• Discrimination positive, migrants et marché de l’emploi

     Discrimination positive, migrants et marché de l’emploi

    Nous avons en France environ 6,255 millions de chômeurs, toutes catégories confondues et 3,5 millions pour la catégorie A. Et les chiffres du mois de mai 2018 ne sont pas bons[1], orientés à la hausse. Il est vrai que la croissance en France ralentit, essentiellement parce que depuis le dernier trimestre 2017, la politique de Macron a des effets négatifs sur le pouvoir d’achat et que la consommation des ménages, comme les investissements, est orientée à la baisse[2]. Ce qui est logiquement la démonstration de l’erreur d’analyse des tenants de la politique de l’offre : si la consommation baisse, et donc si les perspectives du marché ne sont pas bonnes, alors on n’investit pas, même si on a des superprofits devant soi. Les placements se feront sur des valeurs spéculatives, mais pas sur des investissements productifs. Ne rentrons pas trop dans le détail, mais n’importe quel graphique le confirme, il n’y a pas de lien entre la croissance du profit et l’investissement productif, et même ce lien apparait plutôt négatif. Autrement dit, le théorème de Schmidt cher au couple infernal Macron-Philippe est erroné. Une analyse historique même hâtive le confirme, toutes les politiques de l’offre destinée à relancer l’emploi en relançant l’investissement ont complètement échoué[3].

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    Nous nous trouvons donc dans une situation difficile sur le marché de l’emploi. En effet, non seulement les mesures Macron-Philippe ont fait baisser le pouvoir d’achat des ménages, mais en outre la remontée rapide du cours du pétrole et des matières premières plombe la timide reprise économique qui se faisait jour depuis un an et demi en Europe. C’est dans ce contexte qu’intervient la crise des migrants. Plusieurs initiatives plus ou moins intéressantes ont mis en place un programme d’intégration des migrants par le travail. Ce qui serait logique puisque si migrants il y a, il faut bien qu’ils se nourrissent en travaillant à quelque chose. Un rapport, pondu par Aurélien Taché, député LREM, a été rendu à Gérard Collomb, affirmant qu’il fallait faciliter l’emploi des migrants, en allégeant les contraintes administratives de façon à ce qu’ils puissent intégrer le marché du travail dans les six mois après leur arrivée, le temps en quelque sorte à leur apprendre à parler français[4]. Cette idée est complètement erronée sur deux points au moins :

    1. d’abord parce qu’elle suppose qu’il y aurait des centaines de milliers d’emplois non pourvus que les français dédaignent et qui seraient bons pour les migrants qui eux font moins la fine bouche ;

    2. ensuite parce qu’elle suppose toujours et bêtement que ce sont les règles administratives qui empêchent les créations d’emplois. Autrement dit, c’est le trop d’Etat, le trop de règles, qui empêche le marché de fonctionner, lui qui ne demande qu’à le faire. C’est toujours une manière de dire que s’il y a du chômage c’est la faute soit aux travailleurs qui sont fainéants et se reposent sur les allocations chômage, soit à l’Etat qui produit des règles absurdes. Dans tous les cas le patronat est dédouané de ses responsabilités.

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    Mais un nouveau problème apparait. On voit qu’il y a de plus en plus d’initiatives, comme à Créteil en faveur des migrants pour les aider à trouver du travail[5]. Certes le projet est louable, mais on se demande pourquoi on ne met pas en place de telles initiatives pour les autochtones. Car s’il est facile de trouver des emplois pour les migrants, on se demande bien pourquoi on ne peut pas en trouver pour des Français de souche, ou même pour des Français issus de l’immigration. En effet le taux de chômage de ces derniers est extrêmement élevé comme le montre le tableau suivant. Soit on continue de dire que c’est la fainéantise qui empêche les Français issus de l’immigration de trouver du travail, et là on tombe dans le racisme de base, soit on est bien obligé d’admettre qu’il n’y a pas d’emplois en quantité suffisante, y compris dans des secteurs qui ne demandent pas de compétence particulière, et si l’emploi manufacturier est en chute libre, les emplois dans le secteur de la domesticité – restauration, hôtellerie, aide à la personne – ne sont pas extensibles à l’infini. Le fort taux de chômage des personnes issues de l’immigration, indique par ailleurs que ce n’est pas qu’une question de formation – autre idée reçue – qui empêche la pénétration du marché du travail : mais qu’à l’inverse c’est la pénurie d’emplois qui empêche leur embauche. Et cette pénurie d’emplois devrait s’aggraver dans les années qui viennent[6]. 

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    Mais au-delà de ces considérations générales, une autre question se pose : est-ce que cette discrimination positive à la formation et à l’embauche s’impose ? Le premier constat que l’on peut faire, c’est que ces effets d’annonce ne sont pas très sérieux, ni suivis d’un plan concret sérieux de financement. C’est une manière de se donner une bonne conscience. Cependant tout ce battage qui est fait à propos de l’intégration des migrants sur le marché du travail est une manière de faire passer un message. Les migrants de bonne volonté vont trouver du travail, mais les descendants des immigrés, ceux de la deuxième ou de la troisième génération, sont d’abord des fainéants qui ont pris les mauvaises habitudes des Français de se laisser vivre. On suppose que les nouveaux migrants vont accepter des conditions de travail et de salaire inférieures à celles qu’accepteraient les autochtones. C’est donc bien là la preuve que les migrants sont souhaités en France, et en Europe, justement parce qu’ils font baisser les coûts du travail ! On s’en doutait un peu, mais ce qui est particulièrement désolant, c’est que les partis et les intellectuels de gauche appuient dans ce sens. 

    Migrants et volant de main d’œuvre 

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    Les migrants en s’ajoutant aux chômeurs forment ce qu’on appelle le volant de main d’œuvre[7]. C’est-à-dire qu’il existe pour le capital une grande quantité de main d’œuvre surabondante qui permet de faire, en suivant la sacrosainte loi de l’offre et de la demande, baisser le coût du travail. Mais le volant de main d’œuvre au-delà de cette pression à la baisse sur les salaires, agit comme un facteur de division sur la classe des travailleurs qui acceptent difficilement l’idée d’une discrimination positive quand ils se situent eux-mêmes dans le bas de la hiérarchie sociale. Les Français de souche qui ont des revenus bas et des situations précaires, s’inquiètent de la venue massive des migrants. Mais, et c’est un phénomène moins connu, moins souvent mis en avant, les immigrants de seconde ou troisième génération, qui ont obtenu la nationalité française, s’inquiètent eux-aussi de se voir concurrencer par plus pauvres qu’eux encore ! Si les syndiqués ont une attitude méfiante vis-à-vis des migrants, l’inverse est également vrai. Les immigrés ont tendance à moins participer aux institutions défendant la cause des travailleurs. Le simple fait que le FN soit devenu en quelques années le parti qui attire le plus le vote ouvrier devrait être analysé aussi en tenant compte de ce phénomène. Car si les ouvriers votent massivement pour le FN plutôt que pour un autre parti c’est parce que ce parti est d’abord le principal parti anti-immigration et qu’ils pensent que c’est ainsi qu’ils sont mieux représentés contre la concurrence des migrants sur le marché du travail. Je passe ici volontiers sur les autres raisons qui font que les migrants sont rejetés par la population française : plus on est pauvre et plus on vote FN, parce que les migrants sont aussi ceux qui concurrencent directement les petites gens au niveau des aides sociales ou encore pour l’attribution d’un logement HLM[8]. Les anciens quartiers ouvriers de la ceinture de Paris, ou les quartiers Nord à Marseille, sont maintenant des quartiers pratiquement en voie de sécession de la République.  

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    Evolution du vote ouvrier en faveur du FN au premier tour des présidentielles (sondage Ifop) 

    La démonstration par l’absurde du fait que les migrants posent plus de problèmes qu’ils ne permettent d’en résoudre est très bien caractérisé par les oppositions politiques violentes qui se font jour en Europe. En Allemagne, Angela Merkel s’est trouvée en opposition frontale avec son ministre de l’intérieur Horst Seehofer justement sur cette question. Et c’est Angela Merkel dont l’aura pâlit rapidement en Allemagne qui a dû céder pour éviter de se faire mettre à la porte du gouvernement qu’elle avait si laborieusement construit[9]. Cet arrangement vient après le renoncement des pays européens de mettre en place une politique migratoire unitaire et cohérente. Le sommet européen sur l’immigration qui s’est tenu à la fin du mois de juin, a accouché principalement de désaccords nombreux et variés que la déclaration finale n’a pas réussi à masquer[10]. Notamment en ce qui concerne la gestion des centres d’accueil que la déclaration finale suggère de pouvoir implanté en dehors de l’Europe mais que les pays maghrébins par exemple ne veulent pas voir fleurir sur leur territoire. En vérité, ce sont les pays européens anti-immigrationniste qui ont emporter le morceau : chaque pays fera comme il veut, c’est-à-dire qu’il décidera tout seul de savoir ce qu’il doit faire des migrants, les accueillir ou pas, construire des postes de recensement – on commence curieusement à parler de camps – ou non. C’est à ce propos que Conte a remis Macron à sa place lorsque ce dernier a suggéré que l’accord obligerait les Italiens à construire des centres d’accueil : « Macron était fatigué », sous entendant par-là que Macron aurait signé n’importe quoi sans s’interroger sur la portée de ce qu’il signait[11]. En vérité l’accord porte finalement sur le fait que chaque pays fera comme il l’entend ! C’est en filigrane un aveu d’impuissance pour les Européens fédéralistes comme Macron, et une reconnaissance implicite de la souveraineté populaire en la matière. Autrement dit ce sont les pays anti-immigrationnistes qui ont gagné : ces pays commencent en effet à être très nombreux, l’Autriche, les pays de Visegrad, l’Italie, sans parler du Royaume-Uni qui est déjà en dehors, et maintenant l’Allemagne les a rejoints[12]. Macron ne peut compter maintenant que sur l’Espagne pour appuyer sa politique immigrationniste. 

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    Cette évolution récente des politiques sur cette question plus que sensible, montre qu’on met au second plan les soi-disant bienfaits de l’immigration sur le chômage et la croissance[13]. Il faut sans doute qu’ils aient compris – mieux vaut tard que jamais – que l’immigration massive était un tel choc qu’il valait mieux la mettre entre parenthèses pour le moment. L’échec du sommet européen sur les migrations est un recul de l’idée fédérale en Europe, puisqu’il s’agit d’enterrer les accords de Dublin qui n’ont du reste jamais été appliqués, mais pire encore il entérine l’impuissance du parlement européen à décider de quoi que ce soit. Or il va de soi que sans un parlement européen doté de pouvoirs législatifs, l’Europe fédérale n’a aucun avenir.

    C’est sans doute en Allemagne que le retournement de l’opinion a été le plus spectaculaire. En 2015 ce pays était présenté comme un modèle d’accueil pour les réfugiés, capable d’accueillir des centaines de milliers de migrants avec générosité. Mais aujourd’hui ce n’est plus le cas. Les Allemands ont fait savoir que c’est cela qu’ils reprochaient d’abord à Angela Merkel : leur avoir imposé une population qui dénature ce qu’est fondamentalement leur pays[14]. Et pourtant dans ce pays on a fait semblant de mettre en place une politique d’intégration par le travail avec des jobs réservés pour eux à 0,80 € de l’heure ! Ce serait plutôt des faux emplois – on parle de 10 000 créés en 3 ans – réservés à des travaux d’utilité publique[15], d’autres textes parlent de 100 000 emplois de ce type sans qu’on sache très bien. Mais le simple fait de créer des emplois aussi peu rémunérés et de qualité indéterminée, avec une utilité sociale peu claire, est en soi l’aveu d’une impossible intégration pour la plupart d’entre eux. En tout cas c’est bien la preuve que l’immigration fait baisser globalement les salaires et que c’est peut-être pour ça qu’elle a été souhaitée.

    Comparaison n’est pas raison : le cas des rapatriés d’Algérie 

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    Les pied-noirs embarquent sur le Ville d’Oran, direction Marseille 

    Il arrive maintenant que l’on cite l’arrivée des rapatriés d’Algérie pour tenter de démontrer que l’immigration n’est pas un problème, du moins à moyen et long terme[16]. On souligne qu’en 1962 et 1963, ce sont presque un million de rapatriés qu’on est arrivé à réintégrer sur le marché du travail de la métropole. Je ne sais pas trop comment qualifier ce genre de démarche, j’hésite entre la bêtise satisfaite la désinformation. En tous les cas, elle est erronée à tous les points de vue. D’abord ce qu’on appelle les rapatriés ne sont pas des migrants. Ce sont des personnes qui ont été chassées de leur pays de naissance et qui étaient française : je rappelle que le massacre d’Oran le 5 juillet 1962 a précipité les pied-noirs dans l’exode[17]. Ce détail a, semble-t-il, échappé à Anthony Edo qui peine à relier analyse économique et analyse historique, et un grand nombre de rapatriés ont pu malgré, les pertes qu’ils ont subies du fait de l’indépendance de l’Algérie, arrivé avec un petit pécule, certains ont obtenu des dédommagements de la part de l’Etat. Or, on sait qu’aujourd’hui la très large majorité des migrants sont des migrants économiques et non des réfugiés qui fuient la guerre. Comme on le voit sur le graphique ci-dessous, le flux des rapatriés s’est rapidement tari, alors que l’immigration contemporaine vers la France et l’Europe ne s’arrête pas depuis une quinzaine d’années, même s’il semble qu’aujourd’hui le plus dur soit passé. Entre 1962 et 1968, ce sont environ 900 000 rapatriés qu’il a fallu intégrer au marché du travail, entre 2012 et 2018, ce sont 1,5 millions de migrants. 

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    Ensuite, les rapatriés parlaient tous français et avaient reçu une éducation minimale, ce qui n’est pas le cas des migrants d’aujourd’hui dont la moitié au moins n’ont aucune connaissance de la langue du pays qu’ils prétendent intégrer, et qui en plus n’ont pas de qualification. Nombre de rapatriés avaient également de la famille dans la métropole ce qui les a aidés à s’intégrer.  Ils étaient Français. Cependant, les rapatriés ont été globalement très mal accueillis. On se moquait de leur accent, et très souvent on leur reprochait sans le dire d’être des colons, des fauteurs de guerre – ce qu’ils n’étaient pas bien entendu pour la très partie d’entre eux. Voici ce qu’écrivait en 1957 Germaine Tillion, militante communiste et ancienne résistante, donc peu suspecte de sympathie avec les « colons », ou animée de tendances impérialistes :

    « Il y a en Algérie, sur environ 1.200.000 non musulmans, exactement 19.400 colons au sens strict, dont 7.432 possèdent moins de dix hectares et sont de très pauvres gens, à moins qu'ils ne soient des retraités, des commerçants, des fonctionnaires possédant un terrain qui ne les fait pas vivres. Des "vrais colons", il y en a 12.000 environ, dont 300 sont riches et une dizaine excessivement riches. Avec leurs familles, les 12.000 colons constituent une population d'environ 45.000 personnes.
    Les autres "colons", beaucoup plus d'un million d'êtres humains, sont des ouvriers spécialisés, des fonctionnaires, des employés, des chauffeurs de taxi, des garagistes, des chefs de gare, des infirmières, des standardistes, des manœuvres, des ingénieurs, des commerçants, des chefs d'entreprise et leur ensemble représente vraisemblablement plus des trois quarts de l'infrastructure économique »

    Ce qui revient à dire que ces 45.000 personnes représentaient 3,75% de la totalité de la population pied-noirs et donc que plus de 96% des pied-noirs étaient des ouvriers, des employés, des petits artisans, des fonctionnaires, la vérité c'est surtout çà !!! [18]

    Globalement les pied-noirs étaient plus pauvres que la moyenne de la population française et aussi moins qualifiés. Le maire de Marseille, ville où avaient débarqué la plus grande quantité de rapatriés, avait mis en scène cette colère contre eux, en déclarant que les pieds-noirs posaient trop de problèmes et transformaient la ville dans un sens qui n’était pas souhaitable. D’autant que les pieds-noirs avaient massivement soutenu l’OAS et l’idée de l’Algérie française, pas parce qu’ils étaient particulièrement d’extrême-droite, mais principalement parce qu’ils ne voulaient pas quitter le sol sur lequel ils étaient nés. Gaston Defferre était à cette époque une des figures les plus importantes de la gauche non-communiste, mais personne à gauche n’aurait eu l’idée de critiquer son « racisme » envers les rapatriés. Je ne me souviens pas que le Parti communiste de l’époque se soit ému du sort des rapatriés à leur arrivée en métropole, ni que quelque organisation humanitaire ou ONG viennent au secours de cette population qui pourtant était plutôt pauvre. La gauche aime bien les migrants, à condition qu’ils représentent ce qu’elle attend d’eux, une population miséreuse en déshérence qui peut faire admirer, en lui venant à son secours, son sens de l’Humanité souffrante et combien elle est grande en venant en aide aux miséreux. C’est d’ailleurs ce qu’on voit encore aujourd’hui le maigre bataillon de militants qui sont restés au PCF passe plus de temps à défendre les migrants que les simples travailleurs. 

    Discrimination positive, migrants et marché de l’emploi 

    Mais revenons à notre sujet. Comment les rapatriés se sont-ils intégrés ? Voilà qui est décisif pour comprendre la différence entre aujourd’hui et cette période lointaine. Si on analyse le processus d’intégration sur le marché du travail des rapatriés, d’abord on se rend compte que dans ce début des années soixante, la croissance est très forte et donc que les entreprises créent énormément d’emplois. On comprend qu’il est plus facile d’intégrer au marché du travail de nouveaux arrivants quand le taux de chômage se trouve à 1,4% comme en 1960, que quand il est de 9% comme aujourd’hui. À cette époque-là, je signale que la balance entre les demandeurs d’emplois et les offres d’emplois était fortement négative : il y avait plus de postes à pourvoir que de candidats. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, même en comptant seulement les demandeurs d’emploi de catégorie A, nous avons 3,5 millions de chômeurs d’un côté et 250 000 à 300 000 offres d’emplois non satisfaites. La balance est donc aujourd’hui très fortement positive entre chômeurs et offres d’emploi. Et encore je ne prends pas en compte l’ensemble des chômeurs dont le nombre est aujourd’hui supérieur à 6 millions de personnes[19].

    Mais apparemment ceux qui comparent bêtement les deux périodes ne se rendent pas compte de ce qu’il y a d’incongru à le faire. En vérité ils sont prisonniers de leur schéma d’analyse : pour eux la croissance de la population suffit à provoquer la croissance économique et l’emploi. Il est pourtant facile de voir que cette position est stupide puisque si c’était le cas, on ne comprend pas pourquoi l’Afrique qui présente le taux de croissance démographique le plus élevé est aussi le continent qui semble le plus bloqué dans son développement : en vérité la démographie enseigne au moins une chose certaine, la transition démographique est la clé du développement. On sait cela depuis Malthus au moins, c’est-à-dire depuis la fin du XVIIIème siècle[20]. Mais en économie, les idées fausses ont la peau dure. En vérité cette cécité vient aussi de la priorité donnée à la théorie de l’offre qui laisse entendre que c’est la faute des chômeurs s’ils sont sans emploi, parce que potentiellement le travail existerait. Sur ce point au moins la « science économique » est en pleine régression par rapport aux avancées de Keynes. Si le travail est abondant au début des années soixante, c’est au contraire parce que la demande pousse la croissance et que la concurrence externe est relativement faible, mais aussi parce que l’Etat est un guide sûr pour le développement du pays. On voit bien justement avec l’exemple des rapatriés que c’est une économie en croissance qui permet de créer massivement des emplois, et non l’arrivée d’une population nouvelle sur le marché du travail. En outre l’Etat a mis en place un système complexe d’aide à la construction du logement qui fait qu’on construit à tour de bras : et comme on sait le secteur du bâtiment absorbe beaucoup de main d’œuvre. 

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    On pourrait encore contester ce rapprochement stupide dû à des apprentis-économistes en faisant remarquer que quelques années après l’arrivée des rapatriés – en 1968 par exemple – le taux de chômage avait fortement augmenté comme le montre le second graphique ci-après. Et donc que si à court terme l’arrivée des rapatriés n’a pas eu d’impact direct sur le taux de chômage, ce n’est pas vrai à moyen terme. Certains d’ailleurs considèrent que les événements de Mai 68 trouvent leur origine dans cette montée du chômage à la fin des années soixante[22]. Le taux de chômage a en effet triplé entre 1960 et 1968. C’est d’ailleurs à cette époque que le gouvernement de Georges Pompidou, ancien banquier, l’homme qui avait entre autres choses commencé à démanteler la Sécurité sociale[23], a ouvert les vannes de l’immigration clairement pour faire baisser le coût du travail, misant sur une déformation de la fonction de production en faveur du facteur travail, tandis que l’Allemagne modifiait sa fonction de production vers une plus forte intensité en travail pour contrer la pénurie de main d’œuvre qui poussait les salaires à la hausse[24]. Mais cette substitution ne semble pas avoir été suffisante pour se garantir contre la baisse du profit, et l’Allemagne est aussi entrée dans le cercle vicieux de la déflation salariale qui lui a permis de dégager des excédents commerciaux importants, et ce qui a conduit à un accroissement sans précédent du nombre de travailleurs pauvres[25].

     

    Discrimination positive, migrants et marché de l’emploi  

    Discrimination positive, migrants et marché de l’emploi  

    La difficile intégration des migrants sur le marché du travail 

    Que ce soit en France ou en Allemagne, donc plus généralement en Europe, on a mis en avant sans en mesurer les conséquences, une nécessaire discrimination positive pour les migrants, afin qu’ils rejoignent au plus vite le marché du travail. C’est la doctrine de l’OCDE[26]. Mais cette doctrine qui demande aux gouvernements, dont la France, de faire un effort particulier sur les fonds publics pour accueillir et guider les migrants, se heurte à une autre doctrine de l’OCDE qui demande à ce que les règles sur le marché du travail en France notamment soit de moins en moins rigides[27]. Il y a une incohérence fondamentale entre ces deux positions : on ne peut pas encourager une prise en charge particulière des migrants et en même temps demander à ce qu’on abandonne les autochtones au motif qu’ils peuvent mieux se débrouiller que les migrants. En vérité réclamer une prise en charge des migrants sur fonds publics au motif très hypothétique que ceux-ci rapporteront un jour plus qu’ils n’ont coûté, c’est bien ne pas faire confiance au marché, c’est un renoncement théorique fondé sur une discrimination.

    Dans toute l’Europe cette attention portée aux migrants et à leur accueil par les politiciens de profession, a été pour beaucoup dans le rejet populaire de l’immigration de masse. Au total on voit que toutes les études qui tentent de faire la promotion des migrants sur le marché du travail sont mal fondées théoriquement, et elles s’apparentent plus à un catéchisme idéologique qu’à une étude sérieuse de l’impact des migrations sur l’économie et les rapports sociaux d’un pays. Elles ont encouragé les gouvernements à soutenir l’immigration. On se souvient avec quel enthousiasme les Allemands avaient accueilli les migrants en 2015, et aussi que c’est cette question qu’Angela Merkel se trouve désormais en difficulté, l’obligeant à s’aligner maintenant sur les positions anti-immigrationnistes de son ministre de l’intérieur. Mais si Merkel a plié, ce n’est pas seulement parce qu’elle est en perte de vitesse dans l’opinion publique, c’est aussi parce qu’il apparait que les migrants n’arrivent pas, trois ans après leur arrivée, à s’intégrer globalement sur le marché du travail malgré les efforts financiers du gouvernement. Le site Infomigrants, pourtant très favorable aux migrants reconnaissait qu’en Allemagne les migrants n’arrivaient pas à s’intégrer. En un an, « selon l’Agence fédérale pour l’emploi, environ 3 000 réfugiés seulement ont pu commencer un stage entre janvier 2016 et janvier 2017 »[28]. Ce qui est très maigre quand on sait que ce pays a accueilli 1 million de migrants en 2015. Il n’existe pas de statistiques unifiées en ce qui concerne l’intégration des migrants sur le marché du travail allemand. Il y a deux ans, on parlait de 100 000 migrants qui auraient obtenu un emploi, bien qu’on ne dise pas si cet emploi est pérenne ou non, mais dans le même temps on constatait 400 000 migrants qui avaient leurs papiers en règle et qui touchaient des allocations sociales[29]. Il est probable que les migrants entre maintenant dans des catégories à part : stages, formations diverses et variées, et donc qu’en réalité le chômage en Allemagne est bien plus haut qu’on ne le dit, à moins de laisser croire que les migrants ont trouvé facilement du travail. Dans un article récent publié en Allemagne, on considérait que plus d’un bénéficiaire sur deux de l’allocation prévue par la loi Hartz IV était un chômeur de longue durée[30]. L’an dernier, L’express business signalait que 75 % des migrants étaient encore au bout de 5 ans des chômeurs de longue durée. Le même article signalait qu’en Belgique, seulement 3,5% des 57000 réfugiés avaient trouvé un emploi au bout d’un an[31]. 

    Discrimination positive, migrants et marché de l’emploi 

    Migrants accueillis en Allemagne dans des centres dédiés 

    En vérité si les migrants ont boosté l’économie allemande, c’est par un effet de demande, et non par leur implication dans la production : en effet l’Etat fédéral et les collectivités publiques ont mis depuis 2015 environ 20 milliards d’euros par an pour financer l’installation des migrants. On considère que cette manne d’argent public – une curiosité au pays de l’ordolibéralisme – correspond à une croissance du PIB de 0,3%[32]. Evidemment on aurait obtenu le même résultat en donnant cet argent aux Allemands pauvres, mais on aurait enfreint la doctrine qui veut que les salaires des Allemands pauvres doivent rester bas.  



    [1] https://www.lemonde.fr/emploi/article/2018/05/23/le-taux-de-chomage-remonte-de-0-2-point-au-1er-trimestre-2018-a-9-2-selon-les-chiffres-de-l-insee_5303077_1698637.html

    [2] https://www.lesechos.fr/economie-france/conjoncture/0301739186593-le-ralentissement-economique-se-confirme-2179873.php

    [3] https://www.latribune.fr/economie/france/de-mai-68-a-aujourd-hui-du-quasi-plein-emploi-au-chomage-de-masse-779167.html#awaitingComment1892242

    [4] http://www.leparisien.fr/politique/immigration-les-demandeurs-d-asile-pourront-travailler-plus-facilement-19-02-2018-7567344.php

    [5] http://www.leparisien.fr/val-de-marne-94/creteil-ils-aident-les-migrants-a-realiser-leurs-projets-professionnels-22-06-2018-7787901.php#xtor=AD-1481423551

    [6] https://www.generation-nt.com/automatisation-robotisation-emploi-humain-disparition-actualite-1948595.html

    [7] Bertrand Bellon, Le volant de main d’œuvre, Le seuil, 1975

    [8] http://www.rtl.fr/actu/politique/presidentielle-2017-ouvriers-jeunes-ruraux-qui-a-vote-quoi-7788279034

    [9] https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/07/02/allemagne-apres-avoir-trouve-un-accord-avec-merkel-le-ministre-de-l-interieur-renonce-a-demissionner_5324815_3214.html

    [10] https://fr.blastingnews.com/international/2018/06/migration-les-dirigeants-de-lunion-europeenne-ont-trouve-un-accord-002642733.html

    [11] http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2018/06/30/97001-20180630FILWWW00031-centre-d-accueil-de-migrants-macron-etait-fatigue-dit-conte.php

    [12] https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/07/04/de-l-accueil-au-refoulement-des-migrants-la-mue-contrainte-d-angela-merkel_5325642_3214.html

    [13] http://in-girum-imus.blogg.org/note-negative-sur-une-etude-visant-a-justifier-les-migrations-de-masse-a145646398

    [14] https://reinformation.tv/allemagne-antisemitisme-violence-ecoles-migrants-bault-82712-2/

    [15] https://www.ouest-france.fr/europe/allemagne/allemagne-des-emplois-payes-80-centimes-de-lheure-pour-les-refugies-4432669

    [16] A. Edo (2017), « The Impact of Immigration on Wage Dynamics: Evidence from the Algerian Independence War », CEPII Document de Travail, n° 2017-13, juillet.

    [17] http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2012/02/16/23538008.html

    [18] Germaine Tillion, L’Algérie en 1957, Editions de Minuit, 1957. Le commentaire de la citation est emprunté à http://www.algerie-verite.com/colons-et-pieds-noirs.php. Signalons que Germaine Tillon a eu sa place au Panthéon pour son action dans la Résistance.

    [19] https://www.journaldunet.com/management/conjoncture/1038148-chomage-le-taux-de-chomage-en-hausse-au-premier-trimestre-2018/

    [20] Jean-Claude Chesnais, « La transition démographique : étapes, formes, implications économiques. Etude de séries temporelles (1720-1984) relatives à 67 pays », Population Vol. 41, No. 6 (Nov. - Dec., 1986), pp. 1059-1070.

    [22] http://www.liberation.fr/cahier-special/1998/05/05/special-mai-68-le-chiffre-350-000-chomeurs-en-france_237877 et même dans une approche marxiste https://www.marxiste.org/theorie/histoire-materialisme-historique/104-la-revolution-de-mai-68

    [23] https://www.lemonde.fr/politique/article/2017/09/01/reformes-sociales-l-histoire-controversee-des-ordonnances_5179528_823448.html

    [24] Jean-Pierre Mockers, Croissances économiques comparées : Allemagne, France, Royaume-Uni, 1950-1967. Essai d'analyse structurale, Dunod, 1969 

    [25] https://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/travailleurs-pauvres-en-europe-des-chiffres-alarmants-769827.html

    [26] http://www.oecd.org/fr/migrations/locde-demande-aux-pays-dintensifier-leurs-efforts-en-faveur-de-lintegration-des-immigres-et-des-refugies.htm

    [27] Perspectives de l'emploi de l'OCDE 2013

    [28] http://www.infomigrants.net/fr/post/5701/comment-les-refugies-peuvent-ils-integrer-le-marche-du-travail-allemand

    [29] http://www.rfi.fr/europe/20160802-allemagne-refugies-arrivent-marche-travail

    [30] https://www.welt.de/politik/deutschland/plus175310322/Sozialsystem-Mehr-als-jeder-zweite-Hartz-IV-Bezieher-hat-Migrationshintergrund.html

    [31] https://fr.express.live/2017/06/29/allemagne-refugies-emploi-chomage-qualifications/

    [32] https://www.monde-diplomatique.fr/2017/03/CYRAN/57230

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