• Emile Guillaumin, La vie d’un simple, Stock, 1904

    Emile Guillaumin, La vie d’un simple, Stock, 1904

    Un grand pan de la littérature prolétarienne est représenté par des écrivains-paysans, ou à tout le moins par des écrivains ayant eu une expérience de la paysannerie directe du fait qu’ils vivaient comme Giono dans une petite ville paysanne. Cette littérature est généralement méconnue et méprisée, principalement parce que la paysannerie a toujours été regardée par les socialistes et les révolutionnaires comme une classe vouée, selon la logique de l’histoire, à disparaître. Parmi les plus beaux représentants de ces écrivains-paysans, il y a Emile Guillaumin et son ouvrage La vie d’un simple qui fut publié en 1904 et qui rata de très peu dit-on le prix Goncourt. S’il existe beaucoup d’ouvrages sur la condition paysanne, peu sont le résultat de la réflexion et de l’écriture de paysans eux-mêmes. C’est justement le principe de la littérature prolétarienne, prendre la parole, et ne pas laisser les écrivains bourgeois parler à la place des opprimés, quelles que soient leurs intentions.

    L’ouvrage raconte l’histoire du père Bertin, dit Tiennon, paysans sans terre de l’Allier, à travers le XIXème siècle. Ce n’est donc pas un roman autobiographique, puisqu’Emile Guillaumin est né après la Commune de Paris, en 1873, et qu’il est mort en 1951, bien qu’il se soit nourri de ce qu’il connaissait.

     Emile Guillaumin, La vie d’un simple, Stock, 1904

    Contrairement aux apparences, c’est un roman assez complexe. Le propos est multiple, d’une part mettre en avant la sensibilité meurtri d’un métayer, les difficultés de son existence personnelle, et de l’autre la description minutieuse des rapports sociaux, les rapports de classes, qui s’organisent autour de la métairie. Les métayers sont en effet très mal traités  par les propriétaires qui peut à tout moment les jeter dehors, augmenter la redevance, exiger d’eux des services supplémentaires qui en font un peu des domestiques. Cette situation de dominé s’inscrit évidemment dans des institutions, que ce soit le droit ou la politique, tout est fait pour défendre la propriété privée contre le travailleur. Le paysan sans terre est alors un simple objet, un instrument, soumis et sans instruction.

    Le travail est difficile et rapporte peu. Il n’est donc pas question ici de glorifier le travail de la terre, d’en présenter une version poétique. Il n’y a rien d’idyllique dans ces longues heures de labeur, la maigre pitance que l’on s’accorde et le peu de divertissement que l’on se donne. Ces paysans pauvres vivent dans une quasi-misère permanente et dans la saleté. Ils n’ont pas d’instruction et sont désarmés devant les exigences de la société à leur endroit.

      Emile Guillaumin, La vie d’un simple, Stock, 1904

    C’est une classe sociale qui a été souvent traité par le mépris. Ses mœurs paraissent rustiques et ancrées dans le passé. Marx la regarde du point de vue de la propriété morcelée dans Les luttes de classes en France, il la désigne comme le support de la réaction et ne prend pas en compte les paysans sans terre. Cette classe sans conscience est pourtant très nombreuse, la plus nombreuse, pendant très longtemps : elle fut même un enjeu politique dans l’Ancien régime. Elle est décrite par les Physiocrates comme la seule classe productive de valeur. Mais le paysan est atomisé, fragmenté, absorbé par ses travaux quotidiens et n’a pas trop les moyens intellectuels de se penser politiquement.

    L’ouvrage de Guillaumin n’est pourtant pas politique. Son but est tout autre, dévoiler la réalité de la vie paysanne, son intimité, sa part de rêve aussi dans ses relations à la terre. S’il montre toute la dureté du métier sans le glorifier, il présente cependant le travail du paysan comme aussi quelque chose de noble. Guillaumin ne milite pas pour la disparition du travail, mais plutôt pour une plus juste organisation et une plus juste répartition de ses résultats. Il deviendra d’ailleurs dans l’Allier un des représentants du syndicalisme paysan qui est systématiquement négligé par l’histoire sociale. Un autre aspect important de ce livre complexe, est la transformation progressive des campagnes sous l’impact de la diffusion du progrès technique, que ce soient les nouvelles techniques de production, ou la généralisation du chemin de fer. La fin de l’ouvrage montre que la condition paysanne est en train de changer dans le dix-neuvième siècle paysan. On peut percevoir une certaine nostalgie pour le travail à l’ancienne. On peut se poser d’ailleurs la question de savoir s’il n’y a pas quelque chose à retenir de cette forme d’activité par opposition à la domination du travail agricole par la technique. Certes il ne serait pas souhaitable de revenir aux formes de l’organisation du travail qui épuisait les paysans et leurs familles, mais la dureté de cette condition n’était pas forcément liée à l’absence de technologie dans le métier, elle l’était plus sûrement dans les formes économiques de distribution des profits, de formation des prix et des rentes, car c’est bien en affamant les paysans qu’on pouvait offrir des bas salaires dans l’industrie et continuer l’accumulation du capital. C’est à mon sens le message de l’ouvrage de Jean Giono, Les vraies richesses, publié en 1936 : la contrainte de la technologie peut être compensée par le développement de la solidarité et de la coopération. 

     

     Emile Guillaumin, La vie d’un simple, Stock, 1904

    Pour autant que l’ouvrage d’Emile Guillaumin soit passionnant dans son sujet, il n’en reste pas moins magnifiquement écrit, bien que Guillaumin soit un autodidacte qui restera un paysan. Sans doute est-ce cela qui fait la force de l’ouvrage, cette volonté de ne pas écrire selon les normes dominantes de l’époque et donc de trouver un style spontané, dépendant de son sujet plus que des règles littéraires. Outre l’émotion qu’on ressentira dans de nombreuses pages – comme la mort des proches, ou l’extrême vieillesse de Tiennon – il y a toute une analyse de l’importance du langage comme outil de domination ou d’émancipation. C’est en effet par la langue que les Parisiens ou les bourgeois s’opposent d’abord aux paysans. 

    « Parfois, durant des séances de travail aux champs, aux saisons intermédiaires surtout, quand il faisait bon dehors, quand la brise, caressante comme une femme amoureuse, apporte avec elle des senteurs de lointain, des aromes d’infini, des souffles sains dispensateurs de robustesse, je ressentais ce même sentiment d’orgueil satisfait confiant au plein bonheur. Ce m’était une jouissance de vivre en contact avec le sol, l’air et le vent… Je plaignais les boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs d’une même pièce, et les ouvriers d’industrie emprisonnés dans des ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si profond sous l’a terre. J’oubliais M. Gorlier, M. Parent ; je me sentais le vrai roi de mon royaume et je trouvais la vie belle. » 

     

    Constamment réédité et redécouvert, c’est un livre important aussi bien pour la compréhension de la transformation sociale que pour l’histoire littéraire. La réédition la plus récente est celle d’Omnibus, avec une présentation de Michel Ragon qui au fil des années est devenu aussi bien un écrivain prolétarien reconnu qu’un spécialiste de l’histoire de la littérature prolétarienne.

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