• François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018

     François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018

    La lecture des mémoires des hommes qui exercent le pouvoir est toujours riche d’enseignements. Non pas parce qu’ils ont une plume déliée, ou parce que nous approuvons leur politique, ou que nous sommes dupes de leurs mensonges, mais essentiellement parce que ces mémoires nous renseignent sur la façon dont ils réfléchissent, sur leur entourage et donc sur les prises de décisions. Dans cette ère post-démocratique, Hollande comme ses collègues voit le monde comme quelque chose de posé là, une forme quasi naturelle à laquelle nous devons par force nous adapter. En vérité c’est cette posture qui est réactionnaire car elle ne tient pas compte de l’idée que le monde est ce qu’il est parce que les hommes l’ont fait ainsi par leurs lois et leurs institutions. Ces soi-disant décideurs qu’ils fassent de l’esbrouffe comme Sarkozy ou Macron, ou plus discret et tout en rondeur comme Hollande, ne décident de rien ou de pas grand-chose, sans même se rendre compte qu’il existe d’autres modèles de société qu’on pourrait mettre en œuvre, mais on ne le fait pas parce qu’on manque aussi bien de courage que d’imagination. Par exemple on peut imaginer un monde plus juste, où la finalité n’est pas l’accroissement de la richesse produite, mais un meilleur partage de celle-ci. Ou encore, au lieu de mettre en place de coûteuses usines à gaz comme la COP21 dont Hollande est si fier, on pourrait changer le modèle de production et de surconsommation[1]. De la même façon, alors que la robotisation menace de détruire des emplois par centaines de millions dans le monde, on ne réfléchit pas à une autre manière de travailler : on vise à lutter contre le chômage, comme si la création d’emplois était extensible à l’infini et qu’elle ne dépendait que de la bonne volonté des entrepreneurs qu’il faut cajoler pour qu’ils s’y décident[2]. 

    François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018

    Les mémoires des hommes politiques nous renseignent sur ce qu’ils ont fait du pouvoir qu’on leur a confié. A ce titre l’ouvrage de François Hollande est donc un ouvrage à lire. Sans doute que son succès de librairie qui contrarie tant son successeur, vient de ces interrogations. En le lisant, je n’ai pas changé mon point de vue sur le personnage, comme la grande majorité des Français, je le juge très négativement. Mais contrairement à ce que disent les journalistes, je ne le trouve pas faible, bien au contraire, il a mis en œuvre un grand nombre de réformes réactionnaires, le plus souvent inspiré par Macron qui fut aussi bien son conseiller pour la politique économique que son ministre de l’économie. Pour faire confiance à un tel personnage, il fallait vraiment qu’Hollande soit à court d’idées. Le fond de leur politique procède de la même logique selon laquelle il n’y a pas d’alternative à une politique de droite, prédatrice et inégalitaire. La différence entre les deux hommes est sans doute plus dans le caractère, tous les deux ont mené une politique de droite, libérale, favorable aux grandes entreprises et aux plus riches. Mais à la différence de Macron, Hollande n’est pas fou, moins méchant sans doute, moins stupide. Il n’a donc pas choisi de se faire détester par tout le monde, à l’intérieur des frontières comme à l’extérieur. Il a tenté d’adoucir la charge de ce qu’il exigeait du petit peuple pour rendre conforme la France aux exigences de Bruxelles. 

    Ça va mieux 

    Sans surprise donc il va s’atteler à dresser son bilan et à dire, comme ses prédécesseurs et comme son successeur de grâce à lui, même si tout ne va pas bien, « ça va mieux »[3]. On entend ce refrain depuis Chirac, et donc de Chirac à Sarkozy, de Sarkozy à Hollande, puis d’Hollande à Macron cela va mieux. Et pourtant le sentiment des Français est que depuis 1995 au moins, cela ne va pas mieux. Cela fait presqu’un quart de siècle que cette formule sert à masquer clairement les échecs continus d’une politique qui au fond est à peu près inchangée depuis cette date. Elle peut être plus ou moins dure pour les pauvres, mais elle reste toujours la même : privatisations, baisse des impôts pour les riches et les entreprises, baisse des dépenses publiques (sauf pendant la parenthèse Jospin entre 1997 et 2002). Si cela va mieux, les Français ne s’en sont pas aperçu et ont fini par élire Macron en croyant à une sorte d’alternance. Cet autosatisfecit un peu indécent tout de même est là pour venir nous dire que les réformes sont utiles pour redresser la France et accessoirement l’Europe. Car si on critique ce qui se passe en France, on peut alors reporter le débat sur la question européenne. Ça ne mange pas de pain, et cela amène bien des excuses.

    Hollande va défendre le CICE, une mesure qui est en réalité un transfert de fonds publics vers le secteur privé. Je rappelle que le CICE coûte en moyenne 20 milliards d’euros par an, soit 80 milliards sur la période 2014-2018, sommes qui auraient largement suffi à régler la dette de la SNCF. Voici ce qu’Hollande écrit à ce propos :

     

    « La plupart des économistes admettent aujourd’hui que ce crédit d’impôt a joué un rôle décisif dans le redressement de l’économie. Elle aurait selon la Banque de France contribué à la création de plus de 300 000 emplois. »

     

    C’est à la fois imprécis et mensonger. On ne sait pas quels sont les économistes qui ont admis que ce crédit d’impôt avait joué un rôle décisif dans le redressement de l’économie. En tous les cas ceux qui entourent Macron – à commencer par Jean Pisani-Ferry – ne le pensent pas puisqu’ils nous disent qu’il faut révolutionner encore de fond en comble la France, donc que Hollande n’a rien fait de sérieux. Mais peu importe. Le propos de Hollande est mensonger parce que ce même Pisani-Ferry qui était chargé de l’évaluation de ce programme nous dit que le CICE aurait permis la création ou le maintien de 50 000 à 100 000 emplois et qu’encore cela est bien difficile à chiffrer[4]. Mais admettons les chiffres avancés par Hollande, si nous rapportons les 80 milliards au 300 000 emplois créés (on ne sait pas d’où viennent les chiffres avancés par Hollande), ça nous fait des emplois créés et subventionnés par l’Etat à près de 270 000 € par an l’unité ! Sachant qu’en moyenne un emploi coûte à l’entreprise par an environ 40 000 euros, alors on a un surcoût de 230 000 € qui n’est pas justifiée. Autrement dit, au-delà de l’inefficacité de la mesure, l’Etat a organisé grâce à Hollande et Macron (il est toujours là dès qu’il s’agit de faire un mauvais coup) un accroissement des inégalités en renforçant les profits dans le partage de la valeur ajoutée. Il est étonnant qu’Hollande, homme de gauche avec un faux nez, ne se pose pas la question de la signification à long terme de ce transfert de l’argent public vers le privé, et plus précisément vers les plus riches. Cet argent ne manquera-t-il pas au fil des ans aux investissements de l’Etat, alors même que le système de santé et l’éducation sont dans de graves difficultés ? Mais de Sarkozy à Macron, en passant par Hollande, nos présidents de la République ont intégré l’idée que les investissements publics ne servaient à rien. Or c’est complétement faux ainsi que le montre les travaux de Mariana Mazzucato, non seulement les investissements de l’Etat servent l’innovation des entreprises[5], mais les réformes libérales qui ont eu lieu un peu partout dans le monde ont abouti à des transferts de valeur vers le privé qui empêche l’Etat d’agir. Or pour Mariana Mazzucato, mais c’était déjà ce que disait clairement Adolph Wagner à la fin du XIXème siècle, les investissements de l’Etat contribuent à produire de la valeur, que ce soit par le biais de la recherche, de l’éducation ou de la santé. Priver l’Etat de ses ressources en allégeant l’impôt des riches revient à surrémunérer le capital au détriment du travail et de l’Etat. Ce déséquilibre est une forme de spoliation qui aboutit à des inégalités extravagantes que même aujourd’hui le FMI et l’OCDE dénoncent[6]. Si de nombreux économistes, notamment les prix Nobel Joseph Stiglitz et Paul Krugman, reconnaissent l’importance de l’Etat, cette idée n’est pas encore arrivée jusqu’au cerveau encombré et confus des dirigeants occidentaux. Et donc Hollande est encore en retard d’une bataille, ne parlons même pas de son successeur qui pense ramener la France au XIXème siècle.  

    François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018

    Hollande considère que grâce à sa belle et bonne politique il a fini par inverser la courbe du chômage. En effet à partir du début de l’année 2016 le chômage a commencé à baisser un petit peu. Mais sur l’année 2017 cette baisse est restée faible en nombre. On est toujours au-dessus des 3 millions. Et même en avril 2018, compte tenu de la politique austéritaire de Macron, on était passé à plus de 3,7 millions[7]. Ce qui ne laisse pas d’inquiéter parce que depuis 2015 la conjoncture internationale est bonne : croissance soutenue en Europe, baisse du prix des matières premières. Toutes choses qui ne dureront pas, le prix du baril de pétrole remonte[8], et les taux d’intérêts aussi[9]. On peu même prévoir une nouvelle hausse du chômage au second semestre 2018 parce que non seulement la politique Macron-Philippe plombe la consommation, mais aussi parce que les grèves nombreuses déclenchées par les réformes libérales de cette équipe ont déjà produit des pertes très importantes qui se chiffrent sans doute en milliards d’euros. 

    François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018

    Hollande aime bien dire des banalités, déverser des lieux communs. « Le chômage est un mal français » dit-il. Si je regarde le graphique ci-dessus je me rends compte que des pays comme la Grèce, l’Espagne ou encore l’Italie qui ont fait les mêmes réformes que celles que Hollande a engagées et qui sont celles qui sont demandées par Bruxelles – autorité aussi vague que sévère – ont des taux de chômage bien plus élevés. Et je ne parle même pas des différences nationales dans le décompte des chômeurs qui rendent assez aléatoires ce genre de comparaisons. Au fond le programme mis en œuvre aujourd’hui par Macron c’est celui qui a été appliqué en mineur par Hollande, et c’est celui qui a été appliqué en Grèce avec les effets dévastateurs qu’on connait. Tout cela est bien connu maintenant. Mais Hollande ne nous explique pas pourquoi il a choisi Macron pour l’aider à mettre en place sa politique économique, alors qu’aujourd’hui il en dit pis que pendre. On sait seulement que c’est le sinistre Attali qui le lui a présenté comme un individu brillant et intelligent. Ce sont deux qualificatifs qui reviennent souvent quand on parle de Macron, mais ce sont des qualificatifs bien subjectifs et pour ma part j’ai une opinion plus nuancée sur l’intelligence limitée du nouveau président. Hollande le présente comme un séducteur – tient donc, Hollande serait-il sensible à ce genre de bêtise ? – un beau parleur, une sorte de marchand de voitures d’occasion. Ce qui est au fond assez juste pour un tel brasseur de vent. Mais il le présente aussi comme quelqu’un qui avance masqué et qui use de basses flatteries et d’obséquiosité pour arriver à ses fins et consolider ses réseaux. Ça confirme au fond les circonvolutions de cet étrange personnage qui passe de la gauche à la droite, avec une petite station au PS. Hollande fait comme tout le monde, il semble découvrir que Macron est finalement le représentant résolu et borné d’une droite dure toute entière orientée vers la satisfaction des appétits démesurés de ses commanditaires. On ne trouvera rien dans le livre d’Hollande sur les compromissions du PS (Manuel Valls tressant des louanges à Gattaz), ou encore Macron son ministre de l’économie se rendant à Davos. Bref il ne dit rien des accointances qu’il a pu développer lui-même avec la classe des « très riches ». il se présente comme celui qui a finalement limité les appétits de cette classe des « très riches ». 

    François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018 

    Hollande sur la scène mondiale 

    Sa perception de la scène internationale est assez peu fondée et argumentée. Il s’est aperçu qu’en réalité la France est un pays dont la parole compte. Ce que je crois pour ma part. Certes mais pour quoi faire ? Il s’en tient à l’idée fétichiste de défendre l’Europe envers et contre tout. Il est très fier d’avoir – selon lui – éviter à la Grèce une sortie de l’euro. Donc il a sauvé l’euro. Mais a-t-il sauvé les Grecs ? Vu l’état de l’économie de la Grèce, le nombre d’expatriés que ce « sauvetage » a générés, on peut penser que le remède ne fut pas loin de tuer le malade. Européiste ce qui me semble pourtant en contradiction avec l’idée d’une France forte, Hollande félicite donc Tsípras de s’être « courageusement » couché devant la brutalité de la Troïka et des exigences de l’abominable docteur Schaüble qui ont livré le pays au pillage systématique de leurs richesses. La Grèce va mieux dirait Hollande, la croissance a fait un timide retour en 2017, mais les Grecs, non. Du reste sur la période 2010-2018, les suicides ont été nombreux, le système de santé est moribond, le système éducatif en lambeaux. On peut lire les déboires de ce malheureux peuple presque au jour le jour avec les excellents comptes rendus que Panagiotis Grigoriou en donne sur son site pour voir tout l’écart qu’il y a entre ce que raconte Hollande et la réalité[10]. Le chômage est encore aujourd’hui à plus de 20% et encore à plus de 40% pour les jeunes – malgré tous les départs des jeunes vers l’étranger – et le PIB par tête est encore en dessous de ce qu’il était en 2010 d’au moins un tiers. Si en huit ans de mémorandum la politique économique n’arrive pas à revenir au niveau de 2018 en ce qui concerne le chômage et le PIB, c’est qu’elle est forcément mauvaise, peu adaptée à la situation. Après 1945, il n’a pas fallu 5 ans à la France pour se redresser, alors que les dégâts étaient bien pires que ceux infligés par une dette publique élevée. Il faut dire que les Grecs ont vu le malheur s’ajouter au malheur avec l’obligation qui leur a été faite de gérer les flux migratoires que l’Union européenne voulait accueillir sur son territoire. Ce qui entraîne presque mécaniquement et malgré la patience des Grecs une montée presqu’inexorable de l’extrême droite[11]. Hollande d’ailleurs ne se préoccupe guère de discuter la montée de l’extrême-droite dans toute l’Europe, ce qui est pourtant une critique cinglante de ses idées européistes[12].

     François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018 

    L’île de Kos est une des principales portes d’entrée sur l’Europe pour les migrants 

    A ce propos, on sent tout de même chez Hollande de sérieuses hésitations en ce qui concerne l’accueil des migrants. Il est vrai que durant son mandat il a freiné des quatre fers pour refuser les demandes de Merkel qui voulait en recycler 250 000 chez nous, et qui finalement du se contenter de 25 000 sur trois ans. Il n’est pas certain que son successeur soit aussi prudent en la matière. Disons que Macron a une fibre patriotique bien moins développée et aime à exhiber son multiculturalisme militant. Mais enfin même si Hollande se méfie des flux trop importants de migrants, il n’a aucune doctrine véritable sur cette question. Combien la France peut-elle accueillir de migrants sans désordre et sans perdre son identité ? 1 million ? 10 millions ? 100 millions ? Et pour quoi faire dans un pays qui compte près de 6 millions de chômeurs ? Personne ne le sait, et Hollande et Merkel non plus.

    François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018

    Hollande est par ailleurs anti-russe et anti-Poutine. Mais là non plus il ne sait pas trop pourquoi, c’est presqu’un réflexe pavlovien. Certes il n’est pas complètement idiot, et il sait bien que la Russie de Poutine n’est pas un pays communiste qui menacerait l’ordre capitaliste. On cherche vainement ce que reproche Hollande à Poutine tout au long des pages qu’il lui consacre. Voilà ce qu’il écrit :

     

    « On a présenté ces tensions comme les prémices d’une nouvelle guerre froide entre Russie et Occident. C’est inexact. Certes Vladimir Poutine cherche à rétablir la zone d’influence qui était celle de l’empire soviétique. Mais il ne s’agit plus d’un affrontement entre deux systèmes sociaux radicalement opposés. C’est une lutte d’intérêts nationaux. Poutine veut autour de son pays un glacis d’États soumis. Sa tactique consiste à encourager les conflits de ses amis avec ses adversaires, puis à les geler. Une zone grise s’établit alors à la frontière de l’Ukraine, de la Géorgie, de la Moldavie, de l’Azerbaïdjan. Ces États restent indépendants. Mais ils sont affaiblis et sujets du même coup à l’attraction russe. »

     

    Donc si on comprend bien ce que reprochent les occidentaux et Hollande à Poutine, c’est de défendre les intérêts de la nation à la tête de laquelle il se trouve. Si d’un côté il pense que l’indépendance de l’Algérie était légitime : un peuple se soulevant contre la colonisation, il ne comprend pas que la Crimée ait elle aussi le droit de choisir le système qui la gouverne. Je ne vais pas détailler la faiblesse d’une telle analyse, d’abord parce que la Guerre d’Algérie s’est terminée avec un nettoyage ethnique, les Français rentrant en Métropole pour sauver leur peau, et parce que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est un droit garanti normalement par l’ONU. Mais par les temps qui courent, ils semblent que ni les Criméens, ni les Kurdes, ni même les Catalans aient droit à ce droit ! 

    Les impasses du multilatéralisme  

    François Hollande, Les leçons du pouvoir, Stock, 2018 

    Hollande s’enorgueillit aussi du succès de la COP21. C’est incontestablement un succès spectaculaire sur le plan diplomatique. Mais outre que cet accord sur le climat est très insuffisant, et que les principes d’application de cette charte ne sont pas très clairs, on voit que ce résultat est très fragile puisque Trump le piétine et le déchire. Il faudrait donc s’interroger sur cette volonté de faire avancer les sujets importants à partir d’accords multilatéraux. Je veux dire par là que seule une mobilisation importante des Américains eux-mêmes pourra imposer une évolution positive sur le climat. En vérité la cécité d’Hollande, mais il n’est pas le seul dirigeant européen dans ce cas, porte sur la question de la souveraineté nationale. Le multilatéralisme, que ce soit sur les questions environnementales ou sur les questions économiques, signifie que des traités vont supplanter la politique et les organes qui normalement la définissent. C’est ce qu’on voit avec l’Union européenne : la Commission européenne, la Cour de justice européenne et la BCE, dont les pouvoirs sont définis pas des traités, imposent aux instances politiques élues par les citoyens, des instances politiques devenues naines par la force des choses, un cadre dans lequel ils doivent évoluer. C’est inacceptable. Et c’est une des raisons du Brexit ou encore de la montée un peu partout dans le monde des « populismes » et d’un retour des nations. On aurait aimé qu’Hollande nous dise quelque chose d’un peu consistant sur cette question. Mais pour les politiciens qui ont fait profession de mondialisme plus ou moins tempéré, c’est un sujet difficile car elle les mèneraient à y voir les racines de l’effondrement de la social-démocratie, de l’impasse de la troisième voie. 

    Terminons cette recension avec le passage suivant : 

    « Ils prétendent rester dans l’euro mais en refusent toutes les implications. C’est reconnaître sans le dire qu’ils veulent en sortir. Ce serait donc le retour à des monnaies nationales. Il n’y a là rien d’effrayant : c’était notre situation avant 2002. Mais nous devrions alors défendre seuls le niveau de notre monnaie. Mais dans ces conditions, on ne voit pas non plus pourquoi il faudrait rester dans l’Union européenne. C’est le choix des Britanniques. Ils sont allés jusqu’au bout. Pourquoi s’infliger des directives et une contribution budgétaire si en plus on se méfie du marché unique, qu’on vilipende la Commission et qu’on constate que la gauche est structurellement minoritaire au sein du Parlement européen ? Mieux vaudrait signer un accord commercial avec l’Europe. C’est ce à quoi va conduire le Brexit pour les Britanniques : être libre de ses mouvements, c’est-à-dire seuls face à la mondialisation en négociant avec la Chine, l’Amérique et le Japon et en espérant que les Russes nous traiteraient avec égard. Mais où serait le progrès pour les jeunes privés de la libre circulation, les travailleurs privés d’emploi pour cause d’innovation et les retraités privés du pouvoir d’achat de leur épargne ? » 

    On sent ici l’européisme affirmé de l’ancien président vaciller. Dès le départ Hollande est clair : sortir de l’Union européenne et de l’euro « n’a rien d’effrayant » et donc il est possible. C’est lui qui le dit. Mais alors pourquoi rester ? Là ça devient vaseux. A l’ère de la mondialisation, l’Europe pèse plus que les nations isolées. Bon, mais ce n’est pas démontré. C’est même l’inverse qu’on peut constater. L’Union européenne à 27 ne s’entend sur à peu près rien, comment dès lors pourrait-elle peser ? Que ce soit à propos de la Yougoslavie, de la question palestinienne, l’immigration ou même de la Crimée, les points de vue sont tellement partagés que cela conduit à l’immobilisme complet[13]. Il est facile de démontrer à l’inverse que du temps du général De Gaulle la France pouvait faire entendre une voix dissonante face aux Russes et aux Américains. Et même sous la présidence d’Hollande, la France a été toute seule et sans soutien véritable au Mali. A quoi a servi l’Europe dans ce dernier cas ? Strictement à rien. La fin de ce paragraphe est assez sidérante : Hollande suppose que sans l’Europe il n’y a pas de libre circulation des personnes : c’est un demi-mensonge, on n’a pas attendu l’Union européenne pour voyager en Europe. Et on pourrait dire d’ailleurs que franchir un grand nombre de frontières est plus un passe-temps qu’un idéal sociétal. « Les travailleurs » seraient « privés d’emploi pour cause d’innovation ». Là ça devient carrément obscur. Je signale à ce malheureux Hollande que l’époque du plein emploi c’était avant le marché unique et l’exacerbation de la concurrence. Mais dire que sans l’Europe les retraités seraient privés de pouvoir d’achat, là ça devient franchement grotesque ! Il me semble que l’Europe au contraire pousse à la baisse des pensions et surtout à un financement des retraites par capitalisation – est-ce pour cela qu’il parle d’épargne ? D’ailleurs Hollande a lui-même réformé les retraites, donnant au passage un coup de rabot à leur pouvoir d’achat pour se conformer aux directives de Bruxelles. Les crises financières qui se sont succédé depuis la fin du XXème siècle ont pourtant montré la dangerosité au contraire d’un financement des retraites par des fonds de pension, fonds de pension qui n’ont pu être sauvés que par une intervention massive des Etats qui se sont endettés pour ce faire. 

    Concluons 

    Hollande nous apparait finalement comme un président assez suiviste, en ce sens qu’il n’a jamais osé enfreindre les règles des traités. Mais dans le fil de la lecture, il apparaît aussi un Hollande, nettement moins bête que Macron, un Hollande qui doute aussi bien de lui-même que du bien fondé du programme néo-libéral qu’il a lui-même appliqué. Sur le plan de l’écriture c’est assez plat, sauf quand il s’attaque à Macron pour lâcher quelques flèches empoisonnées dans sa direction, sous prétexte de le mettre en garde contre ses excès. C’est ce qui nous fait dire que même s’il s’est fait aider, c’est bien lui qui a écrit ce livre. Il a beau dire qu’il n’est pas rancunier, on ne le croit pas une minute. Il n’est pas le seul à penser d’ailleurs que le nouveau président va beaucoup trop loin. Sarkozy dit aussi la même chose, bien qu’il approuve la politique économique de Macron, il pense que « cela finira très mal »[14]. Voilà au moins un point sur lequel je serais d’accord à la fois avec Hollande et avec Sarkozy ! Ce n’est pas si souvent ! 



    [1] Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Fayard, 2006.

    [2] Bernard Stiegler, La société automatique, l’avenir du travail, Fayard, 2015.ou encore Bernard Stiegler, L’emploi est mort, vive le travail !, Mille et une nuits, 2015.

    [3] Ce serait Edouard Balladur qui aurait été le concepteur du « ça va mieux » lors de sa campagne pour l’élection présidentielle de 1995. C’était une manière de se féliciter de son travail à Matignon. https://www.humanite.fr/node/102444. Aujourd’hui c’est Castaner qui reprend ce vieux tube usé, Macron ne s’y risque pas, enfin pas encore. http://www.lefigaro.fr/politique/2018/05/02/01002-20180502ARTFIG00324-christophe-castaner-il-y-a-des-fractures-mais-le-pays-va-mieux.php

    [4] http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/rapport_cice2016_28095016_ok.pdf

    [5] The Entrepreneurial State, Publics affairs, 2015

    [6] The value of everything, making and taking in the global economy, Allen Lane, 2018.

    [7] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/04/25/20002-20180425ARTFIG00036-chomage-pole-emploi-publie-les-premiers-chiffres-pour-2018.php

    [8] https://www.agenceecofin.com/economie/2004-56314-le-prix-du-petrole-retrouve-son-niveau-de-novembre-2014-a-pres-de-75-dollars-le-baril

    [9] https://www.capital.fr/entreprises-marches/les-taux-dinteret-sont-bien-partis-pour-remonter-durablement-1265624

    [10] http://www.greekcrisis.fr/

    [11] http://www.liberation.fr/planete/2018/04/23/grece-des-migrants-blesses-a-lesbos-lors-de-heurts-avec-l-extreme-droite_1645287

    [12] https://www.challenges.fr/politique/marine-le-pen-sebastian-kurz-andrej-babis-ces-leader-de-l-extreme-droite-qui-prosperent-sur-une-europe-impuissante_508228

    [13] Ce que reconnaissait du reste Hollande dans une interview aux Echos https://www.lesechos.fr/29/06/2016/lesechos.fr/0211079549317_francois-hollande----l-immobilisme-serait-la-dislocation-de-l-europe-.htm

    [14] http://www.lepoint.fr/politique/nicolas-sarkozy-a-propos-d-emmanuel-macron-ca-va-tres-mal-finir-22-10-2017-2166495_20.php

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