• De l’intérêt ou non de lire Marx aujourd’hui

      

    Cette affichette que j’emprunte à un site gauchiste est ambigüe, et il n’est pas certain que les masses qui ont besoin de lutter pour transformer leur quotidien comme le monde dans lequel ils vivent, puissent attendre de bien comprendre Marx pour agir.

    Qui lit Marx aujourd’hui ?

     

    La lecture de Marx a occupé et occupe toujours de nombreux intellectuels. Moi-même je n’y ai pas échappé et je continue cette besogne assez régulièrement. Contrairement à ce qu’on pourrait penser ce n’est pas une pensée aussi complexe que cela. Mais il y faut du temps et du courage. Il y a bien sûr des interprétations tellement délirantes de Marx qu’il semble important de devoir les corriger. Parmi ses interprétations erronées il y a d’abord celles qui viennent de ceux qui ne l’ont jamais lu et qui voit dans Marx un défenseur de l’étatisation croissante de la société. Et de fait on ne peut pas trouver la moindre ligne de Marx qui pourrait servir de justification à la mise en place et à la pérennisation d’Etats policiers comme l’URSS, la Chine ou Cuba. La droite s’est d’ailleurs longtemps servie des crimes commis dans ces pays pour disqualifier l’idée de socialisme. Keynes critiquait Marx dans ces termes : « Marx c’est mauvais, c’est pour cela que je ne l’ai jamais lu ! ». Bien qu’il se soit intéressé à l’histoire de la pensée économique, il était bien moins perspicace que Joseph Schumpeter.

    Mais il y a d’autres interprétations néfastes, celles par exemple qui confondent Marx et marxisme et qui font de ce dernier une doctrine « scientifique ». Je pense bien sûr ici aux analyses d’Althusser, Badiou et quelques autres qui, naturellement avec de telles idées, non seulement en sont venus à castrer la pensée de Marx – la fameuse coupure d’Althusser qui s’arrangeait comme elle pouvait d’une opposition stérile entre le jeune Marx et le vieux Marx – puis sans plus de précaution à se dire admirateurs de dictatures aberrantes, regrettant Staline et sa « pureté » originelle.

    Comme je l’ai dit dans d’autres billets, la lecture de Marx a avancé – au moins à l’université ! On est plus juste avec lui, on respecte un peu plus les textes originaux. Mais cela ne règle pas la question de savoir à quoi peut bien servir cette lecture. Il y a certes un renouveau des études marxiennes un peu partout dans le monde, principalement à l’Université. C’est un bon sujet de thèse aussi bien en économie qu’en philosophie ou en sociologie. Mais cette pensée irrigue-t-elle un public plus vaste ? Aide-t-elle à mieux comprendre le monde ? Les luttes sociales peuvent-elles s’en passer ? C’est pourtant bien à la pratique révolutionnaire que Marx la destinait, comme une arme permettant la transformation du monde.

     

    Ce sont des questions complexes. Il est vrai que si les gauchistes qui restent aujourd’hui avaient lu Marx correctement, ils ne seraient pas tombés dans le piège d’un soutien béat à des causes obscures et se seraient un peu plus concentré sur ce qui est important : le remplacement d’un capitalisme agonisant par une nouvelle forme de socialisation.

    Que reste-t-il de Marx ?

    C’est évidemment la première question qu’il faut se poser. A l’évidence Les temps ont changé. Le capitalisme s’il n’a pas changé de nature a au moins changé de formes. Nous sommes maintenant à l’ère de la robotisation, de la mondialisation et de la dérégulation monétaire. Bien plus fluide que le capitalisme du XIXème siècle, celui-ci s’appuie aujourd’hui sur la domination des multinationales sur les institutions politiques : il les domine et les utilise à son profit. Evidemment il n’avait guère insisté sur la question environnementale ou sur la démographie qui sont aussi deux problèmes majeurs à la limitation d’un modèle de croissance fondé sur le toujours plus. Quand Marx produit son œuvre, la population mondiale est inférieure à 1,5 milliards d’individus, de nombreuses parties de la planète ne sont pas encore colonisées par la marchandise et les matières premières restent surabondantes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui avec une population de 7 milliards d’individus.

      

    Pour ma part je retiens deux « invariants » de la pensée de Marx : d’abord l’impossibilité pour le capitalisme de se reproduire sans crise, ensuite les remarquables anticipations qu’il avait données du devenir financier et monétaire du capitalisme dans les Grundrisse. A cela on pourra rajouter une critique radicale des rapports sociaux dominés par les relations monétaires – le fétiche de la monnaie si on veut.

    C’est déjà beaucoup. Il y a à l’évidence une contemporanéité de Marx. Mais la question pendante est celle de savoir si les nécessaires luttes sociales sont dépendantes d’une compréhension toujours plus fine des mécanismes du capitalisme. Ce n’est pas le cas. Et du reste cela n’a jamais été le cas. Il y a en effet une sorte de spontanéité dans les révolutions qui si elle n’échappe pas à l’analyse ne se développe pas indépendamment d’elle. Les révolutions et plus généralement les mouvements sociaux sont plus terre à terre. Et lorsque les masses agissent et renversent des institutions obsolètes elles n’en ont évidemment pas une claire conscience. La raison essentielle est que les masses sont diverses, constituées de niveaux de compréhension divergents. Un des points aveugles de Marx est justement celui-là : il mise à la fois sur la spontanéité des masses et en même temps sur une élévation continue de leur niveau de conscience. Elles ne présentent pas cette homogénéité qu’on a pu décrire à travers la figure de l’ouvrier d’usine.

    Du reste, comme je l’ai dit ailleurs, Marx n’était pas de son vivant, et malgré une activité militante importante, un leader charismatique à la manière de Blanqui, Proudhon ou Lasalle. Dans la mouvance révolutionnaire, il était assez peu connu. Il s’est aussi souvent trompé dans ses prédictions récurrentes d’une révolution qui devait nécessairement advenir. Lénine avait tenté de palier à cela en construisant un parti fortement centralisé, ce qui ne l’empêchait pas d’être à la remorque du mouvement révolutionnaire qui se produisit en 1905 puis en 1917. Le rôle du parti bolchévique fut plutôt de confisquer la révolution à son profit plutôt que de la déclencher. En quelque sorte il remit de l’ordre dans le chaos que la révolution avait engendré.

    En mai 1968 la lecture de Marx est devenue la référence dominante. Mais il est clair que les millions de personnes qui agissaient contre l’ordre dominant, restaient à l’écart. Dans cette époque la pensée de Marx a irrigué effectivement le petit peuple intellectuel, notamment les enseignants, et même quelques économistes, elle a peu touché les prolétaires. Marx était la référence du PCF, mais aussi du PS de François Mitterrand avant que celui-ci ne se convertisse au libéralisme européen. Jacques Attali dans ses écrits le citait abondamment, par exemple dans L’anti-économique qu’il publia avec Marc Guillaume en 1975. Il justifiait d’ailleurs l’arrivée imminente du PS comme une nécessaire transition vers le socialisme ! Comme quoi la mode a toujours fait des ravages en matière de politique politicienne ! Attali est maintenant seulement le mentor du malheureux Macron.

    Conclusion

    Dans la grande misère de la pensée progressiste aujourd’hui, alors même que le modèle capitaliste bat de l’aile comme jamais, il manque quelques petits principes unificateurs simples qui donneraient un sens à la révolte sous-jacente ici et là. Je connais des petits groupes militants révolutionnaires notamment dans la mouvance d’ultra-gauche qui se sont épuisés durant des décennies dans l’étude de Marx, sans que cela ne fasse avancer quoi que ce soit sur le plan des luttes. De tels groupes, notamment autour de Paul Mattick, existaient et existent encore aux Etats-Unis, mais ils n’ont strictement aucune influence. Au-delà de la lecture de Marx qui est toujours intéressante, et si on ne veut pas rester des éternels étudiants passifs des mouvements sociaux, notre tâche est bien de trouver une clé qui allie la détermination de changement avec une unification des luttes.

     

    Liens

    http://philitt.fr/2015/03/03/entretien-avec-gerard-bensussan-le-mode-dexistence-du-capitalisme-cest-la-revolution/

    https://bataillesocialiste.wordpress.com/

    « Encore la Grèce et l’Europe : le retour du GrexitDu rapprochement entre le nazisme et l’européisme, et de la fin de l’euro »
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  • Commentaires

    1
    Dimanche 8 Mars 2015 à 08:59
    Organisation de l'expression politique ?
    Que propose Marx pour l'expression politique dans une société ? Que propose-t-il comme acteur et action pour mettre en oeuvre une politique ?
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