• Faire de la politique autrement

     S’il y a un sujet qui agite les pays développés, c’est bien l’idée de faire de la politique autrement. C’est même une lame de fond qui parcourt l’Europe – émergence de Podemos, de Syriza, l’arrive de Corbyn à la tête du parti travailliste – et les Etats-Unis avec le grand succès de Bernie Sanders dans les primaires du Parti démocrate. Ne rentrons pas dans le détail des critiques qui peuvent être faites à tous ces mouvements, mais soulignons seulement qu’ils manifestent une volonté de changement dans le fonctionnement des institutions.

     

    Cette volonté de s’émanciper des politiciens de profession est un mouvement très ancien qui vise à redonner le pouvoir aux citoyens eux-mêmes, à ne pas déléguer ce pouvoir, à l’exercer directement et pleinement. Cette tendance à l’autonomie nourrit d’ailleurs les mouvements spontanés contre des décisions politiques qu’on juge indignes et hostiles, c’est le cas des ZAD par exemple. Ces mouvements sont déjà des succès à Notre-Dame-des-Landes ou à Sirvens.

      Faire de la politique autrement

    Cette spontanéité qu’on voit périodiquement à l’œuvre un peu partout dans le monde présente pourtant plusieurs handicaps. Le premier est qu’elle est le plus souvent brouillonne et sa violence rebute des populations qui le plus souvent aspire certes à un changement, mais sont un peu désabusées et restent noyées dans leurs problèmes quotidiens. Le second est qu’elle demande un investissement de tous les instants, en effet dès que les mobilisations se défont, la défaite est assurée. Il y a pourtant des mobilisations qui arrivent à maintenir un taux de mobilisation élevé malgré le temps qui passe comme on le voit à Notre-Dame-des-Landes par exemple. Enfin ces mouvements spontanés ne présentent que très rarement une lisibilité sur le long terme, n’ayant comme seul programme que le refus de telle ou telle décision prise sans consultation du peuple.

     Faire de la politique autrement 

    Affrontements à Notre-Dame-des-Landes le 9 janvier 2016 

    Malgré ses limites, ce type de mouvement a beaucoup de vertus. Non seulement il met en évidence les mécanismes faussement démocratiques du pouvoir, mais il montre encore qu’il est possible d’agir pour peu qu’on en ait la volonté. Et ce type d’action n’émane pas des partis régulièrement constitués qui fonctionnent tous un peu sur le même mode : une tête pensante développe une ligne et la soumet au bon peuple qui est sensé l’approuver. Autrement dit, c’est l’idée que l’on puisse faire confiance les yeux fermés à des politiciens professionnels ou non qui est remise en question.

    Dans le sondage ci-dessous, on voit que la tendance est à remettre en question le rôle des politiques dans ce qu’ils forment une classe coupée de la réalité de la vie quotidienne. Outre qu’on privilégie des formes comme les référendums d’initiative populaire, on est favorable à la proportionnelle et aussi à la limitation du nombre de mandats exercés dans la même fonction élective, comme on est favorable au non-cumul. Certes cela n’est pas assez, mais on peut le voir comme un premier pas vers une responsabilité citoyenne augmentée.

    D’autres idées font parallèlement leur chemin. Sur les réseaux sociaux se développent des idées de démocratie directe, comme par exemple le remplacement des élections législatives par un tirage au sort des députés qui ensuite procéderaient à l’élection d’un président choisit par eux. Ce mouvement progresse dans l’opinion depuis une bonne dizaine d’années. Il s’appuie à la fois sur la méfiance des populations vis-à-vis des politiciens de profession, et sur le peu de résultats que les politiques mises en place obtiennent, et on se dit à juste titre qu’on ferait tout aussi bien que ces gens-là. Mais le développement d’une démocratie directe allant dans ce sens mettrait également au rencart les vieilles logiques partisanes qui font que pour se faire élire les députés adoptent des attitudes auxquelles ils ne croient pas et qui les entraînent à de promesses qu’ils sont bien incapables de tenir : c’est l’histoire de l’alternance depuis 1981 qui a vu de plus en plus les électeurs de désintéresser d’un système politique qui ne leur plait pas.

    Le changement dans les modes de diffusion des informations a fait également que les hommes politiques sont « nus », je veux dire par là que non seulement on ne les croit plus, mais qu’en outre leur personnalité se dévoile aussi dans une médiocrité ordinaire. Nos deux derniers présidents sont souvent perçus dans l’opinion comme de simples magouilleurs sans culture et sans envergure : leur seule volonté étant seulement de se faire élire ou réélire. Il est remarquable d’ailleurs que ces deux derniers présidents aient été critiqués particulièrement pour la gestion de leur vie privée, non pas que leurs prédécesseurs n’en avaient pas, mais parce que celle-ci étant voilée, on ne s’y intéressait pas. Autrement dit la séparation entre la vie privée et la vie publique fonctionnait correctement en France. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, et les frasques de Mitterrand ne seraient plus permises.

    Faire de la politique autrement

    Des personnalités… 

    Depuis quelques jours circule une pétition pour « ré-enchanter » la politique. Cette pétition à l’initiative de « personnalités » autoproclamées, vise à mettre ne place une primaire à la gauche de la gauche, en vue de l’élection présidentielle de 2017. Cette pétition récupère l’idée de mettre en place un marge débat, et de faire intervenir les citoyens ordinaires dans le choix d’un futur candidat. 

    Voilà qui est emblématique de ce qu'il ne faut pas faire aujourd'hui. Quelques « personnalités parisiennes » - des vieux chevaux de retour comme Cohn-Bendit ou Wieworka - viennent encore et encore dire au bon peuple comment s'y prendre. C’est la manière « bobo » de vivre le désir d’autonomie politique sans rien changer quant au fond des institutions. Cette campagne publicitaire qui va faire un flop - manifestement trop orientée contre Hollande - ne s'appuie sur rien de précis et de positif. Mais ces gens que sont-ils capables de dire sur la crise de l'Europe, ou sur la crise des migrants ? Ont-ils un plan sérieux pour changer les choses en matière d’emploi ou de salaire ? Mais surtout elle est à l’initiative de « personnalités » autoproclamées qui appartiennent à la sphère médiatique. Dans cet ensemble hétéroclite on retrouvera l’économiste Thomas Piketty, l’actrice Jeanne Balibar – fille de l’ancien maoïste Etienne Balibar, compagnon de route de l’ignoble Badiou – le médiatique Raphaël Glucksman – fils d’André Glucksman, lui aussi ancien maoïste converti un temps au sarkozisme. Ou encore des anciens joueurs de football. On remarquera le nom de Pierre Rosanvallon, sociologue présenté ici comme historien, mais surtout chantre de la deuxième gauche façon Terra Nova.

    Faire de la politique autrement 

    Evidemment dans cette liste à la Prévert vous ne trouverez aucun ouvrier, ni aucune caissière de supermarché ou même un chômeur. On reproduit donc cette séparation entre ceux qui sont sensés savoir quelque chose et ceux qui ne connaitraient rien de la vie politique et sociale. Dans leur grande bonté, les initiateurs de cette bête pétition vont nous initier à de nouvelles pratiques. Ce n’est pas seulement dans cette manière d’instituer un magistère que ces gens-là sont dans l’erreur. Mais dans leur ensemble ils sont de cette gauche-là qui est justement rejetée par le peuple : ils ont comme programme prioritaire la lutte contre le FN, la promotion d’ « une autre Europe » et la défense des « valeurs » libérales sur le plan des mœurs. Ils n’ont aucune idée sur une réforme approfondie du système économique, ni même sur une réforme des institutions. Leur public sera sans doute une petite bourgeoisie lettrée, mais pas trop, qui croit connaitre quelque chose de la vie parce qu’elle fait des études à l’Université.

    D’autres ont remarqué facilement que la plupart des possibilités de débattre dans le cadre d’une primaire était qu’il y ait un consensus minimum. Et évidemment entre le boboïsme ultra-libéral de Cohn-Bendit, le keynésianisme très modéré de Piketty et la valse-hésitation du Parti de Gauche sur la question de l’Europe, la seule chose qui unit ses gens est l’idée de faire une primaire ! Ça nous semble un peu court pour animer un débat  jusqu’à la préparation des élections présidentielles.

    Autour de moi, certains à gauche voudraient bien participer aux primaires de la droite ! Cela peut sembler incongru, mais en réalité il y a une telle haine déraisonnable de la personne de Nicolas Sarkozy que quelque part on comprend bien qu’il serait réjouissant de renvoyer le petit bonhomme agité à ses études.  Évidemment penser que Juppé qui est maintenant le candidat officiel des médias serait bien moins nocif que Sarkozy ou Hollande est assez inconscient. On se souvient de ce vieux cheval de retour qui, il y a vingt ans, après avoir mis la France à feu et à sang en provoquant les plus longues grèves depuis Mai 68, avait dû momentanément quitter la vie publique pour avoir été condamné dans une affaire de « prise illégale d’intérêts » puisque c’est comme ça qu’on appelle en termes polis le fait d’avoir tapé dans la caisse. Mais que des gens de gauche qui ne croient plus au P « S » en soient réduits à voter pour Juppé en dit long sur le désespoir qui se propage dans notre pays.

     Faire de la politique autrement

     

    Manifestation contre Alain Juppé en 1995

    Liens

    http://www.liberation.fr/france/2016/01/09/a-nantes-les-opposants-a-notre-dame-des-landes-deloges-par-la-police_1425401 

    http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/01/10/daniel-cohn-bendit-thomas-piketty-et-une-quarantaine-de-personnalites-appellent-a-une-primaire-a-gauche_4844746_823448.html
     

    « La crise des migrants et ses conséquencesEmile Guillaumin, La vie d’un simple, Stock, 1904 »
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