• Coralie Delaume, Europe les Etats désunis, Michalon, 2014

     

    C’est un ouvrage sérieux et qui fait assez bien le tour de la question de l’ensemble des défauts des institutions européennes. Il commence par une description des institutions européennes, celles-ci ont défini comme lieu de pouvoir trois blocs : la Commission européenne, la Banque centrale européenne et la Cour de justice européenne. Ces trois boutiques ont en commun leur indépendance, c’est-à-dire qu’elles n’ont de compte à rendre à personne et donc n’ont pas de responsabilité devant des électeurs. Evidemment la contrepartie est une perte de démocratie dans tous les domaines. Celle-ci n’est pas au programme de l’Union puisque non seulement les trois piliers qui la composent ne sont pas concernés par elle, mais en outre on ne tient plus compte du vote des électeurs dès lors qu’ils votent mal. Les référendums de 2005 en France et aux Pays-Bas ont été volés, comme le dit Coralie Delaume. En Irlande on a fait revoter le peuple jusqu’à ce que le résultat soit conforme aux attentes de nos dirigeants. Elle rappelle à juste titre que dans ce dénis de démocratie il y a pour une part une explication à la montée du vote pour les partis d’extrême-droite. En effet comment critiquer le Front National du point de vue de la démocratie quand celle-ci est violée quotidiennenement.

      

    Coralie Delaume alerte aussi sur un point à mon sens fondamental : c’est que ce « césarisme bureaucratique » - terme qu’elle emprunte à Cédric Durand – s’il aide puissamment les multinationales prédatrices, contient en lui-même sa propre logique. Mario Draghi est un des hommes qui ont le plus de pouvoir en Europe. Comment et pourquoi l’abandonnerait-il ? Cela rend d’ailleurs illusoire que la Banque centrale européenne reconnaisse un jour ses erreurs et surtout guide elle-même une sortie de l’euro, même si c’est une nécessité qui commence à apparaître comme une évidence. En effet, sans l’euro, Mario Draghi ne sera plus rien et ses semblables non plus. Il y a donc la formation d’un capitalisme d’une nouvelle forme, une bureaucratie qui se sert de l’Etat et de ses structures pour mieux le piller. Cette dérive qui s’est déjà mise largement en place aux Etats-Unis se développe de plus en plus vite à l’échelle de l’Union européenne dont les structures l’y encourage.

    La partie sur la question de l’euro et la gestion des dettes publiques va occuper naturellement le cœur de l’ouvrage parce que c’est bien cela qui est central et qui définit l’étendue des dégâts commis au nom des équilibres du marché par les différentes annexes de l’Union. La politique monétaire est du ressort de la BCE « indépendante », et les budgets publics sont encadrés par Bruxelles, privant du même coup les Etats de mettre en place une politique répondant aux aspîrations des citoyens. Car en gravant dans le marbre des principes pointus d’une politique économique libérale, elle confisque l’idée même de politique : que vous votiez à droite ou à gauche, le programme est le même. Et bien sûr l’Union européenne n’est pas un Etat, n’en a pas, n’en aura jamais la légitimité démocratique.

    Coralie Delaume rappelle d’ailleurs que dans le projet de Jean Monnet, il n’y avait aucune place pour le « patriotisme européen », on voit mal dans ces conditions sur quoi pourrait se fonder une nation européenne. Ce qui veut dire fort justement que le projet européen n’est pas de créer un Etat supranational et uni par des valeurs communes, mais de détruire plutôt ceux qui existent déjà pour laisser la place à la logique des marchés. En effet, les vrais libéraux se méfient de l’Etat et suppose que la meilleure manière de gouverner est de laisser faire les lois naturelles du marché. Mais d’un point de vue pratique, il est impossible qu’un Etat digne de ce nom émergence sur les décombres de l’Union européenne. Les arguments sont ici les mêmes que nous avons développés et que Sapir aussi a développés longuement.

    Les analyses de Coralie Delaume sur la Cour de Justice Européenne sont plus que pertinentes. Voilà une boutique qui obscure et peu conneu, qui crée ses propres lois « hors-sol ». sans aucun mandat du peuple et bien sûr sans aucun contrôle du parlement européen, ses règles sont toutes issues de la jurisprudence et ont force de loi. Cependant, elles vont toutes dans le même sens : un soutien sans faille à l’idéologie du marché et au droit de propriété sans aucune jsutification. Mais évidemment cela n’aurait pas été possible sans une adhésion des « élites » qu’elles soient de droite, ou qu’elles se disent de gauche. C’est probablement cet alignement qui a entraîné la fin des partis sociaux-démocrates de partout en Europe : soit ils disparaissent comme force de gouvernement, soit ils ne se distinguent plus de la droite libérale.   

    La crise de l’Europe n’est pas une simple crise économique ou une crise du dysfonctionnement des institutions, mais c’est plus généralement une crise du modèle libéral. On voit d’ailleurs que les partis européistes, en France l’UMP et le PS, sont punis chacun à leur tour de la même manière lors des élections. Les réformes structurelles que l’Europe nous presse de mettre ne place depuis un peu plus de vingt ans n’amènent rien de bon, et plongent l’Europe dans le chaos.

    Globalement la critique qu’elle fait de l’Europe telle qu’elle fonctionne est très juste et solidement argumentée. L’ouvrage est bien écrit et enlevé. On sera par contre en désaccord avec ses conclusions. Elle pense tout de même que l’idée d’Europe est bonne, mais qu’il faut la reprendre de fond en comble, elle ne voit donc pas la situation actuelle comme une étape transitoire qui promettrait des améliorations ultérieures. Elle énonce simplement qu’il y a quelque chose de bon là-dedans, au moins dans les intentions. Mais là encore aucune raison valable n’est avancée. L’Europe pour quoi faire ? En quoi et pourquoi serait-elle un idéal à atteindre ? J’ai rappelé les sondages qui à l’échelle du continent européen montre que les peuples n’y croient plus et ne sont pas prêts à se mobiliser pour une autre europe. Il y a de la timidité défensive chez Coralie Delaume. Elle n’ose pas aller au bout de son raisonnement. Mais c’est aussi sans doute parce qu’elle n’a pas une idée très claire de ce qu’est la nation et de ce qu’est un Etat national qui un peu partout est présenté comme le Diable.

     

    Coralie Delaume tient aussi un blog fort intéressant à l’adresse suivante

    http://l-arene-nue.blogspot.fr/

     

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  • Commentaires

    1
    Peretz
    Dimanche 20 Avril 2014 à 17:19
    Europe
    Si l'on veut reconstruire l'Europe, au fond pourquoi pas l'Europe des nations, ils n'y a à la rigueur que le système confédéral qui pourrait marcher. Comme en Suisse avec ses cantons tous différents et autonomes.
    2
    rene teboul
    Vendredi 25 Avril 2014 à 16:50
    a quoi bon
    Oui mais pourquoi penser que la construction de l'Europe soit un sujet politique intéressant ? L'Europe a fait son beurre sur l'idée que le grand marché + l'euro cela assurerait un avenir radieux. Si on n'a pas l'objectif d'améliorer le sort du peuple, je ne vois pas l'intérêt de faire l'Europe
    3
    Samedi 12 Novembre 2016 à 20:41

    L'U.E a été voulue par les U.S.A pour devenir le marché commercial qu'elle a été à ses débuts. Mais la finance y a fait aussi son nid. Avec des oiseaux rapaces.

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