• De la tactique en politique

     

    Du théorème de Schmidt au démantèlement du droit du travail

     

     

    Giscard et Schmidt jouant aux échecs 

    Depuis quelques semaines les provocations de Hollande, Valls, Macron et Rebsamen interpellent. L’opinion se demande s’ils sont vraiment idiots ou s’ils possèdent une tactique subtile en vue de se faire réélire en 2017. Rappelons les faits. C’est Hollande, en bon chef de troupe qui lance la bataille en commençant au début de l’année 2014 par faire son coming out libéral et en annonçant son plan destiné à transférer plusieurs dizaines de milliards d’euros des caisses de l’Etat vers le patronat, prétextant que cela boostera l’investissement et ensuite la croissance et l’emploi. Cette logique sous-jacente, on la connait depuis une quarantaine d’années, elle est connue comme « le théorème de Schmidt », du nom du chancelier « social-démocrate » allemand de l’époque Helmut Schmidt. Cette théorie de l’offre, Valérie Giscard d’Estaing a prétendu la mettre en œuvre en France. C’est seulement la parenthèse de 1981-1983 qui l’a enrayée. Mais depuis le virage européen de Mitterrand, elle a toujours été le guide de l’action publique en France, quelles que soient les alternances. Pour la mettre en musique on utilise principalement la fiscalité. On baisse les impôts sur les revenus des plus riches et sur les entreprises. Evidemment comme l’Etat a toujours besoin d’argent, notamment parce que la dette augmente, il convient de compenser cette perte de recettes fiscales par une hausse de la TVA. La TVA étant payé par tout le monde, y compris les pauvres[1], c’est un transfert directement des pauvres vers les riches. A ses débuts, la TVA était de 17,6%, elle est aujourd’hui de 20%, et certains voudraient la porter à 25%, les cinq points de mieux seraient appelés TVA « sociale ».

    Le second volet de cette politique de l’offre a été avec une constance étonnante depuis 1983 de durcir les conditions d’éligibilité aux allocations chômage : celles-ci vont devenir au fil du temps plus faibles et seront perçues moins longtemps. L’idée lumineuse derrière cette politique est que les allocations chômage favorisent la fainéantise, dissuadent de chercher du travail, empêchent les chômeurs d’accepter un travail moins bien rémunéré que celui qu’ils ont perdu et de ce fait pèsent sur les salaires à la hausse, renchérissant le coût du travail. Cette « théorie » dont les racines remontent au XIXe siècle suppose que ce sont les chômeurs qui sont responsables de leur situation. Evidemment si on fait la soustraction entre les emplois non pourvus et le nombre des chômeurs, on aboutit toujours à un chiffre de plusieurs millions de chômeurs[2].

      

    Le taux d’emplois non pourvu est en France un des plus faibles du monde

    (source CNIS-DARES) 

    Mais s’attaquer aux allocations chômage ne suffit pas. De partout en Europe, et du reste parfois en contradiction avec la charte de l’OIT (organisation internationale du travail, dépendant de l’ONU et siégeant à Genève) on tente de modifier le droit du travail avec succès au motif de rendre le marché du travail plus flexible. Les attaques portent sur la facilitation du licenciement, mais aussi parfois contre le SMIC, et plus récemment sur les seuils sociaux, c’est-à-dire sur la représentativité syndicale dans les entreprises.

    Le complément de cette approche de la réalité économique et sociale est aussi de favoriser l’ouverture et la concurrence. Le développement de l’Union européenne, de la monnaie unique et des différents traités va dans le sens d’une déréglementation tous azimuts des marchés et donc d’une mondialisation.

     

    De la faillite à la provocation à répétition

     

    Cette ligne que nous venons de décrire est en place depuis le premier choc pétrolier et l’accession de Giscard d’Estaing à la présidence de la République. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle a obtenu les résultats inverses de ce qu’elles prétendaient obtenir. La croissance est devenue molle – c’est le mot qu’on a employé – et elle a même disparue dans la zone euro, au point qu’on parle aujourd’hui de « croissance négative »[3]. Nous avons aussi un chômage structurel très élevé dont on n’arrive pas à se défaire. Il est donc plutôt étrange qu’une politique économique qui ne marche pas soit poursuivie avec constance depuis quarante ans. Les libéraux répondent facilement que c’est parce qu’on n’a pas été assez loin[4] !  

    Cette constance dans l’erreur interpelle les camarades socialistes qui ont eu et exercé le pouvoir. Depuis 1983 ils ont accepté peu à peu – souvent sous les coups de boutoir de cette deuxième gauche pourrie qui se présente comme une collection d’experts – cette logique. Ils ont bien traîné les pieds, hésitant à remettre en question les acquis sociaux. Mais de privatisations en révision du code du travail, ils ont fini avec Hollande par se fondre dans le moule politique néo-libéral formaté par l’Ecole de Chicago. Lionel Jospin a pu faire illusion parce que les privatisations engagées par lui ont été compensées par une hausse des minima sociaux et du SMIC qui a relancé l’économie et par suite l’emploi[5].

      

    En 2014 Hollande est vraiment passé à l’action, ouvertement. Outre son discours annonçant les cadeaux au patronat, beaucoup de ses amis ont avancé leurs pions. L’abominable Pascal Lamy, ancien président de l’OMC et grand défenseur du Traité Transatlantique, y est allé d’un couplet sur le SMIC qui serait trop élevé en France, antienne reprise par trois médiocres économistes réputés proches de François Hollande, Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen qui, ayant commis un ouvrage intitulé stupidement Changer de modèle[6] en ont profité pour indiquer que pour eux aussi le SMIC était trop élevé et que peut être pour sauver l’emploi il fallait s’en débarrasser.

    Mais c’est au mois d’aout que tout s’est accéléré. Avec la démission du gouvernement Valls, les ministres encore vaguement de gauche ont été évacués. La première sortie du Premier Ministre a été d’aller faire une allégeance remarquée à l’Université du MEDEF pour justifier les cadeaux au patronat, il ne serait évidemment pas venu à l’idée de Valls d’aller parler de l’entreprise devant un congrès de syndicalistes de Sud ou de la CGT. Ce discours a choqué, il était fait pour bien sûr. Mais c’est plus encore la nomination d’Emmanuel Macron qui a fait débat. Ancien banquier de chez Rothschild – tout un symbole – il en a rajouté avec des propos aussi stupides que provocateurs, passons encore sur sa référence à sa grand-mère qui lui a bien expliqué qu’on ne pouvait pas dépenser plus qu’on ne gagne, mais il en est venu à désigner les 35 heures et les seuils sociaux comme le mal absolu[7].

    Enfin, et plus récemment c’est François Rebsamen, ministre du travail, sensé par ailleurs négocier avec les syndicats, qui s’est fait remarquer en avançant évidemment lui aussi sur les seuils sociaux, mais aussi sur la nécessité première de traquer les chômeurs qui fraudent. Quoi qu’on pense de cette volonté qui n’est pas nouvelle d’ailleurs, cette provocation ne saurait tenir lieu d’une politique de l’emploi.

     

    De l’erreur stratégique à l’erreur tactique

     

    Si j’ai été si long sur ces rappels c’est pour montrer deux choses :

    - d’une part que la politique hollandaise s’inscrit dans une continuité droitière depuis trente ans, sans l’ombre d’un succès ;

    - et d’autre part qu’Hollande et sa clique appliquent avec une grande fermeté une politique pensée et conçue autour d’un pédagogisme assez simple : il n’y a pas d’alternative. C’est la traduction de l’anglais du fameux TINA prononcé par Margaret Thatcher : There Is No Alternative.

    L’adoption de cette ligne non pas droitière mais de droite – Mélenchon dit qu’Hollande est le pire président de droite que nous avons eu, et pour une fois il ne se trompe pas – fait apparaître comme dérisoire la locution « social » que cette canaille politicienne aime ajouter au mot démocrate ou au mot libéral.

    Cette stratégie fondée sur la politique de l’offre et l’ouverture de l’économie est d’abord un fiasco comme le montre les faits. Mais après tout on peut se dire aussi que si cette stratégie est un fiasco, elle a une grande efficacité sur le plan tactique. C’est justement cela qu’il faut interroger. Il semble qu’Hollande et sa clique ait misé sur le fait qu’en adoptant une ligne politique un peu plus à droite que l’UMP il se fera réélire avec les voix de droite. Il suppose donc que les idées de gauche n’ont aucun avenir. Se situant clairement dans la lignée de Tony Blair, il vise à incarner une droite compassionnelle qui malgré la dureté des réformes viendrait tout de même un petit peu en aide aux plus défavorisés.

    En provoquant consciemment le Parti Socialiste comme il le fait, il vise à la scission. Il parie que la grande majorité des élus, des militants et des sympathisants, restera bon gré mal gré de son côté. C’est un peu un viol !

    Hollande et avec lui toute la deuxième gauche pourrie se trompe sur trois points :

    - d’abord il sous-estime le poids des idées de gauche. En effet le PS est composé au moins pour la moitié de militants de gauche qui sont très hostiles à la politique libérale. J’ai moi-même été surpris des sondages qui montre qu’environ la moitié du PS est plutôt du côté des frondeurs. Ce n’est pas un hasard si les sondages montrent qu’Hollande n’a pas le soutien du quart de la population. C’est bien que les électeurs de gauche ne lui font pas confiance. Mais lui, comme les guignols de Terra Nova, sous-estiment le poids des idées anti-libérales en France, on peut voir cela non seulement parce qu’il a été élu par la gauche – même si pour beaucoup d’électeurs c’était du bout de lèvres – mais parce que le vote FN est aussi un vote anti-libéral. J’ai déjà montré en analysant les sondages que les Français sont pour plus d’égalité sociale, pour une plus grande intervention de l’Etat dans l’économie et… très hostiles aux banquiers ;

    - ensuite il ne comprend pas que les électeurs de droite se moquent complètement du fait qu’il ait adopté au pied levé le programme économique de l’UMP. Ils lui préféreront toujours Sarkozy, même si celui-ci est condamné pour ses turpitudes passées. Ils lui reprocheront de ne pas en faire assez sur ce plan-là ;

    - enfin il se trompe en croyant qu’une telle tactique peut laisser le PS en l’état. Et de ce point de vue il se trompe doublement : d’une part parce que l’expérience de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne montre que lorsqu’un parti de gauche – même vaguement de gauche – adopte le programme libéral, il disparait presque complètement. D’autre part parce qu’une scission du PS sur les bases qu’on a dites, entraînerait la « bayrouisation » de la deuxième gauche qui n’apparaîtrait plus alors que comme un « centre » européiste et sans avenir.

     

    Les « sans dents »

     

    L’ouvrage publié sous le nom de Valérie Trierweiler Merci pour ce moment, n’est sûrement guère intéressant, sauf que la journaliste, ex-compagne d’Hollande, rappelle que celui-ci n’aime pas les pauvres qu’il appelle « les sans dents ». Je crois que toute la vérité de ce personnage est dans cette facétie. Il se fait élire comme un ennemi de la finance, et méprise les plus déshérités, supposant que si lui a réussi à devenir président c’est bien parce que quelque part il avait du talent. Ce mépris est typique de cette caste d’imbéciles et d’incultes. On l’aurait cependant plus attendu chez Sarkozy.

    L’avenir n’appartient plus à Hollande, et si dans quelques années on se souvient de lui, ce sera seulement pour avoir été le président le plus détesté de tous les temps, mais aussi comme le fossoyeur du PS. L’avenir appartient à la recomposition des forces de gauche. A mon avis il y  a une base intéressante qui pourrait d’ailleurs recouvrir le vote noniste de 2005. Pour mémoire nous étions plus de 54% à refuser cette Europe de la concurrence libre et non faussée.

      

    Du Front de Gauche au Frondeurs du PS, en passant par les écologistes, il y a de quoi reconstruire un nouveau parti de gauche. Bien sûr il y faudrait un programme un peu plus clair que celui du Front de Gauche, notamment sur la question européenne, mais ce n’est pas si compliqué à formuler. Il faudrait surtout se débarrasser des idées reçues en économie, notamment celles qui ont trait au progrès infinis de la croissance ou encore à l’idée erronée selon laquelle l’ouverture de l’économie est bonne pour la croissance et pour l’emploi. Bref prendre le contrepied de toutes les conneries hollandaises.

    Mais ce n’est pas le plus dur, il faudrait avoir les capacités surtout de créer un nouveau parti, avec de nouveaux hommes et de nouvelles têtes. Peut-être faut-il lancer un congrès qui rassemblerait toute cette mouvance de gauche et qui abandonnerait le PS à ses apparatchiks qui sont tous de droite ? Le but serait de créer un parti nouveau, dans son programme et dans ses modalités de fonctionnement. C’est plus ici que se trouvent les difficultés que dans les capacités de Hollande à surmonter l’effondrement du PS. IL n’est pas certain cependant que cela soit possible et encore de saison.

     

    Liens

    http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2014/09/03/31001-20140903ARTFIG00112-medef-emmanuel-macron-manuel-valls-est-il-le-meilleur-candidat-de-la-droite-et-du-centre.php#xtor=AL-201



    [1] On entend souvent la canaille de droite gémir en disant que les pauvres ne payent pas d’impôts, et à l’instar de Margaret Thatcher ils militent pour une flat tax, c’est-à-dire un taux d’impôt sur le revenu unique pour tous au nom de la justice sociale. C’est faux, les pauvres dès qu’ils consomment payent un impôt sous forme de TVA et cet impôt est proportionnellement plus élevés pour les pauvres que pour les riches puisque ces derniers ne consomment pas tout leur revenu.

    [2] Disons qu’on peut évaluer le nombre d’emplois « normaux », à plein temps, non pourvus à 5% du nombre des chômeurs.

    [3] La croissance est aussi devenue négative en Allemagne pays pourtant cité comme le modèle qu’il faudrait copier.

    [4] Ce genre de raisonnement débile ressemble très pour trait à l’argument des bureaucrates qui défendent l’Europe, ils vous disent que si la situation en Europe est mauvaise, elle eut été pire si on n’avait pas mis en place ses institutions !

    [5] A cette époque 1997-2002, la France avait une croissance supérieure à la fois à celle de l’Allemagne et à celle de la zone  euro – environ 1 à 1,5 points de pourcentage en plus, et le chômage baissa d’un tiers passant de 3 millions à 2 millions. Du même coup cette période suffit à invalider complètement la théorie de l’offre.

    [6] Chez Odile Jacob, 2014.

    [7] Il avait été en 2013 un de ceux qui trouvaient que la réforme des retraites concoctée par Hollande était bien trop timide – dans le sens d’un allongement de la durée des cotisations bien entendu.

    « Qu’est-ce qu'être socialiste ?Valérie Trierweiler, Merci pour ce moment, Les arènes, 2014. Réflexion sur un phénomène de société »
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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Vendredi 5 Septembre 2014 à 16:32
    Tactique
    Si comme ce que tu écris me parait comme toujours très lucide, je mettrai un petit bémol, quitte à paraître un peu trop pinailleur. Quand tu dis « notamment celles qui ont trait au progrès infinis de la croissance » tu répètes ce que disent les écolos depuis longtemps quand ils analysent les dégâts que ont procurés et continuent à procurer la surconsommation. En fait ces dégâts proviennent de l’excès de l’utilisation de l’énergie fossile pour alimenter le moteur du progrès technique. C’est-à-dire la production matérielle. Je pense en particulier aux transports des marchandises. C’est oublier qu’il est possible de produire des biens spirituels (culture, art, « care ») qui étant aussi achetés nourrissent le PIB. Ceci de plus en plus. Il faut donc imaginer une augmentation infinie de la croissance qui dépend de l’imagination et non de l’énergie fossile (ou très peu). Donc heureusement le destin de ce que nous promettent les écolos, qui certes ont raison de lutter contre la consommation, n’est pas aussi noir, à long terme. Il faut donc faire attention à ce qu’on met dans le mot consommation, et tabler sur une croissance vertueuse, qui est la seule source de l’emploi. Concernant ta diatribe contre l’ultralibéralisme, je me permets de préciser que l’ultra libéralisme prédateur tient uniquement à la mainmise bancaire sur les Etats. Depuis que depuis les années 50 la Société générale et ensuite le Crédit Lyonnais ont été privatisés. (La faute à qui ?). Les banques non encadrées ont tout fait pour lutter contre l’inflation, leur bête noire. C’était enclencher ce qu’on appelle en systémique un processus inéluctable vers la déflation. Là elles règnent en maître absolu. A moins de renverser ce processus qui freine la masse monétaire en circulation, rien n’arrêtera la catastrophe en vue, sauf justement cette catastrophe. Ce que j’appelle « renverser la table ». (Titre de mon prochain bouquin). En particulier il faudra remonter sensiblement les bas revenus, pour recommencer le processus inverse, et accepter l’inflation qui accompagne toujours la croissance. Ce que j’appelle le « fordisme » ciblé.
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