• Economie, sociologie et éducation

     

    Périodiquement on entend des responsables politiques – surtout s’ils sont de droite – ou des patrons reprendre l’idée que la France souffrirait d’un désamour avec ses entreprises. Pour ceux-là cela viendrait du fait que l’économie n’est pas suffisamment ou correctement enseignée dans les collèges et les lycées. C’est une revendication récurrente du MEDEF : faire aimer le profit, la compétition et l’entreprise par les petits enfants. L’année dernière François Hollande qui décidemment n’en manque pas une dans les gages qu’il donne quotidiennement à la réaction, a réclamé qu’on enseigne l’économie d’entreprise à travers un programme complet de la 6ème à la terminale.

    Pensée unique

    Cette idée qui est apparemment une idée de bon sens est une idée pernicieuse et fausse. Car en effet, elle sous-entendrait qu’il n’y a qu’une seule manière de parler de l’économie : en mettant en avant les notions de concurrence et de compétitivité. C’est ce qu’on appelle « la pensée unique » qui met en avant les bienfaits du marché autorégulateur : tout peuple qui voudrait contourner ses lois, serait puni. C’est l’idée de la main invisible d’Adam Smith.

    Cette pensée unique se définit comme un non-choix. Le réel de la dette, de la mondialisation, impose la logique du marché. C’est bien ce que fait tous les jours la machine européenne qu’il s’agisse de sauver l’euro, ou qu’il s’agisse de négocier le grand marché transatlantique, cela se fait toujours au nom du marché : plus celui-ci est large, plus il est efficace, plus il crée de richesses et d’emplois. Ces prémices sont fausses. Ne serait-ce que parce que le marché est une construction sociale qui n’a pu se concrétiser sans l’aide de l’Etat. Et donc bien sûr, même si on fait les louanges du marché, il est évident que l’Etat existe par ses interventions, ses dépenses et ses règles. Mais pire que cela, il y a ce qu’on peut appeler l’imbécilité néo-classique qui nous dit qu’au fond, la seule aspiration humaine qui existe est la volonté individuelle d’enrichissement. La société ne serait pas porteuse d’une logique collective, au mieux, si elle existe, elle serait une simple agrégation des pratiques individuelles.

    Gary S. Becker et l’homme marchandise

    L’économiste qui a le mieux présenté cette idée est le prix Nobel Gary S. Becker. Issu de l’Ecole de Chicago, il n’est pas à ses débuts un mathématicien, ni même un économiste, c’est un sociologue. Mais rapidement il va développer les concepts de l’économie ultra-libérale et surtout lui donner des fondements robustes pour intégrer ce que l’économie jusqu’alors n’arrivait pas à inclure dans ses raisonnements. En effet, avant que Becker ne soit à la mode, à la fin des années soixante-dix, il était fréquent d’opposer à l’économie la sociologie et sa démarche. Vilfredo Pareto qui succéda à Léon Walras à la chaire d’économie de Lausanne, séparait l’économie et la sociologie, la première s’occupait de mettre en œuvre la logique rationnelle – celle qui peut faire l’objet d’un calcul – qui renvoie à l’individu, et la seconde traite des logiques irrationnelles qui s’inscrivent dans les formes familiales, la religion ou l’Etat et qui font appel à une forme collective de fonctionnement.

    Gary S. Becker qui vient de mourir le 3 mai 2014

    Gary S. Becker va affirmer que si les questions de la sociologie ne sont pas sans intérêt, sa méthode est mauvaise. En effet, il prétend que ces questions peuvent être traitées à l’aide d’un modèle simple d’équilibre partiel. C’est ainsi qu’il va construire un modèle pour l’économie de la famille, un modèle pour l’économie de la drogue, un modèle pour l’économie du mariage et un autre encore pour l’éducation et le capital humain. Son succès va être considérable, même s’il fallut du temps pour qu’en France on s’y adapte. En effet, il traite l’homme comme une marchandise qui se produit elle-même et qui vise à optimiser ses capacités de production. Après tout il dit la même chose que Marx, avec quelques petites équations en prime. Mais à la différence de Marx, il ne présente pas cette réification, cette marchandisation, de l’individu comme le résultat d’un processus historique, mais comme le résultat d’un processus naturel.

    Gary S. Becker est très important dans le dispositif de la contre-révolution conservatrice parce qu’il justifie l’économie néo-classique dans ses principes : il n’y a que le marché, il n’y a que des individus atomisés. Tout le reste est du baratin. C’est de l’économisme décomplexé si on veut. Je me souviens d’un article qu’il avait écrit en 1988 dans Le monde pour expliquer qu’il y avait forcément un lien entre SMIC et emploi, sous-entend que le SMIC générait le chômage. Certes disait-il il n’y a aucune démonstration empirique de ce lien, mais « il faut y croire » !  Il reprendra cette idée pour combattre les timides tentatives de Bill Clinton en 1995. Les libéraux ont comme ça des marottes, le droit de licencier crée l’emploi et la baisse des salaires augmente le pouvoir d’achat.

    Jusque dans les années soixante-dix les économistes étaient dans l’Université dans une position d’infériorité intellectuelle. Marx était préféré à Smith qu’on jugeait un peu simplet, un peu idiot. Les économistes, fussent-ils keynésiens d’ailleurs, apparaissaient comme des gens assez peu instruits, peu profonds, manquant d’un peu tout et particulièrement de philosophie. Avec Becker, ils vont triompher de deux manières, sur le plan théorique et sur le plan de la présentation. Sur le plan théorique, ça fonctionne bien, l’économie peu enfin s’intéresser à son extérieur, elle peut se saisir des rapports non-marchands. D’ailleurs les thèses de Becker sont très proches de celles de Bourdieu, sauf que ce dernier en conserve une fonction critique. Sur le plan formel, Becker produit des petits modèles mathématiques, à vrai dire assez simplets, il n’était pas très fort dans cette discipline, qui séduisent le profane et impressionnent. Mais il y a autre chose, l’économiste, même s’il n’est qu’étudiant, appartient directement à la bourgeoisie. Dans les facultés, il ne se confond pas avec les traîne-lattes des facultés de lettres. Ses professeurs sont plus riches. Ils font de l’argent avec tout et avec rien. D’ailleurs ils touchent des sommes folles de l’Union européenne, chose que ne peuvent se permettre les sociologues qu’on laisse volontiers à leurs élucubrations. Inconsciemment les économistes pensent que si Bruxelles les payent si cher, ce n’est pas parce qu’ils sont vendus, mais que c’est parce qu’ils sont utiles et efficaces.

    L’économie est une chose trop complexe pour les économistes

    En vérité, l’économie n’est pas une science, quel que soit le degré de mathématisation qu’elle intègre. C’est à peine une idéologie bourgeoise. En effet, vous remarquerez que dans les débats, dès qu’on défend des positions de droite sur l’économie, on les présente au nom d’une neutralité nécessaire. C’est pour cette raison que les « socialistes » Manuel Valls ou François Hollande racontent que le paiement de la dette est nécessaire et qu’il faut bien faire baisser les charges sociales pour gagner la bataille de la compétitivité. A l’inverse si on avance qu’il faut taxer un peu plus le capital, qu’il faut un peu plus socialiser l’économie en nationalisant les banques et certaines multinationales, on dira que votre discours est « idéologique ». Comme disait Debord en son temps dans le monde renversé, ce n’est plus le faux qui est un moment du vrai, mais le vrai qui est un moment du faux.

    Il y a quelques années j’enseignais la politique économique, et ayant besoin d’un manuel de référence, je choisissais celui de Pisani-Ferry, Coeuré et quelques autres. Le premier est un pilier du dispositif européiste de diffusion de la bonne parole, et le second qui vient d’intègrer les organes dirigeants de la BCE s’est fait remarquer en affirmant que l’austérité était la seule politique possible.

     

    Mais revenons à ce manuel. Son sujet est la politique économique, c’est-à-dire la façon dont les organes régulateurs, la banque centrale et l’Etat, doivent se comporter pour permettre à l’économie d’atteindre son optimum. Sa principale vertu est qu’il présente clairement les modèles dominant en matière de politique économique. Son principal défaut est qu’il développe une logique sans crise : ce sont des recettes pour temps de croissance régulière et ordinaire. Vous y chercheriez vainement des modèles qui explique les crises et qui donnent des recettes pour en sortir. C’est un livre pour quand tout va bien. Quand tout va mal, il ne sert à rien. Il ne sert donc à rien, seulement à véhiculer l’idée globale que le marché, l’Europe et la mondialisation, même si c’est un chemin difficile, nous mène vers le bonheur. Et surtout comme la plupart des économistes dominants, ils n’examinent pas l’économie dans l’histoire. Par exemple la récurrence des crises économiques n’est pour eux que des accidents de parcours qui ne remettent pas la logique centrale en cause. Comme disait Marx les économistes prennent « l’accident pour la réalité et la réalité pour accidentelle ».

    Les habits neufs de l’idéologie ancienne

    Des étudiants dénoncent périodiquement la façon dont l’économie est enseignée. Ils ciblent plus particulièrement l’excès de mathématisation, et également cette prétention à se couper des autres disciplines comme l’histoire, la sociologie ou l’anthropologie. La puissance de feu des chantres de la contre-révolution libérale est telle qu’elle a obligé toute l’élite à prendre parti pour elle. C’est le malheur et le tombeau des « socialistes » du PS. Mais plus encore ils ont réussi le tour de force de faire croire que leurs idées étaient plus modernes que celles de Keynes. Et ça c’est très fort. Car en effet, les idées présentées par ces économistes « modernes » sont des idées plus qu’anciennes, elles remontent au mieux à Jean-Baptiste Say, et au pire à Adam Smith. C’est comme si la crise de 1929 qui avait par ses conséquences assuré le succès des idées keynésiennes n’avait jamais eu lieu, comme si l’idée d’un sacro-saint équilibre généré spontanément par le marché n’avait jamais été remise en cause par les faits.

    De la même manière on aurait pu attendre que la grande crise de 2008 remette en cause le magistère libéral en matière de politique économique, il n’en a rien été. Au contraire, les thèses marxistes et keynésiennes ont été promptement enterrées au motif bizarre que la relance ça ne marche pas, et que le socialisme non plus. Seule la logique du marché permettrait la prospérité. Certes on peut en déplorer certains résultats, les crises, le chômage, mais bon an mal an, on avance vers le mieux. Or les faits montrent facilement que cette même logique conduit au chaos.

    Enseigner l’économie d’entreprise – c’est-à-dire la gestion – à des enfants  est une très mauvaise chose. D’abord parce qu’elle referme les possibilités d’imaginer une société fondée sur autre chose que la concurrence, ensuite parce qu’elle met en scène le profit comme moteur de l’existence humaine. C’est faire de l’entreprise l’unité de base de toute forme sociale passée et à venir. Mais pire encore, c’est sanctifier la propriété privée des moyens de production, faire comme si elle était intrinsèque à la nature humaine et surtout qu’elle n’était pas le résultat d’un détournement du fruit du travail d’autrui.

    Liens

    http://www.lexpress.fr/education/faut-il-enseigner-l-entrepreneuriat-dans-les-colleges-et-lycees_1245325.html

    http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20140507.OBS6385/economie-des-etudiants-disent-non-a-la-pensee-unique.html

    « Lieux communs et mensonges sur l’EuropeFrançois Denord & Antoine Schwartz, L’europe sociale n’aura pas lieu, Raisons d’Agir, 2009. »
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  • Commentaires

    1
    Sissa
    Mardi 20 Mai 2014 à 11:14
    L'économie, c'est trop sérieux pour être confiée à des économistes !
    Pour une analyse critique du rôle des économistes dans la succession de crises qui caractérisent l'économie libérale, le bouquin de Joseph Stiglitz "Le triomphe de la cupidité" (et en particulier les 60 pages de son chapitre 9 "Réformer la science économique") me paraît tout-à-fait approprié ! Il me semble également que le socle même de l'analyse économique, basé sur les deux variables fondamentales que sont le 'travail (W)' et le 'capital (K)', doive être totalement remis en cause car il tient pour quantité marginale la variable 'énergie (E)' : à cet égard, et dans le contexte d'une économie mondiale entrée dans l'ère de "l'après pic de Hubbert", c'est-à-dire de la fin du pétrole, les récents travaux de Gaël Giraud (après Hourcade, Kumhof et d'autres) me paraissent représenter une contribution majeure pour comprendre que le modèle néolibéral est mort et qu'il faut entièrement repenser la "science" économique dans ses pré-supposés les plus profonds... Bref, les économistes d'aujourd'hui ne sont sans aucun doute que d'aimables amateurs obscurantistes (et fonctionnant donc sur des dogmes non démontrés et non démontrables) dont l'Archimède ou le Galilée ne sont pas encore connus, peut-être même pas encore nés... L'économie est donc une matière bien trop sérieuse pour leur être confiée ! C'est la seule évidence démontrée par cette série de crises qu'ils n'ont jamais prévues, et sur lesquelles ils se chamaillent encore pour trouver des explications cohérentes !...
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