• De l’austérité à la faillite, quarante années d’efforts !

    Il y a une dimension qui souvent est oubliée aujourd’hui, c’est que les programmes d’austérité, plus ou moins féroces ont commencé en France en 1976 et n’ont jamais cessé depuis. L’idée était d’abord de relancer la croissance, elle est aujourd’hui plus modestement orientée vers la fin abstraite des déficits publics, sans qu’on sache très bien à quoi cette fin pourrait bien servir. A défendre l’euro ? A faire repartir la croissance et l’emploi ? En tous les cas ces plans d’austérité à répétition, ont tous la marque de l’échec : ils ne servent à rien, sauf à appauvrir un peu plus les peuples et à aggraver les inégalités.

    La nature de la crise

    Partons des fairs avérés et observés ; laissons un peu de côté les théories abstraites. Les plans d’austérité se succèdent maintenant depuis une quarantaine d’années, c’est-à-dire depuis que Jacques Chirac a laissé la place de premier ministre à Raymond Barre. Depuis, cela n’a jamais arrêté. Certes avec quelques petites pauses significatives, par exemple après l’arrivée de François Mitterrand aux affaires et jusqu’en 1983, lorsque le PS va se convertir à la religion de « la concurrence libre et non faussée » pour rejoindre et renforcer le libéralisme de l’Union européenne, ou encore en 1997, lorsque Jospin qui fut nommé premier ministre, consécutivement au rejet de l’austérité prônée par Alain Juppé qui amena au pouvoir la gauche plurielle.

    Le graphique ci-dessus montre que le problème central est celui d’une croissance qui va s’affaiblissant depuis le milieu des années soixante-dix. En effet, d’un point de vue comptable, si la croissance est soutenue, les recettes fiscales et les cotisations sociales rentrent régulièrement, et les déficits fondent comme neige au soleil. A l’inverse, lorsque la croissance faiblit, ou si elle est nulle, non seulement les recettes de l’Etat et les cotisations sociales ne rentrent plus, mais l’Etat doit faire face à de nouvelles dépenses sociales pour soutenir l’emploi et le revenu des chômeurs. La question qui se pose alors est la suivante : pourquoi la croissance s’effondre-t-elle ?

    Plusieurs explications ont été avancées pour expliquer ce phénomène :

    1. Certains ont dit que dans les sociétés post-industrielles ce ralentissement de la croissance était somme toute normal. La consommation ne pouvant pas augmenter toujours au même rythme. Elle suivrait une courbe aux rendements décroissants, au motif que plus les populations sont riches, et moins la croissance de leur consommation est forte. Ce serait donc le fait du succès même du capitalisme qui engendrerait par la suite une demande insuffisante. Pour cette raison, il faudrait aller chercher de la croissance ailleurs et donc s’ouvrir au monde, ne pas rester replier sur soi.

     

    C’est la vieille idée selon laquelle « les échanges tirent la croissance ». Selon la doctrine de l’OMC, celle qui est sensée guider la signature du fameux Traité Transatlantique, il suffirait d’accélérer les échanges en abaissant les barrières douanières – tarifaires et non tarifaires – pour que, comme part magie la production augmente. Cette idée, qu’on enseigne dans toutes las universités d’économie du monde, est fausse, que nous la regardions à l’échelle de la planète ou à celle de la France : lorsque l’ouverture s’accélère la croissance ralentit. Il y a en réalité une relation négative entre ouverture et croissance. Pourquoi ? Principalement parce que l’ouverture augmente naturellement la concurrence et donc qu’elle a deux effets négatifs :

    - d’abord elle détruit les entreprises qui ne sont pas compétitives. Ces entreprises non-compétitives en général entraînent dans leur chute leurs salariés. Par exemple, on évalue à plus de 2 millions le nombre de travailleurs du textile qui ont perdu leur emploi en France dans les années quatre-vingts. Les libéraux vous diront que cela n’est pas important, il suffit de diriger ces emplois vers de nouveaux secteurs. Mais quelle que soit la bonne volonté qu’on ait pour s’adapter, le moins qu’on puisse dire est que cela prend du temps et pendant ce temps là la production chute.

    - ensuite, la concurrence à l’échelle mondiale se traduit "naturellement" par une baisse des salaires dans les pays riches au moins, et cela entraîne un tassement de la demande.

    La concurrence sest traduite, dans une économie mondialisée et ouverte, par une concurrence entre les systèmes fiscaux. Les entreprises se localisent et se délocalisent en fonction des coûts de production, mais aussi en fonction des impôts qu’elles payent ici ou là, ou encore en fonction des subventions qu’elles peuvent obtenir. L’Union européenne a encouragé cela, avec le but de faire exploser les Etats dépensiers, de les soumettre à la logique des marchés. Cette concurrence fiscale est une des raisons de l’accroissement des dettes publiques. En effet, les impôts sur les hauts revenus et sur les entreprises ont beaucuoup baissé ces quarante dernières années, et ce manque de recettes a été compensé par une hausse presque continue de la TVA, hausse qui pèse évidemment à son tour sur la demande. 

    2. D’autres ont insisté sur le fait que la croissance des Trente Glorieuses avait été artificielle, soutenue simplement par de l’inflation, et donc ayant obtenu une croissance trop élevée, il était normal que celle-ci regagne son sentier naturel. C’est cette idée d’inspiration libérale qui a été le soutien des plans de lutte contre l’inflation. Mais en vérité ces plans de lutte contre l’inflation inités dans les pays anglo-saxons avaitent d’abord pour objectif de faire remonter la part des profits dans la valeur ajoutée et donc de faire baisser la part des salaires. L’idée générale de ce qui était déjà un plan d’austérité pour les salariés était le fameux théorème d’Helmut Schmidt : Les profits d’aujourd’hui font les investissement de demain et les emplois d’après-demain. Cette imbécilité était répétée par Giscard d’Estaing et par Raymond Barre, deux europhiles convaincus, déjà on regardait l’Allemagne comme une bonne donneuse de leçons.  

    Comme on le voit dans le graphique ci-dessus, la part des profits a bien été reconstituée, mais cela ne s’est pas traduit par une reprise économique. Et evidemment si la reprise n’a pas été là, alors le marché du travail s’est encore dégradé. La lutte contre l'inflation a été le fer de lance de cette politique. En vérité si en économie il y a peu de certitudes, il en est pourtant une qui est assez bien établie : si l’inflation diminue, la croissance diminue et le chomâge augmente. Cela s’explique prioncipalement par le fait que l’inflation défavorise les revenus des épargnants et favorise ceux des salariés. Or ceux-ci alimentent la demande, et donc la croissance. Du reste on avait expliqué aux USA que justement la lutte conte l’inflation favoriserait l’épargne et l’investissement, donc l’offre évidemment. L’emploi suivrait et les salaires aussi.

    Il ressort de tout cela que l’exceptionnelle stabilité économique que nous avons connu après la Seconde Guerre mondiale reposait sur un système de redistribution : les salaires augmentaient régulièrement, et la progressivité de l’impôt sur le revenu limitait les inégalités de revenus. Les marxistes purs et durs, comme les libéraux, supposent que ce système ne pouvait pas continuer. La preuve par le pudding, ils la trouvent dans le fait que cette forme de société mixte, où la propriété privée était contrebalancée par la puissance étatique, a fini par produire des crises en chaîne. Mais, outre que les crises économiques apparaissent ex-post comme le résultat des modifications considérables sur le plan institutionnel, ce modèle a fonctionné pendant une quarantaine d’années en Europe et une cinquantaine d’années aux Etats-Unis, ce qui a transformé radicalement les conditions de vie matérielles dans ces deux régions.

    Que faire des profits ?

    Tout part évidemment de cette révolution néo-conservatrice qui a consisté à faire baisser la part des salaires dans la valeur ajoutée et à générer des profits plus importants. La question qui est posée est la suivante : que faire des sur-profits ? L'argent ne doit pas dormir, et sa logique demande à ce qu’il engendre de nouveaux profits en étant placés sur des marchés puisqu'on suppose que ceux-ci sont "efficients". Or si la demande est faible, les investissements ne se feront pas, ou du moins ils ne se feront pas dans note pays, et les surprofits se traduiront par des délocalisations accélérées. Marx l’avait déjà signalé, c’est bien dans le recyclage des profits que le capital rencontre des difficultés, et c’est cela qui lui pose des problèmes. Tant que les profits sont contenus, que les salaires viennent alimenter une demande dynamique, tout va bien. Mais dès que les profits peuvent augmenter sans frein, notamment parce que la force de travail devient surabondante, alors il faut bien les recycler.

    Dans le graphique ci-dessus, on voit au moins une chose très claire, c’est que depuis le début de la révolution conservatrice, la restauration de la part des profits dans la valeur ajoutée ne s’est pas traduite par un surplus d’investissements productifs. Ce graphique suffit à infirmer les âneries des tenants de l’économie de l’offre, membres du PS compris : le théorème de Schmidt est complètement faux. Dans le graphique suivant, on voit que le problème est lgénéralisé à l’ensemble des pays développés, dès le début des années quatre vingts. Suite à la crise pétrolière des années soixante-dix, on va demander des efforts pour justement faire face à la taxe pétrolière, et donc pour essayer de trouver des parts de marchés qui financeront les déficits extérieurs.

    Le fait que tout cela se passe exactement au même moment, doit nous rappeler que ce n’est pas un mouvement naturel, mais le résultat d’une transformation radicale du fonctionnement des économies. Les règles de fonctionnement des marchés vont changer. C’est ce qu’on appellera la mondialisation ou la globalisation. Ce qui veut dire que les marchés sont maintenant interconnectés, et donc que le marché national n’existe plus : et si le marché national n’existe plus, l’Etat qui le régule n’existe plus également. En même temps les règles de la production monétaire changent sous la houlette des Etats-Unis et de la Grande Bretagne, les Etats perdent la possibilité de contrôler la monnaie : les banques centrales deviennent indépendantes et les banques privées peuvent créer autant de monnaie qu’elles veulent en se refinançant pour presque rien auprès des banques centrales.

    Si les surprofits ne se sont pas tournés vers l’investissement productif, il sont tout de même allés quelque part. Ils ont alimenté deux formes de spéculations :

    - d’une part celle qui consiste à exiger des rendements élevés de la dette publique ;

    - d’autre part celle qui se place sur les marchés financiers à haut rendement : ce qui est facilité par à la fois la déréglementation des marchés de capitaux, et l’utilisation de nouvelles technologies qui permettent de péculer en temps réel.

    La preuve de cette volonté spéculative est évidente dans les crises boursières qui commencent dès le milieu des années quatre-vingts à ravager le monde, jusqu’en 2008. Accessoirement ces surprofits se sont aussi investis dans les pays émergents comme la Chine par exemple. En confisquant les gains de la productivité, les détenteurs de capitaux ont pu financer la délocalisation des activités industrielles pour engranger encore un peu plus de profits. Bien sûr en parant cette spoliation d’une leçon de morale : en finançant les délocalisations, on aide les pays pauvres à se développer. C’est le cas en France, mais c’est aussi le cas un peu partout dans le monde dès lors que l’économie se mondialise et qu’elle ne propose plus de frein à l’enrichissement. Il n’y a pas d’explication scientifique à une telle spoliation : pourquoi en effet, les salaires progresseraient-ils moins rapidement que les profits ou que la productivité globale des facteurs ? Il faut bien que celle-ci soit organisée, institutionalisée. Et elle ne peut l’être que si les Etats, les Banques centrales, adoptent un point de vue différent de ce qui était en vigueur justement avant la révolution conservatrice.

    La stagnation des salaires par rapport à la productivité dans les pays riches a eu plusieurs conséquences fatales. D’abord, il a fallu soutenir la demande intérieure. Cela s’est passé par deux canaux : le développement du crédit à la consommation, et l’acroissement des déficits publics. Et dans la mesure où la demande interne n’aspirait plus les investissements productifs, il s’en est suivi un déficit du commerce extérieur. De nombreux pays ont commencé alors à se trouver dans une situation de déficits jumeaux : c’est-à-dire à la fois un déficit public et un déficit commercial.

    Du sens de l’histoire et des sorties de crise

    Il y a une erreur que beaucoup commettent, c’est de croire que l’évolution des sociétés est inscrite dans des lois quasi-naturelles et linaires, et donc que la voie du progrès de l’espèce est toute tracée. Ceux qui croient à ces fables là ne comprennent pas à quel point notre mode de socialisation est en régression permanente depuis une bonne trentaine d’années. C’est-à-dire que la plupart des progrès constatés dans les Trente glorieuses se sont évanouis ces dernières décennies. Et ce n’est sans doute pas fini. De même certains croient que d’aller dans le sens d’un renforcement de l’Union européenne ce serait aller dans le sens du progrès économique, politique et social, dans le sens de l’histoire. Or, l’Occident a connu comme cela de longues périodes d’ouverture et de longues périodes de fermeture. Dans un billet de janvier 2014, j’avais signalé l’importance de James Steuart qui représentait l’économie comme une sorte de poumon : avec des phases d’expansion et des phases de contraction et de repli. Ecrivant avant Adam Smith, sa lucidité était pourtant bien plus grande : il voyait bien qu’on ne peut pas demander continuement des efforts au peuple, celui-ci finit par fatiguer. C’est pourquoi, selon lui, le repli sur la nation, le développement du marché intérieur est nécessaire : il permet un meilleur partage de la valeur entre les salariés et les propriétaires des moyens de production, et donc par suite une baisse de la durée du travail et une orientation vers un peu plus de loisirs, une amélioration du bien-être pour les plus démunis. En quelque sorte, en passant d’une économie ouverte à une économie nationale, on passe du principe de la compétition à celui de la solidarité et du partage, ou encore on passe d’une économie de l’offre à une économie de la demande.

    Le plus grave défaut des politiques proposées aujourd’hui par l’Union europénne, le gouvernement français ou encore les organisations internationales du type OMC, c’est surtout qu’elles ont prouvé leur inefficacité du simple point de vue de leurs promesses, aussi bien en termes d’emplois que de croissance, sans parler des inégalités qui se creusent. La raison est assez simple : c’est que nous sommes dans une crise de la demande – celle-ci est insuffisante – et donc qu’on ne peut en sortir en relançant l’offre. Certains contesteront le fait que nous soyons justement dans une crise de la demande. Mais il est facile de voir que depuis 2008 au moins, les faillites d’entreprises ont été très nombreuses et que le chômage a explosé dans les pays riches. Quand il y a excès d’offre, le marché détruit en quantité du capital et du travail parce que ces facteurs de production sont en surnombre par rapport à la solvabilité du marché. Les solutions de sortie de crise sont toujours un peu les mêmes depuis les premières crises de surproduction du début du XIXème siècle : modification du partage de la valeur en faveur des travailleurs, baisse de la durée du travail. Ces deux moyens vont forcément dans le sens du partage et de la solidarité, vers le « socialisme » si on veut. Mais ces deux moyens ne peuvent être utilisés dans un monde fondé sur la compétition et dans lequel chaque Etat lutte pour accroître sa part de marché. C’est pourquoi il semble que la seule démarche juste aujourd’hui soit d’abord de sortir de la mondialisation et donc de l’Union européenne qui en est le cheval de Troie sur le continent. La mise en concurrence d’espaces économiques très hétérogènes apparaît alors comme la seule façon pour les propriétaires des moyens de production de retarder le moment où il leur sera fait obligation de partager la valeur produite avec ceux qui la produisent : les travailleurs.

     

    Liens 

    http://www.blogg.org/blog-108630-billet-james_steuart__1712_1780_-1512314.html

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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Samedi 3 Mai 2014 à 09:36
    Austérité
    ...Mais, outre que les crises économiques apparaissent ex-post comme le résultat des modifications considérables sur le plan institutionnel... Pas tout-à-fait d'accord. Les crises sont des simples décalages dans le temps entre des vitesses de flux monétaires. Ce sont des systèmes qui étant interdépendants dévient et se déséquilibrent. Dit autrement, quand il y a saturation dans une production, ou un manque de suivi de la demande, les systèmes dérivent. Si tous les systèmes fonctionnent en harmonie, rien ne se passe. Bien entendu ce sont les pouvoirs publics qui sont à la barre qui sont responsables de leur correction. Par ailleurs j’ai trouvé ta démonstration excellente, tout en regrettant que tu n’aies pas évoqué, en ce qui concerne les investissements, le rôle déterminant de la confiance réciproque entre les producteurs et les acheteurs. Laquelle confiance ne se décrète pas. C’est ce que Roosevelt a tent de faire avant que la crise disparaisse avec la guerre. Concernant la croissance qui normalement engendre le progrès, que tu sembles refuser, je crois qu’il est ancré dans ce que Bergson a appelé « l’élan vital » depuis la création du monde. Bien entendu, il ne faut pas mettre dans ce processus tout et n’importe quoi. Tu ne peux pas nier qu’à la poursuite de l’existence de l’homme sur terre qu’il y ait la satisfaction nécessaire de trois besoins essentiels : se nourrir, se protéger, et communiquer. Les deux derniers sont sans fin par définition. P.S Je tiens à ta disposition deux ou trois graphes qui illustrent mon propos à partir de la théorie des systèmes et qui peuvent servir à conforter ceux de l’INSEE.
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