• El Campesino, Jusqu’à la mort, Albin Michel, 1978

     El Campesino, Jusqu’à la mort, Albin Michel, 1978

    Valentin Gonzales dit El Campesino est un personnage complexe, et en même temps très représentatif des difficultés du camp du progrès pour faire avancer les idées anticapitalistes. Il a des origines paysannes et prolétaires, issu de milieux pauvres, il va d’abord se tourner suivant la tradition familiale vers les tendances libertaires du mouvement révolutionnaire. Mais il va ensuite se rapprocher des communistes parce qu’il pense qu’ils sont bien mieux organisés et plus efficaces. Il devient propagandiste pour le PCE, échappe aux traques violentes de la police et à la répression des ouvriers. Et puis il va y avoir le coup d’Etat de Franco qui tente de renverser la jeune République. Ce coup d’Etat va mener à la guerre civile.

    Là les choses deviennent très compliquées. D’abord parce que les forces de la réaction sont bien regroupées autour de l’armée et de l’Eglise, largement financées par le grand capital, mais aussi soutenues fermement par Hitler et Mussolini qui envoient rapidement des troupes et des avions pour soutenir Franco. Pendant ce temps la gauche bricole et se divise. D’abord la France du Front Populaire traîne les pieds pour donner une aide structurée et importante aux forces républicaines. Léon Blum le fera cependant, mais avec parcimonie et tardivement. La Russie de Staline enverra des hommes et du matériel, mais avec retard, et surtout en exerçant un chantage éhonté sur les révolutionnaires pour qu’ils s’insèrent dans le moule stalinien et qu’ils éliminent les anarchistes et les poumistes. Il y a autre chose : les forces républicaines ne visent pas toutes les mêmes objectifs. Les socialistes visent seulement à rétablir une république, les anarchistes et les révolutionnaires à construire une société différente et égalitaire, et les communistes à éliminer tout ce qui peut se situer sur leur gauche. 

    El Campesino, Jusqu’à la mort, Albin Michel, 1978

    Les brigades internationales à la bataille de Teruel 

    Rapidement El Campesino va grimper les échelons de l’armée révolutionnaire espagnole du fait de ses qualités de tacticien et d’organisateur. C’est devenu un spécialiste des coups d’éclat qui débloquent des situations difficiles. Apprécié de ses hommes, il manifeste un grand courage sur son cheval blanc. Il devient très populaire. Mais il est aussi un chef de guerre très dur et très cruel. Dans le feu de l’action, il reconnait qu’il n’a pas toujours eu un bon jugement sur ce qui se passait autour de lui. Certes il se rend compte que les conseillers militaires soviétiques jouent un jeu dangereux en divisant les révolutionnaires, mais il ne mesure pas l’ampleur des dégâts que cette attitude va engendrer, essentiellement parce qu’il est un homme d’action. Le doute pourtant va s’instiller en lui après le coup de force du PCE et des conseillers russes en mai 1937 contre les antistaliniens du POUM et les anarchistes. Il sera un des derniers à quitter l’Espagne. Il aurait décidé de se raser la barbe puis de quitter l’Espagne avec ses derniers gardes du corps. Juan Gorkin dans la présentation qu’il fit de Vie et mort en URSS, Les îles d’or, 1950, raconte une version un peu différente. Ce sont ses propres gardes du corps qui l’auraient attaché, lui auraient couper la barbe puis l’auraient embarqué de force dans une voiture qui traversera l’Espagne pour ensuite passer par bateau en Algérie puis de là en France. 

    El Campesino, Jusqu’à la mort, Albin Michel, 1978

    El Campesino à côté de son ennemie, Dolores Ibárruri, la Pasionaria 

    Dolores Ibárruri représente aux yeux du Campesino tout ce qu’il y a de lâche et de vil chez certains révolutionnaires. Non seulement elle ne manifeste aucun courage, mais elle passe son temps à diviser les républicains pour le compte des Russes. Voilà ce qu’il écrit sur ce personnage qui sera aussi particulièrement détesté par les anarchistes et les poumistes.

     

    « Fanatisée à l’extrême, cette ancienne sardinière est bouffie d’orgueil depuis qu’elle a pris du galon dans le Parti. Elle voit des ennemis partout et n’a pas sa pareille pour souffler la haine et prôner la répression brutale […] Son visage aux traits durs, peu féminins, révèle d’ailleurs ces différents aspects de sa personnalité qu’elle accentue encore en s’habillant de noir. Cette créature peu engageante n’en a pas moins des exigences, des désirs de femme qu’elle satisfait avec un individu qui ne me revient pas d’avantage : Francisco Anton, chef des commissaires politiques de Madrid. Le jeune homme à l’art de rester à l’arrière où, explique-t-il, il mène un dur combat contre la cinquième colonne […] La vie intime, les amours et les (rares) amitiés de la Pasionaria ne me regardent pas… mais je ne peux pas être totalement indifférent à son comportement, car tandis qu’avec ses complices, Dolorès Ibárruri prend du plaisir, s’agite, complote, dresse la liste des suspects à éliminer, des adversaires à piéger, son mari et son fils risquent leur peau chaque jour au front ! il n’a jamais été exigé d’un révolutionnaire sincère, d’un communiste authentique qu’il mène une vie ascétique et chaste. Mais il y a des limites qu’on ne devrait pas franchir si l’on veut prétendre apparaître loyal et droit […] La Pasionaria se fait une haute idée d’elle-même qu’à mon sens rien ne justifie, au contraire. Des autres communistes espagnols, elle ne se distingue que par une servilité, une obéissance absolue aux ordres du Komintern et à ceux des émissaires de Staline. Elle ignore totalement les remords et les cas de conscience et manifeste une satisfaction malsaine dès qu’il est question d’épurer, de tailler dans le vif… En outre, elle n’hésite pas, quand l’occasion s’en présente, à se débarrasser, sous un prétexte politique, de ses ennemis personnels. »

     

    Il n’en a pas après que la Pasionaria, il met dans un même sac Lister, un faux guerrier selon lui, et aussi Modesto, des incapables et des intrigants, plus préoccupés de se mettre bien en cour, c’est-à-dire auprès des autorités soviétiques, que de stratégie militaire. Le seul pour qui il manifestera toujours une grande estime est Durruti, le chef de guerre anarchiste à qui il reconnait un grand courage et un sens tactique, mais Durruti mourra très vite au combat. Il soulignera l’engagement des Brigades internationales qui selon lui ont été frustrées par leur retrait forcé décidé par les Russes dans le cadre d’un faux accord international avec l’Allemagne et l’Italie.

    Arrivé en Russie, El Campesino va se retrouver dans une situation des plus difficiles. D’abord il va se rendre compte que le communisme à la russe n’est qu’un régime autoritaire et inégalitaire où la misère est partout. Ensuite c’est depuis Moscou qu’il apprend que toute sa famille a été exterminée, sa femme et ses enfants, mais aussi son père et son frère qui ont été pendus. Il voudrait bien repartir pour l’Espagne et développer une guerre de guérillas, mais les Russes ne veulent plus entendre parler de l’Espagne. Entretemps il se remarie avec une jeune russe et a un nouveau fils. Esprit rebelle, il ne supporte pas les cours de l’Académie militaire, et bientôt il se retrouve emprisonné, puis travailleur forcé dans le creusement du métro de Moscou, dans une équipe stakhanoviste. La guerre se développe en Europe, et bientôt elle touche la Russie, malgré le pacte germano-soviétique. Les Russes ne sont pas préparés à cet affrontement, et l’armée allemande gagne rapidement Moscou. A la faveur de ces troubles, El Campesino va s’évader, voler un train et filer sur Tachkent ! Mais il va être rattrapé par le NKVD et mis sous surveillance à Kokand.

    El Campesino, Jusqu’à la mort, Albin Michel, 1978 

    Soldats russes capturés et déportés par les Allemands en 1941 

    Pendant plusieurs années, il va errer de Goulag en Goulag, de tentative d’évasion en tentative d’évasion, survivant de plus en plus difficilement aux conditions difficiles de la déportation. Mais en 1949, il arrivera à s’enfuir en passant par le Turkménistan pour arriver en Iran. Tout ça à pied. Mais les extraordinaires aventures d’El Campesino ne sont pas terminées. Il va s’installer en France puis essayer de mettre en place une sorte de guérilla contre Franco. Sans succès aucun, sans doute avait-il perdu la main et le contact avec les jeunes générations. Il va travailler, vivre modestement, intervenant dans le débat public, notamment comme témoin au procès de David Rousset qui avait été insulté par les sbires du PCF. Il constatera que l’Espagne aussi a bien changé. A la mort de Franco une ébauche de démocratie se met en place. Ce qui va avoir plusieurs conséquences. D’abord il va pouvoir obtenir un passeport espagnol et donc revenir sur sa terre natale. Et puis miracle ! Sa femme, Juana, et ses enfants ne sont pas morts, contrairement aux rumeurs. Il va donc se marier avec elle, près de quarante années après l’avoir quittée ! Sur le plan politique, constatant les changements en Espagne, il va se rapprocher du PSOE, pensant que c’est la meilleure voie à suivre pour faire avancer la société, à l’écart des dictatures de Franco ou de Staline. 

    El Campesino, Jusqu’à la mort, Albin Michel, 1978

    El Campesino a retrouvé Juana 

    Que peut-on retenir de cette longue méditation sur un parcours révolutionnaire exceptionnel ? D’abord cette volonté irrépressible d’une lutte d’un individu pour la liberté, la sienne et celle de sa classe sociale. Ensuite que la Guerre d’Espagne a été perdue à cause des divisions qui minaient le camp républicain et l’ingérence des conseillers étrangers – en l’occurrence les Russes – qui orientaient les combats au gré de leur intérêt et de leur fantaisie. Le camp le plus uni a gagné comme toujours : ici c’était l’extrême droite européenne, l’armée espagnole alliée à l’Eglise et à l’Allemagne et à l’Italie de Mussolini qui représentait les intérêts immédiats de la bourgeoisie espagnole complètement arriérée. Franco était surarmé, et ses troupes très disciplinées, la légion Condor avait la maîtrise des airs, les Allemands se servant de la Guerre d’Espagne clairement comme une répétition de ce qu’ils allaient faire ensuite à grande échelle. El Campesino croisa Hemingway[1] pendant la Guerre d’Espagne avec qui il prit une cuite mémorable. Mais le conflit s’était internationalisé. On retrouvera d’autres écrivains, George Orwell qui écrivit le très beau La Catalogne libre, John Dos Passos également qui a cette occasion s’éloigné du mouvement communiste et se fâcha définitivement avec Hemingway. El Campesino croisa aussi André Malraux qu’il décrit comme un homme de valeur et un bon aviateur[2]. Pendant longtemps le drame espagnol a conditionné les consciences politiques. C’est même autour de cette question que quelqu’un comme Guy Debord commença véritablement à se former[3].

    El Campesino, Jusqu’à la mort, Albin Michel, 1978

    Ernst Hemingway pendant la Guerre d’Espagne 

    Le cinéaste René Clément avait eu l’intention de faire un film sur El Campesino. Ce film aurait mis l’accent sur le caractère épique de son héros. Cela ne s’est malheureusement pas fait. En effet Al Pacino devait incarner cette grande figure de la lutte anti-franquiste, mais, alors que les financements étaient bouclés, il se désista au dernier moment. La Guerre d’Espagne et ses séquelles ont été une plaie ouverte dans la conscience des républicains et des révolutionnaires du monde entier. Ce conflit qui fit au moins un million de morts révéla aussi les tares du régime soviétique et par extension de sa prétention à conduire la révolution mondiale. 

    El Campesino, Jusqu’à la mort, Albin Michel, 1978

     

     

    [1] De son expérience dans la Guerre d’Espagne, Hemingway tira un roman, Pour qui sonne le glas, qu’il publia en 1940.

    [2] André Malraux écrivit L’espoir à propos du drame espagnol. Ouvrage qu’il publia en 1937 chez Gallimard.

    [3] Guy Debord, Il faut recommencer la Guerre d’Espagne, Internationale lettriste, n° 3, août 1953.

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