• Dominique Schnapper et sa « vérité » sur les chômeurs

     

    Dans une interview récente, Dominique Schnapper explique pourquoi on a raison de contrôler les chômeurs. Solidaire de la classe dominante, elle vient ainsi au secours des « socialistes » Valls et Rebsamen qui ont mis en avant l’idée de renforcer le contrôle des chômeurs. Sont-ils bien chômeurs, n’abusent-ils pas ? Cette femme qu’on peut appeler « une petite canaille », prétend nous parler de la « vérité ». Et bien évidemment dès que quelqu’un se croit obligé de nous dire qu’il va parler de la vérité, chose des plus relatives, on peut être sûr qu’il va mentir et mentir en général sur plusieurs points.

     

    D’où parle-t-elle ?

     

    Dominique Schnapper pour légitimer son discours petit bourgeois, se présente en fait comme une sociologue. La sociologie étant une discipline aux caractères encore plus flous que l’économie, on ne saurait en déduire quelque chose de précis. L’idée est de paré son discours de café du commerce d’une aura d’académisme, de respectabilité et de neutralité « scientifique ». Mais Dominique Schnapper n’a pas beaucoup de titres de gloire à son actif. Universitaire plutôt médiocre, elle doit sa carrière à son père Raymond Aron, penseur de droite, libéral plus ou moins convaincu. Il doit son succès au fait que la bourgeoisie à une époque de déliquescence de son mode de représentation avait besoin d’un porte-parole qui ne laisse pas le champ libre à la gauche dans le domaine des sciences humaines. Femme de réseaux[1], elle a écrit un petit ouvrage au début des années quatre-vingts, L’épreuve du chômage, publié en 1981 chez Gallimard. Ouvrage que j’ai du reste lu, et que j’ai encore dans ma bibliothèque puisque de tels rossignols ne peuvent se revendre sur le marché du livre d’occasion.

     

    L’objet de la querelle

     

    L’inénarrable François Rebsamen, ministre « socialiste » du chômage et accessoirement du travail – celui qui annonce mois après mois l’augmentation du nombre de chômeur, a provoqué l’ire de la gauche en déclarant qu’il fallait lutter contre la fraude aux allocations chômage. Autrement qu’il y avait des petits salopiots qui ne voulaient rien branler et qui profitaient indûment des allocations pour se la faire bien grasse et bien crapuleuse. Et cette Dominique Schnapper en bonne conservatrice qu’elle est, nous dit qu’il est bel et bon de renforcer le contrôle des chômeurs. Que c’est normal puisqu’on leur octroie gracieusement du pognon, qu’ils soient contrôlés. Discours de bon sens qui ressemble à celui de Macron, le jeune ignorant qu’on a promu à cause de ses compétences de banquier au poste de Ministre de l’économie, qui disait que sa grand-mère lui avait bien expliqué qu’on ne pouvait pas dépenser plus qu’on ne gagne.

    Ce qui est intéressant c’est évidemment les non-dits de ce discours. D’abord la vérité n’est pas celle que raconte Dominique Schnapper pour une raison très simple c’est que le discours de Rebsamen a pour objet non pas de faire quelque chose, mais de bien mettre dans la tête de tout le monde qu’il est un homme de droite comme n’importe quel sarkozyste. Puisqu’en effet en admettant même qu’il veuille contrôler de plus près, il faudrait embaucher du personnel supplémentaire, le former, ce qui coûte cher au moment même où on réduit les crédits de Pôle emploi.

    Mais il y a un autre mensonge, plus théorique celui-là. C’est de laisser entendre que le chômage, au moins en partie, est volontaire. C’est faux, comme le montre le graphique suivant : plus le taux de croissance est faible, plus de taux de chômage est élevé. Cela ressemble à un truisme, mais en réalité ce n’en est pas un parce que cela ruine toute velléité de considérer le chômage comme volontaire. En effet s’il était le résultat d’une trop généreuse distribution d’allocations chômage, ce taux serait constant parce qu’on peut supposer qu’au moins à court terme le pourcentage de fainéants et de filous est le même. Du reste dans des pays comme la Grèce ou l’Espagne, là où le marché du travail n’est pas entravé par des allocations trop généreuses, et malgré une baisse drastique des salaires (du coût du travail si on veut parler comme les « socialistes » et le MEDEF), l’emploi ne redémarre pas. Certes on sait au moins depuis Keynes que le chômage n’est pas volontaire[2].

      

    Autrement dit, si on considère comme le montre le graphique suivant que la relation entre croissance et chômage est négative, alors il n’y a aucun intérêt de faire passer les chômeurs pour des fainéants. Mais cela reviendra alors à considérer que le chômage est de la responsabilité des entreprises qui ne créent pas assez d’emplois. Donnons un simple exemple, entre 1997 et 2002, sans que les conditions d’éligibilité et les contrôles aient été durcis, la croissance était forte et le chômage baissa d’un tiers en 5 ans, passant de 3 millions à 2 millions. On ne comprend pas pourquoi entre ces deux dates très rapprochées le nombre de chômeurs volontaires auraient diminué. On voit donc bien que ce n’est pas en renforçant des contrôles plus nombreux et plus pointus qu’on va faire baisser le nombre de chômeurs. Rappelons qu’à la fin du mois de juillet 2014, la France métropolitaine comptait un peu plus de 5 millions de chômeurs. Face à cette réalité on considère qu’il y aurait entre 200 000 et 500 000 offres d’emploi non satisfaites. Disons que 200 000 correspondraient à des emplois normaux et à temps plein. Mais laissons cette querelle, supposons même qu’il y ait un potentiel de 500 000 emplois, cela correspondrait à seulement 10% des besoins et le problème resterait entier. On serait encore au-dessus de 4 millions de chômeurs.

     

    La vérité chiffrée

     

    La politique est toujours une question de priorité. Pourquoi s’en prendre à Pôle emploi et aux chômeurs ? La fraude aux allocations chômage serait-elle si importante que cela qu’elle en devienne la priorité des priorités ? La fraude est globalement estimée à 100 millions d’euros en France pour une année, dont la moitié est le fait non pas des chômeurs, mais des patrons qui oublient de payer leurs cotisations (un peu comme le sinistre Thévenoud). Sur ces 100 millions les enquêteurs de Pôle emploi et de l’URSSAF en récupèrent environ 42 millions, il reste donc 58 millions qui sont fraudés. Ce qui n’est évidemment pas bien, mais si on considère que seulement la moitié procède de la filouterie de faux chômeurs, on arrive à 29 millions, soit environ 1% des allocations versées puisque celles-ci sont d’environ une trentaine de milliards d’euros. Finalement on peut dire qu’avec un si faible taux de fraude, Pôle emploi gère correctement les cotisations que cette boutique distribue. Cela tend à montrer, non pas que les contrôles sont utiles ou inutiles, mais que le discours sur le contrôle légitime est là pour expliquer qu’au fond les chômeurs seraient finalement responsables de leur sort.

    Certains mauvais esprits se sont amusés à comparer ces chiffres à ceux de la fraude fiscale. Comme on s’y attend la fraude fiscale ne peut pas venir des pauvres et des chômeurs, elle est principalement le fait des hauts revenus et des entrepreneurs. Nous ne parlons même pas ici des petites crapules comme Gérard Depardieu ou Bernard Arnault qui planquent leur blé pour échapper à l’impôt en Belgique par exemple. C’est la conséquence de la mondialisation en général et du dumping fiscal en Europe en particulier.

    Cette fraude fiscale coûterait entre 60 et 80 milliards de manque à gagner au fisc. Soit entre six mille et huit mille fois plus que la fraude à Pôle emploi ! Mais surtout le volume de la fraude fiscale est évalué entre 16 et 22 % des recettes fiscales, ce qui est autre chose que le misérable 1 % de fraude aux allocations chômage. Dès lors on se demande pourquoi un gouvernement « socialiste » soi-disant de gauche appui par provocation imbécile sur la nécessité de contrôler les chômeurs, plutôt que sur celle de contrôler l’évasion fiscale des entreprises et des hauts revenus. La réponse est simple et cela est une vérité pour Madame Schnapper : ce gouvernement est un gouvernement de droite !! Ou dit autrement il est plus facile de pointer du doigt la mauvaise conduite de ces « salauds de pauvres » que de dénoncer les canailles qui pillent le pays en toute impunité. Après tout, les pauvres ne financent pas les partis, fussent-ils de gauche.

     

    Il arrive que certains de mes lecteurs (bien moins de 1% cependant, ce qui explique que je ne les chasse pas de mon blog) me reprochent de parler trop crûment, de traiter un tel ou une telle de crapule ou d’imbécile, voire les deux à la fois. Mais c’est mon caractère, et en plus ils le méritent. Ceci étant j’espère que Dominique Schnapper me lira, appréciera ma démonstration et qu’à l’avenir elle se tiendra à carreaux.

     

    Liens

     

    http://rue89.nouvelobs.com/2014/09/07/schnapper-quand-gauche-dit-verites-cela-fait-scandale-254689?utm_source=outbrain&utm_medium=widget&utm_campaign=obclick&obref=obinlocal

    http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20130122trib000744020/en-france-la-fraude-fiscale-couterait-60-a-80-milliards-d-euros-par-an.html



    [1] Ella a par exemple été membre du Conseil constitutionnel de 2001 à 2010, nommée par Christian Poncelet, président du Sénat et homme très à droite sur l’échiquier politique. Il a d’ailleurs été impliqué dans de nombreuses affaires.

    [2] Rappelons qu’au début de la crise, J. M. Keynes, économiste bourgeois, marchait dans cette combine qui consiste à dire que le chômage serait provoqué par des allocations trop généreuses – l’homme étant fainéant par nature  –, mais il changera d’avis durant la crise des années trente, quand il vit de ces yeux que malgré la baisse radicale des allocations chômage, celui-ci continuait de grimper en flèche. 

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  • Commentaires

    1
    Nad
    Lundi 3 Novembre 2014 à 07:29
    les coeurs purs...
    A écouter http://youtu.be/rDC6tbq9UkQ Autre regard avec cette chanson ...avec plus de légèreté, un peu d'humour et de poésie... Votre analyse est courageuse et Françoise Giroud avait écrit un jour cette petite phrase limpide et que j'aime tant "en ce monde, ce ne sont pas les hommes intelligents qui manquent, ce sont les hommes courageux" . Nad
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