• Eric Hazan & Kamo, Premières mesures révolutionnaires, La fabrique, 2014

     

    Devant l’apathie de la gauche en général, et particulièrement de cette gauche qui prétend à gouverner, de plus en plus pensent que le capitalisme n’est pas réformable et que cela doit nécessairement amener une révolution. C’ets le point de vue de Hazan et Kamo. Si on ne connait pas Kamo, Eric Hazan est connu, à la fois comme éditeur, mais aussi comme écrivain. Ila publié des livres sous son nom sur le pouvoir des médias, ou encore un ouvrage fort intéressant sur Paris, L’invention de Paris, publié au Seuil en 2002.

    Sans trop s’attarder sur l’analyse des impasses dans lesquelles se trouve la société aujorud’hui, ils vont s’attaquer à la question de la révolution. C’est d’une révolution à la fois communiste et libertaire dont il s’agit ici.

      

    Du Global au local

     Ce n’est pas un ouvrage qui se veut d’une rigueur parfaite, mais plutôt qui vise à susciter la discussion et à ouvrir le débat sur des alternatives. Les propositions intègrent deux avancées par rapport à ce qui se disait en Mai 68. D’abord l’idée d’une vie sociale et politique démocratique au sens propre du terme, donc une forme de révolution qui se ferait par le bas, sans chef et sans Etat. C’est à mon sens une revendication très moderne et que beaucoup ont commencé à intégrer. Ensuite, mais c’est le corrolaire de la première proposition, le développement d’une vie économique et sociale à l’échelle locale, une échelle où la production est maîtrisée en fonction des besoins réels de la société, et non pas à partir de l’offre et de la nécessité de renouveler incessamment les objets livrés à la consommation en vue d’accumuler de nouveaux profits.

    Je suis globalmeent d’accord avec ses deux pistes de réflexion, et je pense aussi que le capitalisme d’aujourd’hui est porteur de telles contradictions que celles-ci ne pourront se résoudre que dans la guerre, civile ou pas. Je suis également d’accord avec la critique qu’ils font des malheureuses propositions en ce qui concerne le revenu universel ou inconditionnel, propositions que j’ai également critiqué parce qu’elles ne s’attaquent pas à ce qui est fondamental : la propriété des moyens de production.

    Sans préciser les détails – ce qu’on ne saurait leur reprocher – leur modèle est celui des conseils ouvriers, tels qu’ils ont été compris par l’Internationale Situationniste par exemple.

    Ouvrir le débat sur ces questions est tout à fait bienvenu. En effet cela fait des années qu’un grand nombre d’entre nous plient, culpabilisent sous l’effet de la propagande libérale et n’osent plus parler ni de réforme, ni de communisme et encore moins de révolution.

    Hazan et Kamo assument également la rupture avec le courant gauchiste d’inspiration trotskiste : le modèle centralisateur du parti révolutionnaire, autoritaire, semble cette fois complètement dépassé.

     

    L’Etat et la révolution

     

    Si je suis en gros d’accord avec cette démarche, je me démarquerais d’une certaine naïveté. En effet, ils ne précisent pas le cadre institutionnel vers lequel ils pensent que la société évoluera. Ils supposent que dans un même mouvement le capitalisme et l’Etat vont disparaître. Ils considèrent donc que l’Etat est le symétrique du marché,, il est au service du capital. C’était d’ailleurs une des idées de Marx, reprise par l’ultra-gauche et par Paul Mattick. Marx appuyait cette idée sur une critque de G. W. F. Hegel[1]. A mon sens sur ce plan là, Marx est dans l’erreur. Il considère que l’Etat est corrompu – et sur ce point les exemples sont nombreux surtout aujourd’hui – et n’anticipe pas le fait que passer déjà d’une économie de marché à une économie mixte est une révolution qui change le système de nature. Considèrer le keynésianisme seulement comme une manière de ravauder le capitalisme ne tient pas compte de ce que cette forme particulière de société a pu amener de positif en amtière de correction des inégalités ou de protection sociale. En même temps cette approche ne tient pas compte de ce qu’est la nation et pourquoi celle-ci conserve son attractivité sur les citoyens en ce qu’elle soude et forme la collectivité.

    Dès lors se pose la question de savoir s’il est plus pertinent que les citoyens se réapproprient l’Etat ou au contraire s’ils doivent le détruire en même temps que la propriété privée. Bien entendu, la critique d’un Etat autoritaire et centralisateur n’est plus à faire. Mais vu l’état de droitisation des discours politiques, il faut adapter à mon sens l’action politique aux possibilités du moment. Ce n’est pas de la realpolitik, mais plutôt une bonne manière d’avancer.

    L’Etat édicte un certain nombre de lois. Et aujourd’hui il me semble que la priorité est plutôt à rendre la France autonome dans sa production et sa consommation. La loi c’est ce qui nous y autorise. Par exemple aujour’hui on s’offusque des avancées négociées par la Commission européenne en ce qui concerne les accords transatlantiques, accords des plus obscurs, négociés en secret, sans même que les Etats nationaux aient leur mot à dire sur cette question, qui visent à soumettre les Etats nationaux à la logique du marché et donc à l’emprise des firmes multinationales[2]. Qui peut s’opposer à ce type d’accords ravageurs en dehors des Etats nationaux ?

    De même l’Etat peut légiférer sur le périmètre de la propriété privée, sur la redistribution des richesses, comme sur la protection de la santé publique, des consommateurs et de l’environnement. Et cette action de l’Etat peut être également indépendante des décisions des autres nations : elle peut donner l’exemple d’un possible futur. Il apparaît en effet illusoire d’attendre que le changement vienne d’un soulèvement général à l’échelle de la planète ou d’un continent.

     

    La question du travail

     

    Le texte d’Hazan et Kamo butte aussi à mon sens sur la question du travail. Ils critiquent le concept même, un peu à la manière des ituationnistes. Mais étant donné qu’il faut bien produire et consommer pour se maintenir en vie, il semble illusoire de se désintéresser de cette question. Ils font seulement confiance à la bonne volonté d’une créativité libérére justement par la révolution. Ils citent d’ailleurs des exemples où le mouvement révolutionnaire a engendré de nouvelles formes d’organisation coopérative : en bons libertaires, ils se réfèrent à l’Espagne de 1936, aux Conseils ouvriers de l’entre-deux-guerres qu’on a vu apparaître dans un certain nombre de pays d’Europe centrale. Mais toutes ces tentatives n’ont pas duré et se sont ttrès mal terminées. Certes la répression policière y était pour beaucoup, mais il ne semble tout de même pas que ce système ait donné des résultats probants. Entendons nous bien, je considère que ces tentatives étaient plus qu’intéressantes, et je suis tout à fait en accord avec cette idée selon laquelle les travailleurs doivent récupérer leur autonomie. Mais je me pose seulement la question du cadre institutionnel dans lequel elle s’opère. Nous sommes bien obligé de partir du fait qu’aujourd’hui le travail véritable de production de la richesse est réalisé par un très petit nombre de travailleurs – dans l’agriculture et dans l’industrie – et une grande partie de ces travailleurs se trouvent à l’extérieur de nos frontières. Si on veut retrouver une autonomie véritable et contrôler ce qui se produit et se consomme, il serait bon d’abord de récupérer la production des biens nécessaires à la vie : l’agriculture et l’industrie.

    On peut agir dans deux sens : d’une part en contrôlant les importations, et d’autre part en diminuant le temps de travail. En effet, aucune crise de surproduction ne s’est jamais résolue sans une baisse drastique des durées travaillées. Il me semble que cette voie là est possible et évitera le principe d’un revenu universel sans condition qui ne favorise ni l’autonomie réelle, ni la mise en œuvre d’un projet collectif.



    [1] Critique de la philosophie politique de Hegel, in, Œuvres, Philosophie, Gallimard, La pléiade, 1982.

     [2] Voir par exemple sur ce thème  Lori M. Wallach, Le traité transatlantique, un typhon qui menace les Européens, Le monde diplomatique, novembre 2013.  http://www.monde-diplomatique.fr/2013/11/WALLACH/49803

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