• Contre le libre-échange, l’analyse d’Attac

    S’il y a un aspect de la politique du P « S » qui révèle le mieux sa nature droitière c’est bien sa défense tout azimut du libre-échange. N’oublions pas que le sinistre Pascal Lamy, un des plus farouches défenseurs d’une politique néo-libérale était aussi un membre éminent du P « S », et c’est bien parce qu’il était membre de ce parti qu’il a pu devenir directeur de l’OMC, la boutique qui s’occupe de faire avancer le démantèlement de la protection des marchés nationaux[1]. 

     Contre le libre-échange, l’analyse d’Attac 

    Attac a fait paraitre cette année un petit ouvrage intitulé Les naufragés du libre-échange chez Les Liens qui Libèrent. Malgré d’importants défauts, c’est un travail utile parce qu’il montre comment les accords de libre-échange s’appliquent d’abord à contourner les normes sociales et environnementales pour obtenir plus de facilités en ce qui concerne les investissements privés des multinationales. 

    La quasi-totalité des traités de libre-échange sont préparés par des lobbies qui fréquentent les couloirs de la Commission européenne ou de l’OMC. Ces lobbies sont eux-mêmes des émanations de groupements des multinationales qui présentent leur intérêt comme coïncidant avec l’intérêt du plus grand nombre. C’est d’ailleurs à ce titre que la Commission européenne a justifié l’installation de ses lobbies quasiment dans ses locaux.

    L’opinion publique est généralement rétive à accepter ses accords de libre-échange parce qu’ils violent les souverainetés nationales et donc par suite la démocratie la plus élémentaire : les règles du commerce devenant supérieures à celles des parlements. Pour cette raison les hommes politiques corrompus pensent qu’il est nécessaire de cacher le plus longtemps possible le contenu des négociations en cours.

    Les justifications théoriques

    Les accords de libre-échange sont toujours justifiés par la théorie de l’offre : l’idée est que les échanges tirent la croissance, et donc que c’est toujours bon pour l’emploi et pour la croissance. En règle générale on paye quelques économistes pour calculer l’impact sur la croissance et sur l’emploi d’un accord de libre-échange, et puis on le vend à des hommes politiques chargés de faire avaler la pilule aux peuples concernés. L’argument ressort de la théorie de l’offre. En abaissant le coût de franchissement de l’espace, on abaisse les coûts et on favorise la consommation, donc par suite la production et l’emploi. Bien sûr il y a des coûts d’ajustement, une montée provisoire du chômage, mais en s’adaptant tout le monde est gagnant. C’est l’idée d’une mondialisation heureuse qui passerait par un réaménagement permanent de la DIT. Ce raisonnement est complètement erroné, les faits l’infirment radicalement. Regardons dans le graphique suivant le cas de la France. Sur plus de soixante ans, on remarque que plus le taux d’ouverture est élevé, et plus le taux de croissance s’affaiblit. Evidemment quand le taux de croissance diminue, l’emploi ne peut pas être au rendez-vous.

    Contre le libre-échange, l’analyse d’Attac 

    La relation entre taux d’ouverture – libéralisation des échanges – et croissance est négative, on le voit encore mieux pour l’ensemble des pays développés dans le graphique suivant. Les économistes vont pour contourner l’obstacle de la réalité factuelle avancer deux autres arguments : tout d’abord que sans la croissance du commerce la croissance du PIB serait encore plus faible. Mais ce n’est pas une preuve, c’est un peu comme quand on nous dit que si cela va mal dans l’Union européenne, ce serait encore pire sans elle. Le second argument est que la relation entre ouverture et croissance est positive pour les pays en développement, et on nous servira l’exemple de la Chine. En réalité la relation entre ouverture et croissance pour l’ensemble des pays en développement est du même type – négative – que celle pour les pays développés. C’est comme si on généralisait le cas de l’Allemagne au reste du monde développé pour dire que l’ouverture engendre la croissance. En vérité comme le savaient les premiers économistes dits « mercantilistes » dans l’échange international, il y a des perdants et des gagnants.

    Contre le libre-échange, l’analyse d’Attac 

    L’ouvrage d’Attac montre que tous les calculs en matière de prévision sur l’emploi justifiant les accords comme NAFTA[2] se sont révélés erronés. Par exemple on annonçait que NAFTA créerait des millions d’emplois au Mexique, mais s’il s’en est bien créé environ 700 000 dans l’industrie, c’est 2 000 000 d’emplois qui ont été détruits dans l’agriculture. Même chose en ce qui concerne TAFTA au départ il devait créer aussi des millions d’emplois et de la croissance des deux côtés de l’Atlantique, mais la Commission européenne a revu ses calculs à la baisse, et ce serait seulement un peu de croissance – entre 0,1% et 0,5% de plus sur dix ans – supplémentaire sans que cela soit significatif, quant à l’effet sur l’emploi, on ne peut plus le mesurer. On voit bien ici à quel jeu de prêtent les économistes stipendiés : ils promettent des lendemains qui chantent pour faire passer autre chose. Sans doute est-ce pour cela que cette profession est aussi méprisée.

    Il y a une vingtaine d’année, l’OCDE, boutique qui fait aussi dans la promotion du libre-échange avait publié un ouvrage remarquable de Colin I. Bradford[3] qui montrait qu’il était erroné de croire que c’étaient les exportations des pays asiatiques qui tiraient leur croissance, à l’époque il s’agissait surtout du Japon et des Quatre dragons, mais qu’à l’inverse, c’était la dynamique de la croissance qui expliquait la nécessité d’exporter. On voit bien l’importance de ce renversement, parce que dans ce cas, la politique économique change, il faut stimuler la croissance, consolider les structures de production avant que d’échanger. Les traités de libre-échange ne servent à rien. Et d’ailleurs on avait remarqué à l’époque que le commerce international était plus dynamique dans la zone de l’Asie du Sud-Est que dans le reste du monde, y compris au sein de l’Union européenne, alors même que les pays asiatiques n’avaient aucune structure de libre-échange qui les liait. On s’est plus alors à parler d’un « recentrage asiatique » pour bien montrer que la dynamique du commerce asiatique se passait non seulement des accords de libre-échange, mais aussi de l’accès aux marchés européen et américain.

    La raison fondamentale de l’échec du libre-échange est qu’en se mettant en place les accords de libre-échange détruisent les marchés : délocalisation, baisse des salaires, etc.

    La bureaucratie internationale

    L’autre point fort du livre d’Attac c’est la présentation des mécanismes menant à l’adoption des traités de libre-échange : ce sont des mécanismes pratiquement secrets, comme on l’a dit, mais surtout bureaucratique. L’avalanche des traités de libéralisation des échanges s’empilent et nourrissent une bureaucratie grassement rémunérée dont le principal du travail est de contourner les appréhensions de la représentation populaire et de faire avancer les intérêts des multinationales. Les parlementaires sont bombardés de notes et de directives, on parle de 500 pages techniques par mois, tout en étant exclus du contenu véritable des négociations. Cette lourdeur dont le but est de remplacer la logique de l’Etat par les lois du marché, donc d’exclure la représentation populaire des décisions qui le concerne, masque le fait que les accords de libre-échange se font sur la base du plus petit dénominateur commun en ce qui concerne les droits sociaux et les normes de protection de la santé et de l’environnement.

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    Ce sont des milliers d’individus qui travaillent dans ce sens dans des structures privées – les lobbies – ou publiques et parapubliques – la Commission européenne, les bureaux des ministères de l’économie et du commerce. Ils prennent comme une vérité révélée que les échanges créent la croissance. Mais on a vu que cela n’a jamais été démontré, et même que dans certains cas, c’est plutôt l’inverse qui existe. Comment ces milliers d’individus qui font quotidiennement la promotion du libre-échange pourrait dire que cela ne marche pas ? Ils vivent principalement des mensonges qu’ils diffusent.

    Alors si le libre-échange ne crée ni de l’emploi ni de la croissance, si en outre il contribue à détruire l’environnement- et le droit du travail, à quoi sert-il ? Essentiellement à concentrer du capital et à permettre aux multinationales d’engranger encore un peu plus de bénéfices. Mais il y a une autre fonction : le capital accumulé ayant beaucoup de mal à trouver des marchés solvables, il guigne sur les marchés captifs qui très souvent sont encore sous la tutelle de l’Etat. Ainsi la déréglementation du commerce a servi la pénétration des marchés publics par les multinationales. De même ils visent à éradiquer l’intervention de l’Etat dans la production des biens publics comme la santé ou l’éducation : pour l’eau et l’énergie, c’est déjà fait et ça commence à se faire dans la gestion des armées. Rien ne dit qu’un jour au nom de la nécessaire compétitivité on n’ait des polices privés qui remplaceraient nos fonctionnaires.

     

    Evidemment sans cette bureaucratie à leur solde, les multinationales auraient bien du mal à faire l’éloge du libre-échange. Mais cela ne suffit toujours pas. On a imaginé quelque chose qui aurait été incroyable il y a encore quelques années. L’appel pour trancher d’un litige quand une entreprise considère qu’un Etat étranger l’empêche de réaliser les profits auxquels elle a droit a des tribunaux privés ! Je passe sur la qualité de ces juges des tribunaux privés. C’est bien connu, et on en a eu une démonstration éclatante dans la condamnation de l’Uruguay dont les lois entravaient les profits de Philips Morris. Cette firme demande plusieurs milliards de dollars d’indemnités. Ce n’est qu’un début.

    De la souveraineté

    L’opinion est très hostile au libre-échange, et les manifestations contre Tafta ont été nombreuses des deux côtés de l’Atlantique. Toute cette analyse d’Attac est très juste et très bonne, quoiqu’elle laisse quelques illusions sur l’efficacité du libre-échange pour relancer la croissance puisqu’elle laisse entendre que c’est plutôt la croissance qui est condamnable en soi. Ce avec quoi je suis en accord. Mais on pourrait insister un peu plus pour dire que le libre-échange ne marche même pas pour relancer la croissance. Il n’est qu’une arme aux mains d’une oligarchie, qui notamment au pillage des ressources du tiers-monde..

    Contre le libre-échange, l’analyse d’Attac 

    Le défaut de l’analyse d’Attac vient principalement de son absence de prise en compte de la notion de souveraineté. Certes, ils montrent très bien que les traités de libre-échange s’assoient sur la démocratie, mais ils ne comprennent pas que pour ce faire ils ont besoin de détruire les structures des Etats nationaux en tant que gardiens de l’intérêt général. C’est seulement en prenant en compte cette dimension institutionnelle qu’on comprend mieux que les solutions se trouvent justement dans une démondialisation cohérente qui redonne du pouvoir aux Etats nationaux et que ceux-ci respectent leur mandat. Dès lors qu’on a compris cela, il vient tout de suite à l’esprit que la première des solutions politiques à cette rapacité des multinationales qui sèment le bordel aux quatre coins de la planète, est de dénoncer les traités de libre échange, sortir de l’OMC et de l’Union européenne.



    [1] Il y aurait un livre entier à écrire sur ce type d’individu, membre de la Rand Corporation, ancien commissaire européen, énarque et diplômé d’HEC, c’est tout dire, il est un des meilleurs soldats du libéralisme mondialiste. Manuel Valls vient de le récompensé pour ses bons et loyaux services en le nommant délégué ministériel pour l’organisation de l’exposition universelle de Paris qui se tiendra en 2025. Il fut aussi président de la commission de lo prospective du CNPF, ancêtre du MEDEF.

    [2] NAFTA (North American Free Trade Area) réunit depuis 1994 les Etats Unis, le Canada et le Mexique.

    [3] De la croissance poussée par les échanges aux échanges poussés par la croissance, OCDE, 1993.

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