• Déflation

     

     

    Ce n’est pas mon habitude de m’attarder sur L’Expansion. Mais il faut dire que son dossier sur la déflation ne manque pas d’intérêt. Il semble que ce sujet intéresse beaucoup le monde des affaires puisque Les échos  du 1er avril mettait aussi un article sur ce thème en première page. Il se pourrait qu’après avoir critiqué l’austérité, les milieux économiques se mettent aussi à abandonner l’idée dogmatique d’une très basse inflation, ce qui est tout de même le cœur de l’approche néo-conservatrice de l’économie.

    La déflation c’est la baisse des prix et c’est souvent ce qu’on constate dès lors que les crises durent et qu’on n’arrive plus à les enrayer. Le graphique suivant montre d’une manière simple la mise en place de cette spirale déflationniste que J.M. Keynes avait déjà théorisée en son temps pour montrer comment la baisse des prix est un obstacle à la sortie de crise. Avant lui d’autres économistes, notamment Malthus avait fait le même constat au début du XIXème siècle, au moment de la grande crise qui suivit en Europe la fin des guerres napoléonniennes. Globalement on peut dire que la déflation tue la demande et les perspectives d’un marché stable sur lequel on pourrait parier.

      

     

    Logiques de la déflation

     

    D’où vient cette nécessité d’une baisse des prix ? Manifestement elle ne tombe pas du ciel. Si on se réfère au graphique ci-dessus, on voit sur la droite que c’est engendré par un surcroît de compétition : il faut réduire les coûts pour conserver autant qu’on le peut ses parts de marché et sa marge de profit. C’est une vision microéconomique de simple bon sens, mais lorsque toutes les entreprises se lancent en même temps dans une politique de réduction des coûts, cela engage une baisse de la demande radicale au niveau macroéconomique. C’est la vision keynésienne de l’effondrement de l’économie. La solution est une intervention radicale de l’Etat et une injection massive de liquidités pour générer de l’inflation et apurer par ce biais une partie des dettes.

    La vision marxiste est similaire, mais un peu différente puisqu’elle suggère qu’une telle situation n’est que la consèquence inéluctable de la chute tendancielle des taux de profits. Marx signale que les seules solutions possibles pour retarder la crise ou la contourner provisoirement sont :

    - l’égargissement du marché, conquérir de nouveaux débouchés, on peut interpréter en ce sens la logique de la mondialisation comme visant à contourner l’étroitesse des marchés des pays développés ;

    - la modification du fonctionnement de l’Etat qui nationalise les canards boiteux et accepte de prendre à son compte les pertes en les reportant sur la masse du public ;

    - enfin dans la modification du marché financier qui invente en permanence de nouveaux instruments pour liquider les dettes privées.

    Pour Marx il va de soi que la solution de la baisse des salaires n’est pas une vraie solution et que l’allongement de la durée du travail ou la baisse des salaires prolonge la crise.

    Vous remarquerez que jamais Marx ne pose par principe que la crise doit déboucher sur le socialisme. Il pense que c’est un accélérateur pour la prise de conscience de la classe ouvrière. Mais en même temps il décrit le système capitaliste comme naturellement instable.

    Quoi qu’on pense d’une analyse théorique de la déflation, il faut juste rappeler que celle-ci favorise, au moins dans le cours terme, les épargnants et les rentiers, tandis que l’inflation est plus généralement en faveur des salariés. C’est ce qui explique que depuis trente cinq ans, la lutte contre l’inflation soit le fer de lance de la contre-révolution conservatrice. Cette déflation est donc aussi en faveur des détenteurs de la dette publique, jusqu’à ce que les pays endettés ne puissent rembourser. L’inflation a été vue comme le Diable dans les années 70 quand celle-ci s’est conjuguée avec un ralentissement de la croissance. Aussi les néo-libéraux l’ont identifiée comme le frein à la reprise. En donnant la priorité depuis le début des années 80 à la lutte contre l’inflation, on l’a fait sous le prétexte de retrouver le chemin de la croissance. En vérité c’était une arme pour faire reculer la part des salaires dans la valeur ajoutée. Et cela a marché, sauf que la croissance n’est jamais revenue.

    Comme on peut le voir dans les graphiques suivants, on constate que la baisse de l’inflation suit la baisse radicale de la part des salaires dans la valeur ajoutée, et que cela entraîne un ralentissement durable de la croissance. A partir cu moment où le Parti socialiste en France entâma son tournant de la rigueur en 1983, il soutint une politique de ralentissement de l’inflation – officiellement pour rendre la France compatible avec l’Europe – arguant que celle-ci était néfaste pour les travailleurs eux-mêmes. Mais les chiffres sont cruels, la lutte contre l’inflation a entraîné un recul des salaires et bien sûr une montée inexorable du chômage.

     

     

    Les mécanismes qui entretiennent la déflation

    Il est étrange qu’on retrouve aujourd’hui sous une forme un peu vulgarisée tout de même des analyses montrant les dégâts de la déflation sur l’économie en général, alors que celle-ci a été mise en place presque sciemment depuis une trentaine d’années de partout dans le monde. Ce qui veut dire qu’un des piliers du dogme libéral est en train de tomber et que tout le monde se demande comment sauver les meubles.

    Si on analyse la déflation dans ses résultats et qu’on la condamne au nom de l’effondrement de la demande interne, deux mécanismes particuliers l’entretiennent :

    - d’abord évidemment la baisse des salaires, que ce soit la baisse des salaires directs, ce que touchent les salariés pour alimenter la demande, ou des salaires indirects, les cotisations sociales qui alimentent la couverture des risques sociaux. Remplacer ces cotisations par un impôt du type TVA « sociale » comme le proposait Sarkozy et comme s’apprète sans doute à le faire Hollande, c’est reporter le problème puisque une hausse de la TVA se traduira nécessairement par une baisse du pouvoir d’achat. Rappelons ici que la TVA est l’impôt le plus injuste qui soit dans la mesure où il n’est pas progressif. Cette baisse du « coût du travail » condamne comme totalement inefficace du point de vue de la croissance et de l’emploi, toutes les politiques destinées à améliorer la compétitivité, les politiques de l’offre ;

    - ensuite les programmes d’austérité qui rognent les dépenses de l’Etat dans des domaines divers et variés. Car la baisse des dépenses de l’Etat pèse également sur la demande, sans parler des effets négatifs qu’elle a dans les programmes de lutte contre les inégalités ou même sur la productivité globale des facteurs.

    Inquiétude

     

    Le fait qu’un magazine aussi peu soupçonné de gauchisme que L’expansion s’inquiéte du retour de la déflation, en dit long sur le désarroi des milieux d’affaire. On sait qu’en 1930, aux Etats-Unis, et en 1931, en Allemagne, les gouvernements s’étaient lancés dans des programmes radicaux de déflation – un peu ce qui se passe aujourd’hui à l’échelle du continent européen. Les résultats ne se sont pas fait attendre. En Allemagne cela martyrisa tellement le peuple qu’il finit par se tourner vers le parti nazi, avec les conséquences désastreuses que l’on sait. Aux Etats-Unis on prétendit d’abord sortir de la crise par une baisse des taux d’intérêt de façon à rendre le crédit abondant, mais évidemment, face à une demande complètement déprimée les investissements ne suivirent pas.

    La BCE, à l’échelle de la zone euro, se lance dans une politique aussi controversée. Elle innonde le marché bancaire et maintient des taux d’intérêt très bas. Mais évidemment, face à une demande atonne, les invetissements ralentissent de partout, y compris en Allemagne. Dans ce même numéro de L’expansion, on trouve également des propos préconisant un retour à l’inflation, en présentant cela comme une possibilité de rogner un peu de ces dettes publiques qui nous tuent à petit feu. Le propos est assez juste, cela permettrait aussi de lâcher un peu du lest en matière de pouvoir d’achat. Cependant, ce programme n’est pas réalisable dans les strcutures actuelles : en effet, dans un cadre mondialisé, l’inflation en elle-même n’est pas suffisante pour retrouver de la compétitivité par rapport notamment aux pays émergents qui connaissent en ce moment un fort ralentissement. Mais en outre cela n’est pas compatible avec les institutions européennes. La BCE a un programme assez simple, viser l’inflation la plus basse, c’est sa seule ligne d’horizon. A la fin du mois de mars, le cours de l’euro est pour cette raison encore au-dessus de 1,37 $. Et évidemment un programme ravivant l’inflation ne peut suggérer qu’un abandon des programmes d’austérité.

      

    On remarque sur ce graphique que les pays qui ont la plus faible inflation sont ceux qui ont aussi la plus faible croissance

    Conclusion

    Personnellement je ne crois pas qu’un programme de relance keynésien soit possible dans une économie mondialisée. Il ne peut avoir d’efficacité que dans le cadre national. Et d’ailleurs c’est bien ce qui s’est fait entre 1932 (New Deal) et 1945 en Europe avec une intervention étatique massive dans tous les secteurs de la vie économique et sociale. Mais cela s’est accompagné

    1. De la stagnation des inégalités de revenus, et d’une augmentation de la part des salaires dans la valeur ajoutée

    2. et d’une réorientation de la croissance vers les besoins intérieurs. Pour cet ensemble de raisons, je pense que la seule solution est non seulement la sortie de l’euro, mais également de l’Union européenne, avec évidemment un contrôle drastique des sorties de capitaux. Cela n’empèchera pas le commerce avec les autres nations, mais mettra en avant l’équilibre commercial du pays.

    « Dominique Mazuet, Critique de la raison numérique, Editions Delga, 2014Jean-Baptiste Malet, En Amazonie, infiltré dans le meilleurs des mondes, Fayard, 2013 »
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