• Disparition de Michel Rocard

     Disparition de Michel Rocard

    Tout le monde y est allé de son hommage : Michel Rocard était un grand homme, qu’on se le dise. Hollande, Sarkozy, et même Bruno Le Maire, n’ont pas tari d’éloges sur sa personne. Et bien je ne me joindrais pas à ce concert de louanges, pas tant que son décès me réjouisse, il n’avait plus aucune importance dans la vie politique, mais plutôt que j’aime guère cette mode qui consiste à parer un disparu de toutes les vertus. Cet homme qui vient de disparaître à l’âge de 85 ans était d’abord et avant tout anti-communiste et… très inconstant, ce qui veut dire qu’il n’avait pas beaucoup de conviction. Issu d’un milieu très bourgeois, son père est un ingénieur du nucléaire, c’est d’abord un énarque, camarade de promotion de Jacques Chirac, qui est passé par l’inspection des finances. Il va avoir un parcours très sinueux, et au fil des années on confondra sa capacité à se tromper et à perdre avec une sorte d’originalité politicienne.

    A la fin des années soixante il va militer au PSU : De Gaulle ne lui plait pas, le PCF non plus et il considère que la SFIO est morte et a failli sur la question algérienne. A cette époque il développe une pensée plutôt gauchiste, anticommuniste, mais gauchiste, militant pour l’avènement d’un socialisme autogestionnaire contre un socialisme autoritaire et centralisé. Pourquoi pas ? Comme tous les militants du PSU de cette époque, il pense que la propriété privée des moyens de production peut-être diluée dans l’autogestion. Il n’est donc pas du tout sur la même ligne que Jacques Delors qui lui est pour le développe d’une Europe institutionnelle et une consolidation au contraire de la propriété, le caractère de gauche de Jacques Delors se résumant à cette époque à une simple extension des droits des travailleurs et des syndicats. D’ailleurs Jacques Delors met ses pas dans ceux de Jacques Chaban-Delmas qui se présente comme un gaulliste de progrès face à l’affairisme pompidolien qui plombera assez durablement la légende du général De Gaulle.

     Disparition de Michel Rocard 

    Pensant surfer sur les retombées de mai 68, Rocard va se présenter aux élections présidentielles de 1969 : mais le PSU et son programme sont moqués par tout le monde, à gauch »e, comme à droite, il réalisera le score dérisoire de 3,61% et arrivera derrière le candidat du PCF Jacques Duclos et Gaston Defferre qui pour la circonstance s’est allié à Pierre Mendès-France. On note d’ailleurs que Pierre Mendès-France dont l’intégrité est souvent louée par certains à gauche, considéré lui aussi comme un des pères de la seconde gauche, n’apportera jamais son soutien à Rocard, il lui préférera Defferre, mais ensuite Mitterrand, alors qu’à l’époque ils militent dans le même parti. En effet, Pierre Mendès-France trouve que le jeune Michel Rocard est un peu trop inconstant, mais aussi trop gauchiste pour qu’on puisse lui faire confiance dans la quête puis l’exercice du pouvoir. Ça n’empêchera pas toutefois Rocard de se réclamer de lui… ultérieurement.

    Entre 1969 et 1974 Michel Rocard va batailler pour tenir le contrôle du PSU déchiré entre des tendances aussi nombreuses que contradictoires. Mais entre-temps Mitterrand a créé le PS et en a pris la tête en 1971. Alors même que Rocard avait refusé l’adhésion de Mitterrand au PSU, ce dernier va finir par l’accueillir au PS en 1974. On voit le jeu politicien : Rocard pense être plus malin que Mitterrand et il croit qu’il va pouvoir s’emparer de l’appareil. Mais la différence entre les deux hommes est la suivante : Mitterrand en fin politique n’avait pas son pareil pour réunir la gauche sous un même drapeau, Rocard a toujours joué le rôle de la division de la gauche. Tandis que Mitterrand signera le programme commun de la gauche, Rocard s’y refusera et manifestera toujours une tendance anticommuniste. Cette attitude est doublement  stupide, d’une part parce qu’elle ne tient pas compte de la sociologie de la France, le PCF est encore à cette époque « le » parti ouvrier, et d’autre part parce que sur le plan tactique on ne peut pas gagner les élections à gauche sans rassembler tout ce qui s’en réclame : Rocard restera en dehors de cette compréhension, comme Delors et Hollande d’ailleurs qui lui ne sera élu qu’à cause du fort rejet de la personne de Sarkozy.

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    Tout cela montre à quel point Rocard a, politiquement, vécu dans l’erreur. Mais il avait le soutien du Nouvel observateur et de la CFDT. Les années Mitterrand ont été pour lui une torture, et sans doute une leçon de tactique politique. En 1974 et 1981 il va soutenir Mitterrand pour ne pas rester à l’écart de la montée de la gauche vers les sommets. Il essaiera d’ailleurs de peser pour évincer les communistes et faire ne sorte que ceux-ci n’aient pas de ministères. Et en 1988 il tentera une sorte de coup d’Etat en prétendant se présenter aux élections présidentielles en lieu et place de Mitterrand. Ce dernier pourtant très affaibli par la maladie va le tourner en ridicule en le laissant faire, pour ne le contrer qu’au dernier moment. Réélu brillamment, il va même s’offrir le plaisir de le nommer premier ministre et de le liquider politiquement.

    Ces années marqueront tellement Rocard, qu’il n’aura de cesse d’en parler. Dans sa dernière interview au Point, il y reviendra encore et encore, comme pour exorciser le traumatisme[1]. Ayant des ambitions présidentielles sans avoir ni le charisme, ni l’intelligence suffisante pour les assumer, il va trainer sa rancœur contre Mitterrand jusqu’à la fin de ses jours. Mais  ce que n’a jamais compris Rocard, c’est que la gauche social-libérale n’avait aucun avenir et surtout qu’en s’orientant vers l’approfondissement du projet européen, elle perdait son ancrage sociologique.

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    C’est en effet à partir du moment où la ligne européiste va prendre de plus en plus d’importance en son sein que le PS va devenir un parti de droite comme un autre. Cela se concrétisera d’abord dans la tentative de Jacques Delors, auréolé par ses fonctions à Bruxelles, de se présenter aux élections présidentielles en 1995. L’irrésolution du bonhomme aura raison de ces prétentions[2].

    Revenons à Rocard. Démissionné par Mitterrand en 1991, il sera condamné à une semi-retraite. Tout ce qu’il va entreprendre à partir de ce moment-là sera voué à l’échec. A l’aide de sombres magouilles, il s’emparera en 1993 du PS pour en devenir le premier secrétaire. Comme Macron, et comme Valls aujourd’hui, il va raconter un peu partout que la gauche a besoin d’un big bang : si on traduit cela en bon français ça veut dire que la gauche doit faire une politique économique de droite ! La déroute que les électeurs lui infligeront quelques mois après aux élections européennes, l’obligeront à la démission[3]. Cette leçon ne lui suffira pourtant pas, il persistera dans l’idée idiote que la gauche doit être de droite !

    Marginalisé, il restera parlementaire européen. Ce qui ne l’empêche pas de s’en prendre à Fabius et Montebourg pour avoir osé préconisé en 2005 le « non » au référendum sur le TCE. Il montre par là une grande incapacité à comprendre les mouvements d’opinion et surtout à comprendre  pourquoi le peuple rejette massivement l’Europe. Rappelons qu’en 2005 la majorité des électeurs du PS ont voté « non ». Mais en 2007 le démon des présidentielles le reprend. Le voilà, alors que les militants du PS ont désigné Ségolène Royal pour les représenter, qu’il demande à celle-ci de se désister en sa faveur ! Comme champion de la démocratie on a fait mieux. Il a 77 ans, et il aura cette même année un AVC. En tous les cas il aura été un de ceux qui, avec DSK et quelques autres au PS auront plombé la candidature de leur propre parti. Sarkozy ne s’y est pas trompé qui le récompensera d’une ambassade au pôle Nord avec rang de ministre !

     Disparition de Michel Rocard

    On a bien du mal a trouvé quelque chose de positif dans la carrière politique de Michel Rocard. On avance souvent l’idée que c’est lui qui aurait mené à bien les négociations avec les indépendantistes de Nouvelle Calédonie. Peut-être, il aurait réussi là où justement la droite chiraquienne s’était empêtrée.* 

    Pour le reste disons qu’il a été avec constance un défenseur de la baisse de la durée du travail comme une nécessité, le résultat du progrès technique[4]. En effet, il a été marqué par les travaux de Jeremy Rifkin dont il préfacera en 1996 La fin du travail aux éditions de La découverte. Mais il ne s’est pas vraiment rendu compte que cela n’était pas compatible avec une Union européenne mise en mouvement par « la concurrence libre et non faussée ». Vers la fin de sa vie il se rapprochera de Terra Nova qui est un peu son héritage tout de même. Bien qu’il ait critiqué Hollande et ses gouvernements successifs, il n’a pas été trop capable de mettre en avant une alternative crédible. Il laisse comme héritiers, Manuel Valls et Emmanuel Macron, ce qui n’est tout de même pas une référence. Rocard était assez prétentieux, il se croyait lui-même assez original, mais en réalité il n’était qu’un pion parmi d’autres de cette mouvance européiste qui identifie le progrès social à la déréglementation de l’Etat. On remarque également que plus le P « S » s’est rocardisé, et plus il s’est éloigné des classes populaires, et plus il est proche de l’effondrement.

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    On signalera, marginalement, que Mélenchon s’est un peu ridiculisé dans les tweets qu’il a postés en hommage à Rocard, sans même se rendre compte qu’entre Rocard et Hollande au niveau idéologique, il n’y a que l’épaisseur d’une feuille de cigarette. Il pourra ressortir le même pour la disparition prochaine de Jacques Delors.

     

     

     


    [1] http://www.lepoint.fr/chroniques/michel-rocard-son-testament-politique-23-06-2016-2048991_2.php

    [2] Alors qu’il était le favori des sondages et des instances européennes de Bruxelles, qu’il avait mis en place des réseaux importants pour soutenir sa candidature, il renoncera, puis progressivement disparaîtra de la scène publique. Je ne vais pas m’étendre sur la médiocrité du personnage, il suffira de rappeler qu’il fut le mentor de François Hollande.

    [3] On entend souvent dire que la liste PS a été volontairement plombée par Mitterrand lui-même qui a encouragé Bernard Tapie à conduire une liste alternative. C’est peut-être vrai, mais cela signifie aussi que la gauche à cette époque n’était pas vraiment encline à suivre le PS sur les chemins escarpés de l’Européisme débridé. N’oublions pas non plus qu’à l’époque le flamboyant Bernard Tapie est très populaire… il vient de remporter la Coupe d’Europe de football avec l’Olympique de Marseille.

    [4] C’était également une idée de Jacques Delors qui est reprise de nos jours par Pierre Larrouturou qui a créé un parti européiste à cet effet, Nouvelle donne.

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  • Commentaires

    1
    Ben
    Jeudi 7 Juillet 2016 à 18:16

    Rocard avait préfacé le livre de Bernard Lambert, les paysans dans la lutte de classes, une des grandes figures du combat paysan contre l'influence de la FNSEA sur le monde paysan. Lambert est mort en 1984 mais, d'après mes souvenirs d'enfance, il me semble que celui-ci est un des nombreux à avoir été floué par Rocard. Ne pas oublier que la PSU était une des grandes boutiques  en 1968 qui ait participé au grand raout du stade de Charlety pour essayer de créer une sorte de ravaudage bureaucratico-gauchiste à la suite du délitement complet de l'état. Rocard est sûrement un des artisans les plus importants à avoir travailler à ramener dans le droit chemin du parti socialiste les brebis déçues du gauchisme et ensuite à les convertir au libéralisme au moment du tournant de la rigueur en 1983. A t'il jamais critiqué l'Europe ? sur ce plan-là, les différences avec Mitterrand ne sautent pas aux yeux. Ce même Mitterrand l'a appelé au ministère de l'agriculture lors de son premier septennat pour ramener la paix dans les campagnes (la tentative de réforme par Cresson ayant abouti à une levée de boucliers de la FNSEA qui avait organisé une grande manif à Paris, je crois, en 1983, avec, à sa tête, François Guillaume qui sera nommé ministre de l'agriculture lors de la première cohabitation), ensuite, Mitterrand l'a nommé premier ministre pour mieux le casser, mais l'inimitié entre les deux hommes était plus une affaire de pouvoirs que de convictions. On peut penser que la haine de Mitterrand contre Rocard remonte à la guerre d'Algérie quand ce dernier avait condamné le rôle coupable de la IVème république lors de ce conflit. Bref, rien d'extraordinaire dans son parcours, celui-ci pouvant tout de même se révéler intéressant pour ausculter les différents reniements de la gauche qui nous ont amenés à la voir s'incarner de façon histrionnesque sous les espèces d'un Valls ou d'un Macron

      • Vendredi 8 Juillet 2016 à 09:03

        Oui, ce qui est intéressant dans le parcours de Rocard c'est cette mise en scène du parler-vrai, soi-disant héritée de Mendès-France qui préférait pourtant Mitterrand à Rocard. Le parler vrai c'est juste ce qui sert à cacher les virages droitiers, à Charletty comme  face à l'Union européenne. Mais pour ma part en dehors de ça j'ai toujours trouvé Rocard un peu juste intellectuellement. Et puis c'était aussi un petit magouilleur comme l'a prouvé l'épisode avec Ségolène Royal. Ce qui est assez drôle ce sont les gens qui crachent sur Valls et qui encensent Rocard, alors que ce sont les mêmes vendus au grand capital comme on ne dit plus. Ceci étant il n'a jamais été populaire nulle part.

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