• Croissance économique, vers l’effondrement ?

     Croissance économique, vers l’effondrement ?

    La Commission européenne vient une fois de plus de réviser à la baisse ses prévisions en matière de croissance[1], l’INSEE aussi[2]. Pour une fois l’opinion des marchés nous rejoint et s’inquiète. J’avais avancé il y a quelques mois, et malgré l’optimisme ambiant, que l’essentiel du ralentissement tenait à deux raisons principales :

    - les excès d’offre engendrés par la crise de 2008 n’ont pas été résorbés, la production croissant plus vite que la demande à travers un transfert de valeur des plus pauvres vers les plus riches : les salaires stagnent dans le monde entier tandis que les profits s’envolent. Ce déséquilibre jouant comme une confiscation des gains de productivité du travail par les détenteurs de capital ;

    - le coût des matières premières, notamment le pétrole et le gaz sont repartis à la hausse, malgré la décision de l’OPEP d’augmenter les quantités produites[3]. Mais il y a également une pénurie de produits agro-alimentaires qui pèse sur l’ensemble depuis quelques années maintenant[4].

    Pour ce qui concerne la France, j’ai également signalé que la politique de Macron allait encore un peu plus aggraver ce phénomène : la politique de déflation plombant la demande, il n’y a aucune raison pour que les entrepreneurs investissent, même si les taux d’intérêt restent bas, même si depuis un an, ils ont tendance à remonter, ne serait-ce qu’à cause des difficultés des banques du monde entier.

      Croissance économique, vers l’effondrement ?

    Dans un communiqué récent, le commissaire européen Pierre Moscovici a déclaré que :

    "La croissance en Europe devrait rester résiliente, étant donné que les politiques monétaires restent accommodantes et que le chômage continue de baisser. La légère révision à la baisse par rapport au printemps traduit l'impact des tensions commerciales et de l'incertitude politique sur la confiance et la hausse des prix de l'énergie. Nos prévisions tablent sur une poursuite de l'expansion en 2018 et 2019, bien qu'il existe clairement un risque baissier, en cas de nouvelle escalade de mesures protectionnistes.[5]"

    La façon ahurissante dont Moscovici présente la situation, montre que s’il est commissaire aux affaires économiques, il y entend bien moins que n’importe quel analyste. Passons sur le fait qu’il considère que le protectionnisme est une cause de la crise, et non une conséquence de celle-ci. C’est assez courant chez les économistes classiques. J’ai déjà dit ce qu’il fallait en penser[6]. Confondre cause et conséquence c’est justement ce qui leur permet de persister avec méthode dans l’erreur. Dans la mesure où la crise intervient avant la mise en œuvre de mesures protectionnistes, il est aberrant de considérer que celles-ci sont une cause de la crise. On remarque que Moscovici fait comme si l’Europe n’avait pas ses propres problèmes et que ceux-ci ne provenaient que de la politique de l’abominable Trump. Par exemple, il ne dit pas un mot sur les possibilités d’éclatement d’une crise bancaire de première grandeur, et sur le fait que le système monétaire européen est extrêmement fragile[7]. Et encore je ne viens même pas sur le terrain de l’idée selon laquelle la croissance économique se heurte au simple fait que les ressources de la planète sont limitées[8].

    J’ai déjà détaillé les raisons d’une politique protectionniste de Trump. Mais on le voit aujourd’hui à l’offensive sur un autre terrain : au dernier sommet de l’OTAN, il a fait l’objet d’un splendide isolement. Son message était assez clair, les Etats-Unis ne veulent plus payer pour l’OTAN[9]. Cette nouvelle considérable a plusieurs buts, tout d’abord diminuer les dépenses des Etats-Unis, ce pays est en effet le premier contributeur du budget de l’OTAN, ils assurent 70% de celui-ci, pour une somme de plus de 700 milliards de dollars[10].  C’est très important, surtout vu l’état des finances publiques américaines. Mais ces dépenses, sans entrez dans le détail apparaissent d’un point de vue économique comme une fonction de demande pour l’économie mondiale, et donc si elle devait disparaître ou fondre radicalement, cela créerait très certainement un trou d’air important.

      Croissance économique, vers l’effondrement ?

    En vérité les Américains, au risque de lasser le monde entier, se livrent encore une fois à un chantage éhonté : la menace de diminuer leur participation au budget de l’OTAN est aussi une manière d’empêcher que les Européens, et plus particulièrement les Allemands ne reprennent l’achat de gaz à la Russie et donc qu’ils laissent tomber leur projet de gazoduc Nord Stream 2[11]. Etant dans la situation de produire un gaz excédentaire, les Etats-Unis voudraient bien remplacer les Russes comme fournisseurs de l’Europe. C’est sans doute là une des raisons qui font que l’ineffable Trump a attaqué Merkel en avançant qu’elle était complètement inféodée – pour ne pas dire vendue – à la Russie. Bien évidemment Trump profite à la fois de la faiblesse de Merkel sur le plan intérieur, mais aussi de la division de plus en plus évidente des pays européens. Il parie sur l’impossibilité de ces pays à construire un front commun contre ses agressions répétées.

    Cette politique a sa logique propre : il s’agit pour les Etats-Unis de restaurer leur puissance économique et politique en sortant du multilatéralisme, que ce soit en contestant l’OMC, ou au contraire en contestant l’OTAN. Très souvent on considère que l’OTAN est une très mauvaise chose parce qu’elle est dominée par les Américains, c’est de moins en moins vrai. L’OTAN est un appareil bureaucratique qui a acquis sa propre détermination, au-delà de l’intérêt de ses membres. Elle cherche à justifier aussi bien ses fonctions que ses budgets, c’est pourquoi périodiquement elle allume les feux du côté de la Russie pour tenter de faire croire que celle-ci est une. On peut reprocher beaucoup de choses à Poutine, mais une chose est certaine, il n’est pas fou. Il est clair que non seulement ce n’est pas dans ses intentions d’attaquer l’Europe occidentale, mais qu’en outre, il n’en a pas les moyens militaires.

      Croissance économique, vers l’effondrement ?

    L’Union européenne, étant donné qu’il n’y aucune chance qu’elle mette ne place une défense militaire commune sérieuse, se trouve devant un choix :

    - soit elle cède à Trump pour avoir la paix et continuer à commercer avec lui, mais alors elle se ferme un peu plus le marché de la Russie ;

    - soit elle assure elle-même sa défense en augmentant les sommes allouées aux différents appareils militaires dans l’Union. Dans ce dernier cas, cela a un coût important en matière de croissance, les dépenses militaires étant particulièrement improductives, même si on peut reconnaître qu’elles engendrent des retombées technologiques importantes[12]. C’est d’ailleurs au fait que pendant longtemps les pays comme le Japon et l’Allemagne n’ont pas engagé des dépenses militaires, qu’ils doivent une grosse partie de leur prospérité et de leurs excédents.

    Dans les deux cas les Européens sont perdants. Cette guerre tous azimuts, lancée par Trump, est la conséquence logique de l’impasse dans laquelle se trouve la mondialisation. Comme on le voit les considérations militaires sont principalement, pour les occidentaux, dictées par la conduite des affaires économiques, elles doivent s’y adapter, c’est ce que fait Trump.  Les Européens n’ont pas vraiment d’idée en ce qui concerne la défense, et pour cause, l’Union européenne n’est pas une nation ! Les revirements incessants de Trump vont les forcer à prendre des mesures coûteuses qui sans doute pourront compenser à court terme le manque de dynamisme de leur marché intérieur, mais cela va probablement accélérer un peu plus la division entre eux. On peut douter que cela soit bon pour l’économie et l’emploi, à court et moyen terme. Ce ralentissement durable de la croissance va obliger les nations à recentrer leur modèle de développement sur leur propre marché intérieur. C’est sans doute ce que Trump ne comprend pas très bien : il ne peut pas à la fois martyriser ses alliés et en même temps se servir de leurs marchés pour ses propres intérêts. Quoi qu’on en dise, le libre-échange ne peut fonctionner – même mal – que sur le mode de la réciprocité. Les turbulences sont devant nous : les pays qui s’en sortiront le mieux, sont ceux qui auront compris avant les autres qu’une nation doit avoir d’abord une économie équilibrée et autosuffisante. C’est ce qu’annonçait Keynes dans un texte de 1933, “National Self-Sufficiency”, The Yale Review, vol.22, n˚ 4, june 1933), p. 755-769[13]. Ce que dénonce Keynes dans ce texte c’est l’idée fausse selon laquelle le libre-échange amènerait la prospérité et la paix. Il en revient ainsi à l’idée des mercantilistes français du début du XVIIème siècle, et il annonce en réalité ce qui va se mettre en place d’abord avec le New Deal aux Etats-Unis et en Europe après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce que cette crise économique impose, c’est un changement de modèle économique, et signale la fin du modèle dit de la mondialisation.

      Croissance économique, vers l’effondrement ?

    Ce changement de modèle, ce basculement nécessaire, peut déjà se lire dans la stagnation du commerce international qui ne s’est pas relevé justement de la crise de 2008, on n’a pas insisté assez suffisamment sur ce point le recul du commerce international date de 2018, donc avant de la prise de mesures protectionnistes. Mais comme en même temps cet affaiblissement des échanges internationaux est compensé par une hausse globale du PIB, cela signifie bien que doucement mais sûrement, le monde change de modèle économique. Ce changement se traduit dans un premier temps par des ajustements douloureux. Plus le changement tarde à apparaître, et plus la situation sera difficile. Le Royaume Uni et les Etats-Unis ont pris les devants en s’émancipant de la tutelle des accords multilatéraux, la France est complètement en retard dans ce sens : en élisant malencontreusement Macron à contre-courant, elle va probablement s’enfoncer dans la crise économique. Les Italiens sont encore un peu hésitants, ils ne le seront plus s’ils sortent de l’euro. Dans ces conditions, on voit bien que l’Union européenne, et plus encore l’euro, est un handicap. En effet, comme le démontre le Brexit, ce n’est pas une partie de plaisir que de sortir de ce « machin », même si on reconnait de plus en plus ouvertement que c’est une nécessité. Cela demande beaucoup de courage de la part des hommes politiques, et on se doute que les bureaucrates de la Commission européenne, comme ceux de la BCE ne vont pas se laisser déposséder de leur pouvoir sans se battre.



    [1] https://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/guerre-commerciale-bruxelles-abaisse-ses-previsions-de-croissance-785041.html

    [2] https://www.insee.fr/fr/statistiques/2107840

    [3] https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/0301725956173-lopep-et-la-russie-pretes-a-augmenter-leur-production-de-petrole-2178984.php

    [4] http://www.economiematin.fr/news-des-experts-alertent-sur-un-risque-accru-de-penurie-alimentaire-mondiale

    [5] https://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/guerre-commerciale-bruxelles-abaisse-ses-previsions-de-croissance-785041.html

    [6] http://in-girum-imus.blogg.org/l-europe-face-au-protectionnisme-de-trump-a146161564

    [7] http://www.liberation.fr/planete/2018/02/28/crise-financiere-dettes-credits-opacite-les-foyers-de-la-deflagration-sont-connus_1633013

    [8] https://www.les-crises.fr/recommande-leffondrement-global-est-il-imminent-par-graham-turner/

    [9] https://francais.rt.com/international/52362-sommet-otan-trump-se-felicite-avoir-pousse-allies-payer-plus-plusrapidement

    [10] https://www.franceinter.fr/monde/non-les-etats-unis-ne-financent-pas-l-otan-a-90-mais-ils-sont-bien-le-plus-gros-contributeur

    [11] https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/07/12/pourquoi-trump-attaque-merkel-sur-le-gaz-russe_5330608_3234.html

    [12] Geneviève Schméder, « Le casse-tête économique des dépenses militaires. Le cas des États-Unis », Innovations, 2013/3 (n° 42), p. 17-38.

    [13] https://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2006-3-page-7.htm en propose une traduction en français.

    « L’affaire Benalla est extrêmement graveL’amateurisme de Monsieur Macron »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :