• Eric Hazan, L’invention de Paris, Le seuil, 2004

     

    Le livre d’Eric Hazan qui date maintenant d’une dizaine d’années est tout à fait passionant. C’est une plongée dans l’histoire des transformations que la ville de Paris a subies. Ce n’est bien sûr par le seul ouvrage sur cette ville. A quelque époque que ce soit, les historiens, mais aussi les écrivains se sont penchés sur les mutations de cette ville, aussi bien pour en souligner le dynamisme et les beautés que pour en déplorer le massacre au nom d’une logique économique plus ou moins fondée. Eric Hazan lui-même, en tant qu’éditeur, en a publié plusieurs. Ce n’est pas un livre d’historien, en ce sens qu’il utilise abondamment ce que les autres ont déjà écrit, et lui-même ne prétend pas découvrir du nouveau.

    On peut donc déclarer qu’il s’agit d’un ouvrage de seconde main. Et ce d’autant que les citations sont abondantes.  Ce qui importe c’est avant tout le regard qu’il porte sur la ville. Et ce regard dépend de ce qu’il est : à la fois un vieux Parisien, mais aussi un homme engagé à l’extrême- gauche. Ce qui veut dire que s’il s’attarde sur le brassage des populations, il va souvent mettre en avant le sort peu enviables qui a été fait aux classes défavorisées que les différents pouvoirs qui se sont succédés ont toujours tenues à distance, les jugeant comme des classes dangereuses. Et dx’ailleurs les révoltes et les révolutions ont façonné Paris, mais également Paris a été façonné par cette volonté de les tenir à l’écart et de les contrôler.

      

    La Montagne Sainte Geneviève vers 1865 

    L’ouvrage est divisé en trois parties inégales. La première pointe les transformations de Paris, sa modification des frontières et sa densification. La seconde traite de l’histoire, mais d’une histoire faite esentiellement par le petit peuple de Paris dans ses éternelles révoltes et barricades contre les classes supérieures. Enfin la troisième, la plus brève vise à restituer Paris à partir des images que la ville a engendrées non seulement sur le plan de la photographie, mais aussi sur celui de la peinture et de la poésie

     

    Géographie

     L’approche de Paris par Hazan se fait d’une manière concentrique, progressant du cente vers la périphérie, en montrant comment les limites de cette périphérie éclatent au fur et à mesure que la population s’accroît. Mais Hazan n’est pas aussi ordonné qu’il y paraît. Il y a dans sa visite de Paris une forme de dérive, et ce n’est pas pour rien qu’il cite plusieurs fois Guy Debord, parisien de naissance, mais aussi grand dériveur dans cette ville. Il essaie tant bien que mal d’éviter des lamentations sur la destruction de Paris, mais il ne peut bien entendu regretter au fil des pages ces pires défigurations qui ont eu lieu après la Libération. Certes, le Baron Haussman était passé par là, mais il considère que cela n’est rien à côté de ce qui s’est fait par la suite et qui a abouti, non seulement à éradiquer les classes pauvres presque complètement en les rekettant hors de la ville, mais aussi à transformer le centre de Paris en une sorte de musée qui manque de plus en plus de charme. 

    Manifestement Hazan a appris à marcher dans la ville. En effet pour la connaître et l’apprécier, il faut savoir porter son regard vers le haut et vers les profondeurs des rues et des places. Sinon l’espace est applati, on ne voit que des choses indisctinctes et des successions d’immeubles et de rues. C’est comme ça qu’on peut se rendre compte de l’importance du relief sous-jacent des villes, ses buttes, ses déclinaisons, ses espaces fracturés par des percées et des voies publiques, ses bornes formées par les bâtiments publics qui fixent pour longtemps les frontières et l’identité d’un quartier.

      

    Rue de Seine par Eugène Adget, 1924

     

    Paris Rouge

     Hazan brosse ensuite le portrait de ce Paris Rouge, le Paris des barricades et des insurrections qui va finir par disparaître après 1968 dans ce double mouvement de la désindustrialisation de la France et de l’évacuation des pauvres et des ouvriers de la ville même. Au passage cela lui permet de réhabiliter la révolution de 1848 qui le plus souvent est présentée comme un accès de fièvre sans conséquence. En vérite, ce dédain est le résultat du manque d’implication des intellectuel et des littérateurs du côté de la Révolution. A commencer par Lamartine, mais aussi en passant par Hugo. Celui-ci se rachètera plus tard en défendant la Commune de Paris, mais aussi en écrivant des Les misérables que les révolutions ont roujours raison. Dans ce long passage Hazan revient sur la réalité de ce mouvement été montre comment le peuple est abandonné à lui-même, ne pouvant s’appuyer que sur la spontanéité de sa propre colère. On notera d’ailleurs que les ennemis les plus imitoyables du peuple dans ce moment-là furent les sociaux-libéraux.

      

    Barricade en 1848 à Saint-Maur

     

    La Commune est mieux connue, et célébrée d’ailleurs un peu partout dans le monde. Il fut même un temps où elle était célébrée aussi par le Parti Socialiste ce qui est cocasse quand on observe la décomposition hallucinée de ce parti. Certes elle a duré plus longtemps que la Révolution de 1848, mais elle a aussi bénéficié du soutien d’artistes, d’écrivains et de poètes, ce qui explique aussi une partie de sa gloir

    On appréciera les pages sur les quartiers qui ont fait la Commune de 1871, et le partage qu’il fait entre les beaux quartiers évidemment versaillais et le nord-est de Paris rebelle, ce même partage qui se retrouvera à nouveau au moment de l’Occupation, les nazis s’établissant à l’Ouest, facilitant toutes les dérives de la collaboration avec les sinistres rues de Saussaies et de Lauriston, tandis que les attentats de la Résistance partaient de Belleville.

     

    Barricade Boulevard Voltaire en 1871

    Nuit des barricades en mai 68

     Hazan affirme que si Mai 68 a eu ce caractère si particulier à Paris, alors que la révolte couvait un peu partout dans le monde, c’est jsutement à cause de son histoire, les barricadiers se réappropriant l’histoire en même temps qu’ils la produisaient. En sautant de la Commune à Mai 68, Hazan commete cependant une erreur : les barricades qui se sont levées au moment de la Libération à Paris, n’étaient-elles pas aussi une autre façon de retrouver l’hsitoire d’un peuple et de ses insurrections ? C’est d’autant plus curieux que par ailleurs Hazan souligne à fort juste titre que le drapeau tricolore n’est pas forcément l’emblème de la réaction.

     

    Barricades au moment de la Libération de Paris 

    Artistes et flâneurs

     C’est la partie la plus brève de l’ouvrage, mais pas la moins intéressante. Le fait qu’il donne volontiers la parole aux littérateurs, Balzac, Hugo, Maupassant et plus près de nous Calet ou Fargue, accroît le sentiment de poésie que la ville a pu offrir. Les passages sur Baudelaire, sans doute fortement inspirés de Walter Benjamin, sont très éclairants, on y voit Paris, sans que le poète ne le précise[1].

    En rapprochant ces peintres, ces photographes et ces poètes de Paris, en analysant la vision qu’ils mettent en œuvre de la ville, cela permet à Hazan en quelque sorte de les réhabiliter, car souvent ils apparaissent comme de simples bourgeois, ennemis des classes inférieures.

     

    Manet la gare Saint-Lazare 

    Evidemment pour saisir tout l’intérêt de l’ouvrage il faut connaître un peu Paris en dehors des voies touristiques et des chemins encombrés, il faut avoir cette conscience de ce qui s’est perdu dans l’âme d’une ville vaec les déportations successives des populations. Pour moi il reste une interrogation, Paris n’est-il pas aujourd’hui complètement détruit ? La ville n’a-t-elle pas succombé définitivement aux assauts conjoints de la bourgeoisie affairiste et de la marchandise ?

     


    [1] Hazan vient de publier un volumineux ouvrage qui réunit l’ensemble des écrits de Walter Benjamin sur Baudelaire. Walter Benjami, Baudelaire, La fabrique, 2013.

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