

    Au-delà du portrait très négatif de Bernard Arnault que dresse Ruffin, il y a l’industrie du luxe, puisque la fortune d’icelui en dépend. Or l’industrie du luxe, même si ses marchandises sont produites dans des conditions lamentables pour les salariés, est représentative de cette opposition entre le peuple d’en bas qui n’a pas les moyens, et l’élite ou la pseudo élite qui dépense des sommes folles dans des produits le plus souvent ridicules et laids qui ne servent à rien d’autre que de parader, de rentrer en compétition avec ses petits camarades. C’est aussi une manière de démontrer aux sans-dents qu’ils ne sont rien, pas plus aujourd’hui qu’hier ou que demain, et que leur pauvreté qui les amène à admirer les utilisateurs de ces produits de luxe, qu’ils sont à leur place, et qu’ils ne sauraient rien revendiquer d’autre.          

     François Ruffin, Merci patron, 2015 

    Bernard Arnault fut le témoin du mariage du petit Nicolas 

    Au-delà de la question sociale, il y a donc une méditation sur cette industrie du luxe que parait-il le monde nous envie – ce qui doit être vrai au moins pour une certaine classe sociale. Le luxe est une industrie de tout temps considérée comme bizarre, en effet, elle est le reflet des inégalités sociales, ce sont dans ces biens de luxe que la hiérarchie sociale se matérialise. Dans une société égalitaire elle n’aurait pas de sens. Mais les économistes sont très partagés sur le sens à lui donner. Pour les uns, elle donne du travail, parfois même du travail très qualifié, et joue donc un rôle de dépense qui permet de faire avancer la société. En outre elles permettent aux riches de dépenser leur surplus d’épargne et donc de ne pas thésauriser. Pour les autres, au contraire, ces dépenses sont complètement inutiles car elles détournent des richesses matérielles qui pourraient être mieux employées pour aider à éradiquer la misère. C’est au XVIIème et XVIIIème siècle que ces questions étaient discutées, et on sait que la Révolution de 1789 n’était pas très loin du développement de la pensée physiocratique qui stigmatisait le luxe de décoration. Evidemment les ouvriers qui ont été obligés de travailler pour Bernard Arnault n’ont souvent pas eu le choix : cela fait des années maintenant que dans un monde occidental en voie de désindustrialisation on prend ce qu’on trouve. Ces travailleurs vivent dans un monde qui n’est pas celui des actionnaires et encore moins bien sûr celui de Bernard Arnault lui-même. Ces gens sont totalement indifférents au sort des ouvriers qui ont fait sa prospérité, et sans doute seront-ils les premiers à condamner l’assistanat si les licenciés de Bernard Arnault touchent des allocations chômage ou le RSA. Qu’est-ce donc cette société où les paillettes et le luxe se payent d’autant de misère et de difficultés ? Mais même si on sait cela, on soutiendra que dans une économie mondialisée à outrance, il est bon que les Français soient les champions de l’industrie du luxe – comme pour les armes quoi – parce que cela crée des emplois et donc limite les dégâts. C’est aussi une industrie très concentrée, et la fortune de Bernard Arnault vient de sa capacité à avoir pu racheter à tour de bras les firmes du secteur.

      François Ruffin, Merci patron, 2015

    C’est à ce monument du capitalisme flamboyant que Ruffin s’attaque. Malgré la faiblesse de son budget, la manière de filmer est adéquate à ce qu’il a envie de dire et de voir apparaître. C’est un film militant, anticapitaliste.  Il ne va pas s’attarder vraiment sur la personnalité de Bernard Arnault pour lequel il n’a pas de sympathie, mais plutôt s’intéresser aux travailleurs dont la vie et l’environnement a été bouleversé du fait de la stratégie de mondialisation de ce milliardaire. Se mettant en scène lui-même Ruffin s’inspire manifestement de la manière de Michael Moore de Roger et moi ou de The big one. On laisse la parole à ceux qui en sont naturellement exclus, tout en mettant une distance un peu ironique d’avec le sujet. Ou encore on tente de rencontrer Bernard Arnault lui-même pour montrer combien cet individu vit à l’écart de la société : le patronat est asocial ! Il y a quelques scènes récurrentes de ce genre de films : par exemple Bernard Arnault expliquant qu’il n’est pas question de délocaliser et de licencier. On peut dire que maintenant, les moyens de communications aidant, on perçoit ces mensonges comme juste un prétexte pour les hommes politiques qui couvrent les turpitudes du patronat.

     François Ruffin, Merci patron, 2015 

    Bernard Arnault a des copains partout 

    L’organisation du récit se fait sur le mode de la farce, Ruffin, aidé de la famille Klur que la politique de Bernard Arnault a quasi ruinée, va piéger le milliardaire par le biais de son représentant, le monsieur sécurité de l’homme d’affaire. C’est d’ailleurs la façon dont celui-ci voit le chantage exercé qui est peut-être la partie la plus savoureuse du film. Quoique l’intervention du député « socialiste » ne soit pas mal aussi. En tous les cas c’est une méthode d’action intéressante, mêlant à la fois la drôlerie et la dénonciation. On saisit donc qu’il y a là une voie ouverte quand on voit l’embarras des représentants de Bernard Arnault qui ne veulent pas que les turpitudes du patron se répandent dans la presse. Malgré la détresse de la famille Klur, il y a quelque chose d’optimiste dans leur attitude : ils ne restent pas coupés du monde et se battent, avec l’aide de Fakir bien sûr qui joint ainsi l’utile à l’agréable puisqu’en venant à l’aide de la famille Klur, la belle image de réussite de Bernard en prend un sacré coup.

     François Ruffin, Merci patron, 2015 

    Ruffin se faisant éjecter de l’assemblée de LVMH 

    Le titre du film est emprunté à une chanson des Charlots qui date du début des années soixante-dix et qu’on entend dans le film. Ce groupe était très à la mode et il s’inscrivait de fait dans le large mouvement de contestation qui avait pris de court l’ensemble de la société en 1968 – ils feront aussi du cinéma avec beaucoup de succès public. Ajoutons que le financement du film et sa diffusion se réalisent de façon non- conventionnelle. Ce fut une vrai galère de boucler le budget nécessaire à l’entreprise, l’avance sur recettes ayant été refusée et le film se diffusera à travers les réseaux sociaux. On peut le regretter, mais au moins cela garantit une liberté d’esprit et de ton. Evidemment on ne discutera pas l’esthétique du film, quoique celle-ci en vaille finalement bien une autre puisqu’elle se trouve juste être un outil, mais que comme toujours la réalité dépasse bien souvent les intentions. A travers cette histoire, c’est le portrait d’une région anciennement industrielle, dotée d’une conscience prolétarienne. Et l’opposition entre le monde du luxe, des actionnaires et celui des prolétaires laissés sur le bord de la route de la mondialisation heureuse est sidérante dans ce qu’elle montre des stigmates physiques de la lutte des classes. Mais ça ne fait rien, la famille Klur à plus de beauté et de classe que le fringant et bien nourri Bernard Arnault. Et on préférera leur compagnie chaleureuse à celle de cet arrogant milliardaire qui, comme le vampire, se nourrit du sang de l’ouvrier, pour reprendre ce que disait Marx.

      François Ruffin, Merci patron, 2015

    Comme tous les capitalistes Bernard Arnault a beaucoup d’amis dans la politique, mais aussi beaucoup de cadavres dans le placard, des affaires pas très propres, il y a une dizaine d’années était paru un ouvrage de Airy Routier sur ce personnage, ouvrage qui faisait pendant à d’autres hagiographies qui avaient sans doute été commandées par Bernard Arnault lui-même. Pour ceux que les aventures des grands barons de la finance internationale intéressent, ils peuvent s’y reporter avec profit.

     

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