• Euro, plan B, Sortir de la crise, en France et en Europe, Costas Lapavitsas, Heiner Flassbeck, Cédric Durand, Guillaume Etiévant, Frédéric Lordon, Editions du Crouant, 2016

    Euro, plan B, Sortir de la crise, en France et en Europe, Costas Lapavitsas, Heiner Flassbeck, Cédric Durand, Guillaume Etiévant, Frédéric Lordon, Editions du Crouant, 2016 

    Voilà un ouvrage très utile et qui sans doute passera un peu inaperçu à cause de son aspect un peu technique. En effet, on ne se préoccupe plus guère de la Grèce et donc on fait comme si la crise de l’euro était derrière nous. C’est faux, elle est notre futur immédiat. On a vu le très modéré Stiglitz intervenir dans le débat pour nous dire tout le mal qu’il pensait de la monnaie unique[1]. On commence également à parler d’une sortie unilatérale de l’Italie de la zone euro[2]. Mais d’autres événements pourraient bien acter la fin de l’Union européenne et de la zone euro. Le Brexit par exemple qui va certainement démontrer dans quelques mois qu’il y a une vie en dehors de l’Union européenne et de sa monnaie foireuse[3]. Ou encore la crise des réfugiés qui a démontré l’incapacité de l’Union européenne à agir de manière ordonnée et cohérente,

     

    C’est un ouvrage clairement de gauche, voire de rupture radicale[4] et qui ne tourne pas autour du pot : il faut en finir avec le carcan européiste qui paralyse toute initiative politique et économique. On peut trouver des solutions qui permettraient à l’Europe du sud et à la Grèce en particulier de sortir d’un marasme qui tue les peuples à petit feu.

      Euro, plan B, Sortir de la crise, en France et en Europe, Costas Lapavitsas, Heiner Flassbeck, Cédric Durand, Guillaume Etiévant, Frédéric Lordon, Editions du Crouant, 2016

    Ce livre est un long texte de Lapavitsas et Flassbeck[5] qui rappelle d’abord les raisons pour lesquelles l’euro n’est pas une monnaie viable : aussi bien parce qu’elle ne permet pas à la monnaie de s’adapter aux différences de compétitivité des nations, et parce qu’une Europe des transferts n’est non seulement pas possible mais pas souhaitable non plus. La critique de la monnaie unique ressort de la critique de la politique de l’offre qui n’a jamais eu dans l’histoire économique aucun bon résultat. En effet les déficits commerciaux engendrent des déficits publics (déficits jumeaux) puis ensuite une dette qu’il faut éponger en faisant baisser les salaires. Il en résulte un effondrement de la demande. Ce point est très important et doit être répété très fort : la potion amère de l’austérité et de la déflation n’obtient jamais de bons résultats, ni sur le plan de la croissance et de l’emploi, ni même en ce que la dette soit remboursée un jour. Comme on le voit dans la figure ci-dessous, la Grèce et l’Espagne sont les deux pays qui ont le plus fortement appliqué les « réformes » imposées par Bruxelles et ce sont ces pays qui ont les taux de chômage les plus élevés de la zone euro.

     Euro, plan B, Sortir de la crise, en France et en Europe, Costas Lapavitsas, Heiner Flassbeck, Cédric Durand, Guillaume Etiévant, Frédéric Lordon, Editions du Crouant, 2016 

    Cette analyse est assez juste, cependant elle a un tort celui de ne pas expliciter clairement pourquoi le libre-échange est mauvais. Répétons le ici :

    - tout d’abord, il pousse à la concurrence et détruit des pans entiers des économies locales, ce qui fait que certains Etats vont être structurellement déficitaires dans leur commerce avec l’étranger, et d’autres structurellement excédentaires.  Les plus faibles seront alors dépendants des plus forts, et auront des taux de chômage élevés puisque le déficit est l’équivalent d’un transfert d’emplois ;

    - ensuite, il engendre naturellement la concentration du capital et produit des firmes monstrueuses qui prétendent faire la pluie et le beau temps, nous imposer ce qu’on doit produire et consommer. Le libre-échange affaiblit les Etats et les empêcher d’intervenir dans les transferts sociaux, toujours au nom de la sacro-sainte compétitivité.

    - enfin, il tue la demande.

      Euro, plan B, Sortir de la crise, en France et en Europe, Costas Lapavitsas, Heiner Flassbeck, Cédric Durand, Guillaume Etiévant, Frédéric Lordon, Editions du Crouant, 2016

    Comme le montre le graphique ci-dessus, plus la France s’est ouverte aux échanges, et plus sa croissance a fléchi. C’est pour cet ensemble de raisons que le libre-échange est rarement associé à des périodes de forte croissance.

    En outre, Lapavitsas et Flassbeck restent dans un cadre keynésien, ce qui est insuffisant. En effet l’effondrement du modèle libéral et son rafistolage hâtif empêchent de se poser les bonnes questions : quel est l’objectif de la croissance ? Ne doit-on pas repenser le mode de développement ?

     

    Ils reviennent ensuite sur l’expérience de Tsipras et montrent que celui-ci se faisait des illusions s’il pensait réellement négocier quoi que ce soit avec l’Union européenne. A l’inverse, en trahissant ouvertement son mandat, il a livré son pays pieds et poings liés au dépeçage par la finance prédatrice. Se faisant élire sur un programme de gauche, il finira par accepter un plan conservateur encore plus dur que ce que la Grèce subissait avant lui. Ils ont le bon goût d’annoncer clairement que l’Union européenne n’est pas viable et que la solidarité européenne serait bien meilleure si les institutions contraignantes comme la Commission européenne, la BCE voire même l'Union européenne étaient dissoutes. Bien évidemment la sortie de l’Union européenne et de l’euro ne pourra pas se faire sans produire un plan de réorganisation économique de la nation concernée. Car s’il est clair que la sortie est difficile, y rester est mortel ! Il va de soi que cela ne pourra se réaliser que sans la nationalisation du secteur bancaire et du rétablissement d’un contrôle des capitaux simultanément à la mise en place d’une nouvelle monnaie.

     

    Le texte détaille de manière assez convaincante les mesures à prendre pour rétablir une souveraineté monétaire qui équivaut à une souveraineté tout court.

     

    Le reste de l’ouvrage comprend plusieurs textes qui analysent le processus juridique d’extinction des traités. Petros Miliarakis montre évidemment que cela est possible sans forcément que cela prenne du temps. Le Brexit va nous donner dans les mois qui viennent la marche à suivre. Cédric Durand revient sur la probabilité élevée d’un plan B qui serait mis en œuvre, bien que pour des questions de restriction mentale il se refuse à admettre que la nation est une forme historique réelle et forgée comme une civilisation complète, le lieu indispensable à la démocratie, et donc qu’il juge encore qu’une « bonne » Europe et un « bon » euro sont possibles. Il plaidera pour une monnaie commune, sans convaincre toutefois, même Sapir a abandonné maintenant cette piste.

     

    Le texte de Guillaume Etiévant[6] est du même tonneau. Certes il suppose que la dissolution de l’Union européenne et de l’euro[7] n’est pas incompatible avec la solidarité internationale, mais cette idée reste bridée par une incapacité à imaginer un modèle nouveau qui ferait émerger une autre manière de produire et de consommer. Il reste trop fixé sur l’idée que la production dépend des moyens de financement et donc des banques. Si à l’inverse on suppose que l’avenir est aux productions locales et à des déplacements de marchandises et de populations de moindre envergure, alors la question du financement par le crédit ne se pose pas vraiment. Mais peu guéri de l’expérience négative de l’Union européenne, Etiévant en propose une autre ! Voici ce qu’il écrit :

    « Ainsi, une première ligne stratégique collective pourrait être fixée. Elle reposerait sur deux principes simples :

    • Premièrement, l’engagement de l’ensemble des pays membres de l’alliance du plan B à négocier au niveau européen une alternative à l’architecture monétaire actuelle dès leur arrivée au pouvoir.

    • Deuxièmement, l’engagement de soutenir politiquement le choix d’une sortie de l’euro du ou des partenaires membres de l’alliance du plan B en cas d’échec des négociations européennes. »

    C’est une manière de renvoyer aux calendes grecques la réforme radicale[8] du système. A mon avis les initiatives unilatérales sont préférables. Elles sont immédiates dans leur effet, et peuvent donner ensuite l’exemple. D’une  certaine manière c’est considérer que la sortie de l’euro et de l’Union européenne peut se faire en conservant le vieux cadre du capitalisme industrialiste et monopoliste. C’est d’ailleurs ce que dit fort justement Lordon dans le texte qui clôture l’ouvrage : le plan B doit penser l’ensemble des rapports économiques et sociaux différemment et ne pas se contenter des remises sur la dette ou d’un plus grand laxisme monétaire.

     

    C’est un ouvrage très intéressant, même s’il est frustrant tant il s’efforce d’éviter le débat sur la question nationale, encore que Lapavitsas et Flassbeck l’assume plus aisément. Il est donc maintenant temps d’avancer la proposition suivante : la lutte contre les inégalités sociales est plus facile dans le cadre d’un Etat nationale qu’à l’intérieur d’institutions où chaque Etat défend au contraire son point de vue. On remarquera que Lordon, tout comme Lapavitsas et Flassbeck, insiste ici sur la responsabilité de l’Allemagne dans l’effondrement généralisé de l’Union européenne. Ce n’est pas étonnant, dans les organisations internationales, c’est toujours l’élément le plus puissant qui impose sa loi.

     


    [1] http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/09/12/joseph-stiglitz-l-euro-n-a-pas-apporte-la-prosperite-promise_4996208_3234.html

    [2] http://www.atlantico.fr/decryptage/italie-est-pays-plus-proche-sortie-zone-euro-cinzia-alcidi-nicolas-goetzmann-2272413.html

    [3] Le monde a découvert cela très récemment : http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/10/01/brexit-l-economie-britannique-fait-de-la-resistance_5006562_3234.html

    [4] Il sera difficile à la gauche européiste d’accuser les auteurs de compromission avec le FN ou la logique identitaire.

    [5] Il reprend les arguments d’un ouvrage paru il y a un an, Against the Troika: Crisis and Austerity in the Eurozone, Verso

     [6] Membre du Parti de Gauche, il s’était fait vertement critiquer par Sapir pour sa compréhension limitée des problèmes posés par l’euro. https://russeurope.hypotheses.org/2226 

    [7] Il préfère parler de sortie, comme si l’euro pouvait continuer à exister si un pays important, l’Italie ou la France, en sortait. Or c’est un scénario qui est de plus en plus envisagé.

    [8] J’emploie le mot pour parler de la nécessité absolue de changer de trajectoire par rapport au mouvement de mondialisation qui a été impulsé à la fin des années soixante-dix. 

    « Patrick Buisson, La cause du peuple, Perrin, 2016Jacques Sapir, L’euro contre la France, l’euro contre l’Europe, Cerf, 2016 »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :