• Eric Berr, L’intégrisme économique, Les Liens qui libèrent, 2017

    Je ne sais pas s’il y a un marché pour les ouvrages qui critiquent les fondements de l’économie politique dominante, celle qu’on enseigne, et celle qui sert de justification à des politiques économiques anti-sociales, en tous les cas, ils sont très nombreux, hésitant entre vulgarisation et approfondissement des soubassements épistémologiques.  

    Eric Berr, L’intégrisme économique, Les Liens qui libèrent, 2017

    Savoir et pouvoir 

    Eric Berr, économiste spécialiste du développement, s’attaque à son tour à l’arrogance de ceux qui qualifient leur discipline de « science économique ». Il y a un débat incessant chez les économistes entre les orthodoxes comme Jean Tirole ou Cahuc et Zilberberg[1] et une frange de plus en plus étroite des universitaires qui, en France, essaient de combattre ces dogmes. Ce combat est perdu d’avance, non pas parce  que ceux qui critiquent les dogmes libéraux ne sont pas capables de construire un discours cohérent et valable, mais parce qu’ils ne peuvent atteindre à la visibilité. Le nerf de cette guerre terrible est l’argent bien sûr, soit sous la forme de postes et de promotions, soit sous la forme de contrats qu’on peut décrocher ici ou là auprès des entreprises et des bureaucrates de l’Union européenne. Et pour ceux qui pensent bien, l’argent coule à flots.

    Il faut partir de cette idée première que Berr hésite à développeer : la quasi-totalité des économistes sont corrompus. Ils sont corrompus en ce sens qu’ils produisent très exactement les résultats qu’on leur demande de produire et pour lesquels ils sont payés. L’exemple le plus tristement célèbre est celui des deux guignols Reinhart et Rogoff. Ceux-ci avaient sorti une étude économétrique, financée grassement par la Commission européenne, pour démontrer combien la dette publique entraînait la récession dès lors que celle-ci dépassait les 90% du PIB[2]. Ce document a été cité et repris par les députés en France, les « socialistes » en tête, justement pour justifier les politiques d’austérité. Mais on s’est aperçu que les résultats économétriques obtenus avaient été truqués. On s’en est aperçu quand trois jeunes apprentis économistes ont tenté de suivre le protocole utilisé par Reinhart et Rogoff[3] : l’échantillon utilisé avait été sélectionné pour obtenir exactement le résultat attendu pour lequel ils étaient payés. Ils avaient exclu de leur test des pays tellement important que quand on les réintégraient dans l’analyse, on obtenait le résultat exactement  inverse de celui qui avait été annoncé à grands coups de trompette. Ils avaient fini par admettre que tout cela était de la faute d’Excel ! Puis ils avaient construit un discours alambiqué et assez hermétique pour dire que tout de même, ils maintenaient leurs conclusions ! 

    Eric Berr, L’intégrisme économique, Les Liens qui libèrent, 2017 

    C’est un point sur lequel on ne s’attarde pas assez : les économistes qui développent les idées néo-libérales, toujours les mêmes d’ailleurs – abaisser les dépenses étatiques, diminuer les règles qui entravent l’activité, ouvrir les frontière, laisser le marché agir même pour ce qui concerne les dons d’organes[4] – depuis le XVIIIème siècle, ne le font pas par vraiment conviction, mais par intérêt. Or quand on est économiste, on peut très bien gagner sa vie, avoir un train de vie princier, à condition de ne pas faire de vagues. La Commission européenne a presqu’acheté tous les économistes sur le marché en les faisant profiter de contrats de recherche richement dotés : comment voulez vous que ceux-ci, s’ils veulent continuer à profiter de la manne financière, contredisent la doctrine en vigueur ? C’est pour cette raison essentiellement qu’on trouve plus d’économistes américains qui critiquent l’euro et qui en prônent la fin, que d’économistes européens dont la timidité sur cette question étonne. Jean Pisani-Ferry doit à cette attitude de soumission à Bruxelles sa fortune personnelle[5]. La contre-révolution conservatrice a été financée aux Etats-Unis par des puissantes think tanks qui se sont introduites dans les universités pour les corrompre. Jean Tirole qui a une faible connaissance de l’histoire économique et de l’histoire de la pensée économique, qui n’a  même pas les lu les auteurs fondamentaux de sa discipline, s’est hissé jusqu’au prix Nobel en frappant aux bonnes portes, celles qui pouvaient lui procurer de l’argent. A Toulouse il est connu pour ses capacités à remonter des fonds et pour en profiter. C’est pourtant un individu sans grande dimension intellectuelle. Il faut également dire que le cadre de la pensée néo-classique est extrêmement confortable, suffisamment simple pour qu’on comprenne ses prémisses et ses conclusions, et suffisamment compliqué dans sa présentation matheuse pour qu’on conserve dans l’idée que l’économiste est un expert. 

    Eric Berr, L’intégrisme économique, Les Liens qui libèrent, 2017 

    L’ingénieur Tirole faisant semblant de faire des mathématiques 

    En outre comme les économistes orthodoxes ont les honneurs de la presse, il est facile pour eux de se faire prendre au sérieux par le public. Ceux qui ont un point de vue critique – et comment dans un monde comme le notre faire autrement que d’avoir un point de vue critique en économie – sont considérés comme des fous furieux. Il faut voir comment la profession parle de Serge Latouche et de ses thèses sur la décroissance, comme s’il était plus stupide de s’intéresser à la décroissance qu’à la croissance dans un monde fini dans lequel les ressources en matières premières sont en voie d’épuisement. Latouche est ainsi marginalisé, et les jeunes apprentis économistes hésitent à se lancer sur ce terrain. Or il faut le dire, et Berr ne le dit pas assez selon moi, la théorie orthodoxe, non seulement est simpliste et erronée dans ses fondements, bâtie à partir d’une culture générale défaillante, mais elle est contre-factuelle. Ce qu’elle prédit n’arrive jamais, alors qu’elle prétend s’appuyer sur une démarche hypothético-déductive où les tests doivent valider les résultats du modèle et éventuellement le modifier. Les dogmes de l’économie libérale n’obtiennent jamais les résultats promis. Par exemple elle avance que l’ouverture des frontières aux échanges de capitaux, d’hommes et de marchandises amène croissance et prospérité : c’est exactement l’inverse qui se produit, l’ouverture amène la récession et le chômage. Evidemment comme ils ont réponse à tout, ils vont vous dire qu’en réalité si la mondialisation ne marche pas, c’est parce qu’on n’a pas fait les réformes nécessaires. On en est aujourd’hui, avec la réforme de Macron, à la dix-huitième réforme visant à flexibiliser le marché du travail, sans résultats, ou plutôt avec des résultats qui ont fait empirer la situation. Et bien ils vous diront qu’on n’en a pas fait assez et voilà tout, plutôt que de remettre en question le dogme. De même on vous dira que l’inégalité est nécessaire pour l’investissement et la croissance : « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après demain », ce qu’on appelle le théorème de Schmit[6].  En vérité les profits d’aujourd’hui font la spéculation de demain et la crise d’après-demain. La crise de 2008 est venu le vérifier. 

    De la méthode dans la critique 

    Comment s’attaquer à ce corps de doctrine qui possède une puissance de feu incroyable : des universitaires par milliers, des think tanks richement dotées, des contrats juteux avec les gouvernments et les organisations internationales ? On peut l’attaquer du point de vue de ses résultats qui sont à l’opposé presque de ce qui était promis. C’est ce que fait Eric Berr. Il développe le décalogue de la théorie libérale, et montre point par point que chacun de ses principes produit l’effet contraire à celui qui est attendu. Il est en effet évident que le recul de l’Etat n’a pas engendré des gains de croissance, au contraire. Comme la déréglementation financière n’a pas permis un meilleur financement de l’économie, mais au contraire une captation de la valeur par la classe supérieure et pire encore une instabilité de plus en plus grande, avec les crises financières que l’on sait.

    Berr va donc critiquer aussi bien l’idée d’une diminution des dépenses publiques, que l’indépendance de la banque centrale ou encore l’efficacité des privatisations. Evidemment il a raison de le faire. Ou encore que les marchés sont généralement défaillants lorsqu’ils ne sont pas encadrés. L’idée est de montrer que l’économie politique ne peut pas être une science, c’est au mieux un discours politique, dont les fondements sont mal assurés. Il le prouve d’ailleurs en montrant comment les tenants de la pensée économique dominante se battent pour éliminer le débat et monopoliser la représentation de cette discipline aussi bien dans les universités que dans les médias. Berr met fort justement en lumière les impasses de l’individualisme méthodologique sur lequel repose « la science économique ». C’est en effet lui qui explique ce désir de compétition qui mène les sociétés à la ruine.

    On peu reprocher à Berr de ne pas avoir approfondi ce point. Car si en effet l’économie orthodoxe est erronée c’est parce que ses fondements méthodologiques sont erronés. Sur le plan de la méthode, elle fait comme si le marché était une réalité spontanée et naturelle, et que l’Etat ensuite venait la polluer. C’est d’ailleurs comme cela que les modèles sont construits : on présente le marché dans sa pureté, et ensuite on rajoute l’Etat sous telle ou telle forme. L’histoire économique montre que l’Etat est nécessaire à la formation et au développement des marchés, et donc qu’on ne peut penser le développement du marché sans penser le développement de l’Etat. C’est ce qu’avait d’ailleurs compris Marx, mais avant lui Hegel qui développait cette idée contre Smith[7]. Mais plus encore, l’économie orthodoxe n’a jamais compris pourquoi, malgré toutes ses mises en garde, l’Etat a augmenté son poids d’une manière continue dans l’économie : c’est essentiellement parce que sans la progression des dépenses publiques, la croissance ne peut pas se poursuivre. Adolph Wagner l’expliquait à cause du rendement fortement décroissant des investissements publics – c’est ce qu’on appelle la loi de Wagner[8]. Le seul pays au monde où le ratio dépenses publiques sur PIB a baissé, c’est le Royaume Uni lorsque Margaret Thatcher était aux affaires, mais cela n’a pas duré, et c’est pour cela qu’on l’a mise dehors car plus rien ne fonctionnait ! 

    Eric Berr, L’intégrisme économique, Les Liens qui libèrent, 2017 

    Des insuffisances 

    L’ouvrage de Berr, quoique fort intéressant, recèle cependant des insuffisances importantes. Peut être parce qu’il ne sait pas trop à quel public il s’adresse. Si on se place du point de vue épistémologique, et donc si on s’adresse à des univeristaires, c’est peu sophistiqué. Si on veut s’adresser à un public plus large de bonne volonté, alors il y manque des exemples clairs qui soutiendraient son point de vue. Je reconnais qu’il n’est pas facile de penser et d’écrire un tel ouvrage. Ce sont donc des insuffisances de forme bien compréhensibles et sans doute ceux qui liront ce livre sont déjà des militants convaincus. Cependant il y a autre chose.

    Berr critique fort justement le libre-échange, mais reste très timide sur la question européenne : or l’Union européenne est d’abord et avant tout un traité de libre-échange. Certes il pointe bien que l’Union européenne est aussi un outil de propagande politique qui travaille pour la déréglementation et donc pour les marchés. Mais il fait, comme beaucoup de gens à gauche, l’erreur de croire que l’Union européenne qu’on connait aujourd’hui, cet espace politiquee antidémocratique, était un dévoiement d’une belle et bonne idée. Non, l’Union européenne a toujours été dès le début ce qu’elle est aujourd’hui, sa logique étant dévoilée par son résultat. Berr parle ainsi des « dérives intégristes » (p. 126) de cette boutique pour ce qui n’est au fond que l’achèvement de ce projet mortifère qui vise à travers la disparition des nations le remplacement du politique par les règles du marché. Cette timidité plombe pour longtemps les projets politiques de gauche visant à réduire les inégalités puisqu’en effet non seulement dans le cadre des traités européens, une politique de gauche est impossible, mais une réforme des traités n’est pas possible non plus. Ce manque de clarté générale explique les mauvais résultats finalement de Mélenchon aux élections présidentielles de 2017.

    Terminons sur un point particulier : à la page 83, en note de bas de page, pour illustrer les difficultés de la « science économique » avec la réalité, Berr cite George Stigler, prix Nobel 1982, « ce n’est pas la science économique qui se trompe, mais la réalité ». C’est une citation qu’il reprend de Bernard Maris. Mais c’est un point décisif. En effet cette idée avancée par Stigler a été d’abord énoncée par Antoine-Augustin Cournot dans Recherches sur les principes mathématiques de la richesse sociale en 1838.  C’est là qu’il avance clairement cette idée selon laquelle si l’empiricité contredit le modèle, elle a tort et cela pour deux raisons :

    - la première est que l’empiricité est changeante et n’a pas la rigueur des mathématiques qui par définition sont vraies et invariantes ;

    - la seconde c’est que si le modèle est juste mathématiquement parlant, alors il annonce ce que sera la société future : la réalité rejoindra son concept !

    Cette approche « positive » permet d’esquiver tout débat sur l’histoire et sur le rôlee qu’elle peut jouer pour une meilleure théorisation . Par exemple on sait que, historiquement, jamais une crise de la demande n’a été résolue en relançant l’offre ! Et pourtant on fait comme si. Les capitalistes le font parce que cela leur rapporte des profits, mais les économistes parce qu’ils ne tiennent aucune leçon de l’hitoire. Stiglitz expliquait qu’une des grande misère de l’économie contemporaine était qu’elle ne connaissait rien de l’histoire des crises économiques et qu’il fallait commencer l’enseignement de l’économie d’abord par là[9]. Au moins sur ce point il rejoignait Marx. En réalité le but ultime des « intégristes » du marché comme les appelle Berr, c’est d’abord d’évacuer l’histoire de la discipline. Les universitaires qui enseignent l’économie apparraissent ainsi comme des semi-idiots, non seulement ils sont finalement assez faibles sur le plan des connaissances mathématiques, à une ou deux exceptions près ils ne font que rabâcher les mêmes modèles, mais en outre ils sont très peu cultivés à l’instar de Tirole par exemple. Ils ne savent rien de la philosophie, rien de l’épistémologie, et encore moins de l’histoire des faits économiques. Ils sont tellement ignares, qu’ils ne savent pas que les débats que nous avons sur presue tous les sujets qui touchent à l’analyse économique ont déjà eu lieu dans les siècles précédents, et donc ils habillent des théories anciennes avec l’apparence de la nouveauté. Je pense par exemple à la théorie du commerce international. Quelle que soit la sophistication de sa présentation, on en est resté à la théorie de Ricardo qui déjà était fausse au début du XIXème siècle !! La même chose peut être dite sur l’idée selon laquelle en déréglementant le marché du travail on va créer des emplois, par le biais d’une déflation salariale. Cette idée remonte au moins à Bastiat, donc au début du XIXème siècle encore et sa fausseté a été largement démontrée. Et pourtant on trouve encore des imbéciles comme Cahuc et Zilberberg pour la reprendre à leur compte[10] !

     


    [1] http://in-girum-imus.blogg.org/pierre-cahuc-et-andre-zylberberg-le-negationnisme-economique-et-commen-a126951256

    [2] http://www.nber.org/papers/w15639.pdf?new_window=1

    [3] http://www.peri.umass.edu/fileadmin/pdf/working_papers/working_papers_301-350/WP322.pdf

    [4] Sambuc, Cléa. « L'efficacité du marché des organes. Une discussion critique », Revue économique, vol. vol. 63, no. 1, 2012, pp. 51-67.

    [5] A quelques exceptions notables comme Jacques Sapir par exemple.

    [6] Voir par exemple sur ce point la démonstration de Joseph Stiglitz, The price of inequality, W.W. Norton & Company, 2012.

    [7] G.W.F. Hegel, Principes de la philosophie du droit (1820), Vrin, 1975. Hegel connaissait les travaux de Smith par l’intermédiaire de James Steuart, sur lequel Smith avait honteusement pompé.

    [8] Les fondements de l’économie politique (1872), traduction française en quatre volumes chez Giard et Brière, 1904-1914.

    [9] The Roaring Nineties: A New History of the World's Most Prosperous Decade, W. W. Norton & Company, 2004.

    [10] Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le chômage, fatalité ou nécessité ? Flammarion, 2004

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