• De la nation et de l’indépendance de l’Ecosse

     

    A l’automne prochain, le 18 septembre 2014,  les Ecossais vont voter pour l’indépendance de l’Ecosse par rapport au Royaume Uni. Au mois de février dernier, les sondages donnaient seulement 29% en faveur du « oui » à l’indépendance. Aujourd’hui, le « oui » en serait déjà à 47%. Ce qui veut dire que l’indépendance de l’Ecosse a de bonnes chances de se réaliser. La campagne pour le non a bien du mal à trouver des arguments qui touchent les Ecossais.

    Les arguments avancés par les indépendantistes sont nombreux : d’abord ils considèrent que l’Ecosse représente une identité culturelle forte, et de fait les Ecossais détestent qu’on les confonde avec des Anglais. Mais il y a un autre argument politique. Alex Salmond, le premier ministre écossais souligne que l’Angleterre est dominée par les tories, or ceux-ci imposent par leur puissance de feu au niveau du Royaume Uni un programme ultra-libéral de destruction de l’Etat providence dont les Ecossais ne veulent pas. Il ajoute que les tories ne sont presque pas représentés au parlement écossais.

    De l’autre côté, plusieurs arguments contraires sont avancés. D’abord il y a cette vieille canaille de Barroso qui menace de ne pas laisser adhérer l’Ecosse à l’Union européenne. C’est le type même de chantage auquel aime bien se livrer la dictature européiste. Certes l’UE a perdu beaucoup de son lustre, mais Barroso essaie de démontrer que l’Ecosse serait isolée. C’est un peu la même chanson quand on voit les arguments de ceux qui veulent défendre l’euro à tout prix. On nous promet les pires catastrophes, les pires cauchemars, le tout sans démonstration probante.

    Il y a bien sûr les Anglais qui redoutent cette indépendance. D’abord parce qu’ainsi cela pourrait donner aussi des idées au Pays de Galles dont les habitants se sentent eux aussi assez peu anglais, et par contre-coup, l’Angleterre apparaîtrait pour ce qu’elle est un résidu géopolitique étriqué et sans forces autres que celles de la City. Il y a aussi le pétrole, les Ecossais ont du pétrole, et c‘est cela qui leur a permis ces dernières années de surnager malgré la crise. Mais ce pétrole est l’objet d’un chantage : les Britanniques ne disent pas clairement que bientôt il n’y aura plus de pétrole, mais ils disent : « Que ferez-vous sans nous lorsque vous n’aurez plus de pétrole ? » C’est probablement cette arrogance toute britannique qui a renforcé le camp du non. Les Ecossais se sont dit qu’ils étaient adultes et n’avaient pas besoin de cette aide hypocrite et intéressée de leur voisin.


    Les Anglais s’inquiètent aussi du fait que l’indépendance de l’Ecosse touchera nécessairement leur organisation militaire, notamment la base de sous-marins nucléaires de Clyde-Faslane. Cet argument amène à un nouveau chantage : les conservateurs ont fait savoir que si les Ecossais votaient mal, ils n’auraient plus la possibilité de travailler pour l’armée britannique aussi bien pour la construction que pour la maintenance des navires et sous-marins de guerre. C’est un chantage à l’emploi qui a pour objectif évident de ne pas changer les règles du jeu.

    Egalement la CBI, la puissante organisation syndicale patronale britannique a pris position contre l’indépendance. Elle accuse pêle-mêle l’Ecosse de générer des déficits publics trop importants, mais aussi de semer le désordre sur le plan monétaire, car l’indépendance pourrait amener la création d’une nouvelle monnaie propre à l’Ecosse. Evidemment tous ces soutiens maladroits des conservateurs britanniques au "non" ne peut que renforcer les partisans du "oui" dans leur détermination.

     

    Partisans du « oui » à l’indépendance 

    Quelles leçons retenir de tout ça ? D’abord que manifestement il y a une résurgence de l’idée nationale un peu partout dans le monde et que ce mouvement est sans doute la conséquence de l’échec de la mondialisation économique et d’une régulation sans frontières sur la base des lois du marché.  Ensuite qu’il y a une méfiance des peuples vis-à-vis des systèmes politiques intégrateurs qui amènent la dilution de la souveraineté populaire. Que ce soit la Crimée, ou l’Ecosse, ou le long conflit des Balkans qui a vu la décomposition de la Fédération Yougoslave, ces avertissements posent tout de suite les limites de l’Union européenne. Il est à parier que si l’Union européenne devenait un Etat fédéral, ce qui me paraît bien lointain, rapidement cela engendrerait un mouvement de rejet indépendantiste.

    Cette réaction de l’Ecosse après bien d’autres de par le monde, on songe à la Catalogne qui se veut aussi indépendante de l’Espagne, montre que l’histoire ne marche pas nécessairement dans le sens d’une mondialisation plus ou moins heureuse et de la construction de cette imbécilité stérilisante qu’on appelle vulgairement « le village global ». Quand j’étais jeune on disait « Small is beautiful ». C’était le titre d’un essai de E. F. Schumacher paru en 1973, ce qui voulait dire entre autre chose que la démocratie véritable ne pouvait s’exercer qu’à hauteur d’homme, c’est-à-dire sur un espace géographique et culturel qui représente une unité, et que les grands ensembles soit-disant fédérateurs sont voués à l’échec, ne pouvant se maintenir que par la dictature – celle dure de l’ancienne URSS, ou celle molle et délétère de l’Union européenne. La première s’est effondrée de la manière qu’on sait, et la seconde se délite lentement et sûrement, entraînant les peuples européens dans la misère et le chaos.

    Il faudrait ajouter qu’il y a quelques inconséquences dans certains milieux de gauche à être à la fois pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de militer pour une société sans frontières. On ne peut pas avoir à la fois la diversité culturelle et l’abolition des Etats nationaux. On ne peut pas avoir en même temps la mondialisation et la démocratie, le marché et la protection sociale, la compétition et la solidarité. Il n’y a qu’au PS et chez Terra Nova qu’on fait semblant de le croire. Pour produire local et réinventer la société à hauteur d’homme, il faut commencer par s’émanciper de la logique des marchés internationaux, et donc s’en protéger dans tous les sens du terme. Ce fut probablement la plus grande erreur de Marx de croire que le mouvement socialiste émancipateur ne pouvait se manifester qu’une fois le marché mondial unifié, mais cette erreur découlait aussi de la mauvaise approche théorique de l’Etat et de la nation. 

    « François Heisbourg, La fin du rêve européen, Stock, 2013Offensive sur le SMIC »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :